Chapitre 2

2921 Words
La fatigue de la journée jetait ordinairement la sœur au repos de la nuit toute brisée et comme morte ; et il lui fallait lutter et se raidir contre le sommeil pour achever ses prières de tous les soirs. Ce soir-là, la lassitude et la nuit la tinrent éveillée dans une sorte de fièvre. Elle passa des heures, qu’elle entendit sonner quart d'heure à quart d'heure, à se retourner sous les couvertures qui l'étouffaient, cherchant à tout moment, dans ce lit qui la brûlait, des places fraîches pour étendre ses membres, pour poser sa joue. Son demi-sommeil fut coupé par ces secousses brusques qui prolongent dans le corps, jusqu’au bout des pieds, l'impression d’une chute. Et son sommeil se débattit avec ces rêves qui sont l’étrange tourment des femmes vivant dans la chasteté du cloître. Elle se trouvait dans des espaces où tout était lumière, sans que rien à ses jeux apparût plus nettement que dans une glace gravée où les bougies croisent des éclairs. Cette lumière ressemblait à des lueurs roulant dans des nuages, à une splendeur d'été sous une trame de fils de la Vierge. Devant elle, s’ouvraient des étendues, où il lui paraissait qu’il n’y avait ni hommes, ni femmes, ni animaux ; et pourtant ce n’était ni triste, ni vide, ni désert. La vie y était partout, comme elle est dans un rayon de soleil, éblouissante et invisible. Ce qu’elle entendait là, c'était le silence de midi d’une belle journée, le bruit du vent qui se tait, de l’herbe qui dort, de la terre qui repose, des oiseaux qui volent sans chanter, une mélodie qui n’était qu’un murmure et qu’un souffle. Ce qu’elle y respirait, c’était une brise qui secouait une rosée, quelque chose de pareil à la poussière humide qui s’envole d'un jet d'eau. Toutes sortes de sensations confuses et douces lui venaient de clartés et d’harmonies voilées, de mirages et d’échos qui balançaient, dans une nuée moelleuse, le songe aérien de ses sens endormis… Au milieu de cette vision, dans laquelle elle s’oubliait, elle sentait à son cou un chatouillement qui l'effleurait, comme une mouche qui le matin se pose et vole sur la figure d'une personne qui dort. Elle voulait, dans son rêve, chasser de la main ce chatouillement qui, toujours courant et changeant de place, revenait toujours avec une taquinerie importune ; mais bientôt sa main lente devenait plus paresseuse à chasser le chatouillement obstiné qui devenait à la longue irritant, presque suave. Et ce n’était plus une mouche qui lui effleurait le cou, il lui semblait que c'étaient deux ailes de papillon qui lui frémissaient contre la peau toujours plus vivement. Puis, il arrivait un moment où le frémissement devenait une caresse, les deux ailes erraient au lieu de voler : c'étaient deux lèvres, deux lèvres qui n’avaient ni corps ni visage, deux lèvres, libres et seules dans l'espace, qui n'étaient qu’une bouche et qu’un b****r, — un b****r qui commençait par être une caresse chatouillante à son oreille, un b****r douloureux à la fin comme une morsure… Il est huit heures et demie. Le matin sort paresseusement d'une longue nuit de février ; et la première clarté d'une belle journée d’hiver qui se lève se répand dans la salle Sainte-Thérèse. Aux fenêtres, les vieux carreaux verdissent sur la blancheur du ciel. Au milieu de la salle, une vingtaine de jeunes gens, internes, externes, et ces étudiants de seconde année avec un carton sous le bras, appelés des bédouins, sont auprès d’un poêle. Ils font cercle autour de leur chef de service, un vieillard au teint pâle, aux cheveux blancs et tombant derrière les oreilles, dont les sourcils noirs ne font que remuer au-dessus de deux petits yeux, encore tout vifs de jeunesse, profonds, spirituels et bons. Le vieillard en cravate blanche, en habit noir, avec la rosette d’officier de la Légion d’honneur à la boutonnière, porte un grand tablier blanc qui lui monte jusqu'au haut de la poitrine. Une calotte de velours grenat qui laisse son large front découvert, pose sur ses cheveux blancs. Il est calme, souriant ; il regarde autour de lui les jeunes gens, en passant distraitement ses mains sur le tuyau du