Chapitre 3

4231 Words
Barnier remonta dans sa chambre. Il passa tout le jour à remuer le passé de cet amour qui n’était pas mort ; et des souvenirs enivrants s’élevaient en lui, qui avaient la senteur âpre de la fleur des champs et du fruit des bois. Il lui venait à tout moment des envies furieuses d’aller voir Romaine, mais il n’osait aller à ce lit ; il avait peur d’une parole, d’une question, et la lâcheté l’emportait. Il pensait que la sœur devait lui parler, et il tremblait qu’elle ne réussit pas, qu’elle ne la décidât pas à l’opération. Un instant après, il se persuadait que la sœur avait réussi, et alors, pensant au lendemain, le frisson le prenait. Il se disait que sa place était auprès de Romaine, qu’il devait aider la sœur à la soutenir contre ses faiblesses ; qu’il devait lui parler, lui dire que l’opérateur aurait pitié de son corps adoré… Et il restait, sentant les forces lui manquer, et laissant malgré lui ses yeux aller à l'acier froid des instruments de sa trousse. Dans la salle Sainte-Thérèse, deux femmes causaient de leurs lits, la brodeuse de jupons et une vieille femme dont la figure était traversée par une b***e qui lui couvrait les deux yeux. — Dites donc, la brodeuse, est-ce qu’il ne va pas bientôt être quatre heures? — Mais si… il les est… Rien qu'au jour, ça se voit… — Ça se voit… vous êtes bonne, quand on y voit… — Ah ! c’est vrai. — Pourquoi donc qu'on n’entend pas aujourd’hui la sœur Philomène ? Elle est si recta pour l’heure, ordinairement… — Peut-être qu’elle a quelque chose… Elle n’avait pas l’air en train, ce matin… Vous n’avez pas vu, vous : elle n’a pas appelé la petite du 5 pour lui donner quelque chose, comme elle fait toujours… Ah ! mais la v’là… Elle est auprès du 29… La fille de garde m’a dit qu'on devait lui couper quelque chose, au 29, demain… C’est pour ça… Elle la travaille, elle lui dit de se décider… Est-ce que vous entendez, vous qui êtes plus près que moi ? — Certainement, que je l’entends… C’est drôle… elle n’a pas sa bonne voix, vous savez, sa voix… que quand elle vous parle avec, elle vous ferait faire tout ce qu'elle aurait envie. — Ah ! dame, c’est peut-être que ça presse, et que l’autre rechigne… Quand il y a le temps, ils ne vous brusquent pas… Moi, je connais ça, depuis le temps