poêle, et il semble s’amuser en lui-même d’une plaisanterie qui vient jusqu’à ses lèvres minces. Dans les jeunes gens qui l’entourent, quelques-uns ont attaché au premier bouton de leur paletot la corne d’un grand tablier blanc ; d’autres portent à la boutonnière des cœurs de drap où des épingles sont fichées. Parmi tous la causerie murmure gaiement, mais à voix basse : le rire respecte le lieu et le maître. Cependant la jeunesse se dit bonjour à l’oreille ; et l’on entend par instant sortir du rassemblement un nom de femme, un souvenir ou une nouvelle du bal de la veille. Des groupes détachés s’entretiennent avec des malades. Deux des plus jeunes externes en se poursuivant s’arrêtent au lit où une malade repliée sur elle-même tient ses genoux contre son menton ; et posant leurs coudes sur le pied du lit laissé libre, ils luttent, en jouant comme de jeunes chiens, à qui fera baisser le poignet de l’autre. Sur la longue table, placée entre les deux poêles, des b****s de toile sont roulées et en pelote. Une pyramide de petites éponges est à côté d’un paquet de charpie qui se dresse en neige. Un petit pupitre a ses casiers de bois blanc remplis de pots d'onguents jaunes et bruns d’où sortent les queues des spatules. La flamme longue d’une petite lampe à esprit-de-vin laisse tomber des éclairs d’or rouge dans des bassins de cuivre. Aux deux bouts de la table, sur deux fontaines d’étain, la fontaine à laver et la fontaine à tisane, des lumières d’argent glissent, longues et droites, en reflets mats et dégradés. Un interne, penché sur la table, feuillette un registre qui porte imprimé en tête de ses colonnes : Tisane ; — remèdes : externes, internes ; — potages : au riz, ou au vermicelle ; au gras, au lait ; — soupes au pain : grasses, maigres ; — aliments solides : 1,2,3,4 ; — boissons alimentaires : vin, lait. Adossée à la table, une fille de salle, trapue et basse de jambe, frotte avec une serviette un pot à l’eau d'étain qui reluit entre ses grosses mains, et elle cligne ses petits yeux de dogue, bridés et bordés de rouge, dont l’un tiré du coin est plus petit que l’autre. La salle aérée n’a plus d’odeur, mais seulement une sorte de chaleur humide, la tiédeur d’une chambre où il y a un bain. Sous le jour pâle, transparent et froid, chaque lit dessine nettement son carré blanc, sa couronne de percale éclairée, sa couverture de laine ou son édredon vert. Des rayons semblent assis au pied des lits, ou remontant sur les draps, sautent sur la manche de chemise d’une malade qui se met sur son séant. Les petites pancartes audessus des lits se profilent jusqu’au bout de la salle, blanches quand le lit est occupé, noires quand le lit est vide. Dans la lumière bleuâtre au fond des lits, à la tête des malades, se voient les petites planchettes qui portent les pots de confiture, les petites fioles, des oranges, parfois un livre. Entre les rideaux ouverts, jouent ou tombent comme un fil à plomb les petits bâtons pendus à des tringles dont s’aident les malades pour se soulever. Des femmes couchées, quelques-unes sont comme ensevelies dans les draps. Un bout de joue, un peu de front, puis une forme ronde et ramassée, un corps resserré sur lui-même, un corps en tas, c’est tout ce qu’on voit d’elles sur le traversin et sous les couvertures. D’autres restent immobiles sur le dos, les jambes relevées, les genoux en l’air soulevant la couverture à angle droit. Beaucoup, la tête haute sur l’oreiller, soutiennent avec la main gauche le poignet de la main droite, attentives et les yeux distraits, dans la pose d’une personne qui se tâte le pouls. Dans les lits rapprochés de l'entrée, il y a du mouvement ; une espèce de toilette, un apprêt de coquetterie ranime les forces des moins malades. Des mains maigres, aux veines bleuies, boutonnent, à demi tremblantes, un poignet de chemise, ou défripent les plis d'une camisole. L'une détache un bonnet brodé attaché avec des épingles dans l’intérieur des rideaux de son lit ; l’autre se lisse les cheveux. Toutes sont pâles, d’une pâleur que le blanc de lessive des oreillers, des draps, des rideaux, fait presque terreuse. Et ainsi couchées et attendant, si pâles sur ce linge si net, les yeux agrandis par la fièvre, ces femmes de travail et de misère ne semblent pas du peuple : chacune porte sur la figure et dans l’air cette distinction singulière de son s**e que la maladie semble rendre à la femme du pauvre, comme s’il y avait au fond de toute femme, femme du monde ou journalière de la rue de Charenton, une grâce égale à souffrir ! Sur les pancartes des lits, les élèves ont posé de travers leurs chapeaux ; sur le haut des lits, les chaises sont renversées les pieds en l’air pour faire au chirurgien le passage libre vers les malades. Debout contre une fenêtre, le visage à contre-jour et lumineux dans l’ombre claire de son voile blanc, la sœur Philomène tricote un bas. — Allons, messieurs, — dit le chef de service, et descendant la salle, il va au premier lit à gauche de l'entrée. Il marche droit, avançant les jambes sans les plier, avec un pas régulier et traînant qui glisse sur les carreaux. La fille de garde le suit portant d’une main une serviette et un pot d’étain, de l’autre un bassin d’étain qu’elle appuye à sa hanche. Chaque lit auquel le chirurgien s’arrête est enveloppé par les internes, cachant la malade qui se découvre, avec leurs dos pressés, leurs têtes haussées ou baissées l’une contre l’autre, sous les rideaux. Le silence, un silence anxieux et respectueux, presque solennel, remplit la salle. On entend crier la plume de l’externe chargé du livre des ordonnances, qui écrit, adossé au pied de lit. Toutes les bouches se ferment, toutes les douleurs se taisent sur le passage du chirurgien, qui va d’une malade à l’autre avec un visage imperturbablement doux, un sourire de confiance et d’encouragement, des paroles fortifiantes et enjouées, parfois même des plaisanteries de bonhomme. — Allons ! dit-il à une femme à laquelle il a fait il y a quelques jours une opération à la gorge, vous savez que c’est pour aujourd'hui ? Vous nous avez promis de nous chanter quelque chose… Rien qu’un petit air, voyons… Et il prête l'oreille aux notes qui essayent de sortir du gosier de la malade égayée et ranimée. — Une portion au 9! — dit le médecin après s’être arrêté un instant auprès d’un lit ; et la jeune femme toute pâle qui était assise dans ce lit, eut à ce mot, un sourire de résurrection sur la figure : la vie monta à ses yeux creusés et ardents, dans l’éclair d’une joie radieuse. Le médecin était à l’avant-dernier lit, au lit n° 29. — Ah ! d’hier… — dit-il, en voyant la pancarte attachée au bas du lit. Qu’estce ? La malade écarta sa camisole et découvrit son sein… Un interne releva le rideau du lit pour laisser passer le jour de la fenêtre. Le médecin regarda. La malade regardait l’œil du médecin; mais c’était un œil qui ne disait rien. Au bout d'une demi-minute, le rideau retomba. La femme ferma les yeux, elle entendit le médecin se retourner, son pas glisser. Une terreur soudaine et sans idée lui passa comme une main de glace dans le dos. Elle s’enfonça dans le lit, remontant les couvertures et se cachant la tête dans l'oreiller. — M. Barnier n’est pas là ? dit le médecin en passant à l’autre lit, et il leva la tête pour voir dans le groupe des internes. — Le voilà, dit une voix, il arrive… Les internes entouraient le lit à la tête duquel le médecin s’arrêtait. Barnier se glissa derrière eux, dans l’espace laissé libre, du côté du dernier lit que le médecin venait de quitter. Il se tenait debout, attendant que le médecin auquel il faisait face lui adressât la parole, quand il sentit une main saisir sa main par derrière. Il se retourna : il eut peur comme un homme qui reverrait le spectre d’une femme qu’il aurait connue. Qu’est-ce qu’il vont me faire, Barnier ? lui dit la malade qui était dans le lit, en glissant sa voix à son oreille. — Toi ! dit Barnier, toi ? — Qu’est-ce qu’ils vont me faire, hein, voyons ? — Monsieur Barnier ! appela le médecin qui s’en allait. Barnier le rejoignit, et comme il descendait l’escalier à côté de lui, le médecin lui dit : — Monsieur Barnier, je sais que les internes se plaignent de sortir de l’hôpital sans avoir pratiqué d’opérations. Eh bien, je veux faire un essai. Vous opérerez demain la nouvelle arrivée, le n° 29… Vous avez vu : un encéphaloide lardacé du sein droit… Je vous conseille le bistouri convexe pour l’incision des téguments, le bistouri droit pour le reste de l’opération. Et faites votre incision courbe… Le médecin continuait à parler ; Barnier ne l’entendait plus. Cette femme, ii l’avait aimée. Il avait été son premier amant. Elle avait été son premier désir et son premier amour. Elle était du village où il était né, un tout petit village de mariniers au bord de la Marne. Elle avait pour père un patron de bateaux, qui, avec des chevaux à lui, faisait le halage le long du canal de Meaux : le village, son rideau de peupliers, l’eau qui passait devant, la rivière, les canards, les chevaux qu’on baignait, les toits de tuile, la grande rue, la maison, sa fenêtre, à elle, où le soir il voyait les feuilles de vigne noires sur son rideau éclairé, le premier b****r qu’il lui avait pris sur le cou, entre la peau et les cheveux, cette grange, pleine de foin, où le soleil entrant par la chatière lui chatouillait le bas de sa jupe, le petit mur par-dessus lequel elle sautait, quand la maison dormait, pour aller au bal, et ce ravin où ils couraient l'été, — comme c'était loin et tout près ! comme c’était passé et vivant ! comme c’était hier ! A Paris, où elle avait voulu le suivre lorsqu’il était venu y faire sa médecine, quels bonheurs ils avaient eus, carnaval plein de folies, parties de campagne par un beau temps, soupers improvisés au pied de leur lit, joie des robes nouvelles qui lui allaient si bien, jalousies qu’emportait une caresse ! jusqu’à ce jour où elle l’avait quitté, et où sa chambre d’étudiant, toute pleine encore d’elle, lui avait paru vide, vide comme un nid encore chaud où il n’y a plus rien… Tous ces souvenirs lui arrivaient à la tête, aux yeux, pêle-mêle et comme par bouffées. Quand Barnier, après la visite de la salle des hommes, revint au lit de la malade : — Qu’est-ce qu'il t’a dit ? lui demanda-t-elle, en lui prenant les mains. Est-ce qu’il faudra… vos outils ? Et elle eut un tressaillement que Barnier sentit au bout de ses doigts. — Non… non… — balbutia Barnier. Ah ! ma pauvre Romaine, toi ici ! — Moi ici… Ah ! j’en ai fait de ces farces, depuis que je t'ai vu !… J’ai eu des hauts et des bas… et souvent pas de bas ! dit-elle avec un sourire forcé. Ça n’a pas toujours été drôle… Vois-tu, il y a des hommes… il faut qu’ils cassent tout quand ils ont bu, les verres… et les femmes… Et ça me vient de mon dernier amant… un coup de poing… Regarde… Et elle lui montra son sein. — Est-ce qu’on me le coupera ?… On ne me le coupera pas, n’est-ce pas ? En ce moment la sœur Philomène s’approcha du lit, et d’une voix que Barnier ne lui connaissait pas : — Numéro 29 vous parlez trop haut, cela empêche vos voisines de reposer… Et puis vous-même, vous avez besoin de repos… de beaucoup de repos… Et la sœur entrant dans la ruelle où se tenait Barnier et le chassant presque, se mit à reborder vivement le lit jusqu’au traversin. — Ma mère, — dit Barnier en suivant la sœur qui sortait de la ruelle du lit, — vous devriez bien… vous qui savez donner du courage aux autres… Moi, je ne sais pas, je ne peux pas… C’est une femme que j’ai connue… dans le temps… et je n’ai pas la force… Il faut l’opérer demain… On n’a qu’aujourd’hui pour la préparer… — On doit l’opérer demain ? dit la sœur avec un accent singulier et en laissant tomber froidement les mots. Barnier fut obligé de répéter : — Oui, demain… Elle a peur… vous l’avez vue… une nature nerveuse à l’excès… Je vous en prie, vous lui parlerez, vous la préparerez… Vous êtes si bonne… Je vous ai vue si souvent obtenir des malades ce que nous ne pouvions pas obtenir, nous… Dites-lui que ce ne sera rien, l’opération… Décidez-la, n’est-ce pas, ma mère ?… et sans l'effrayer… Au bout d’un instant de silence: — Je lui parlerai… et peut-être Dieu m’enverra de bonnes paroles… — dit la sœur en tournant vers Barnier un visage où il fut étonné de voir une expression de souffrance.
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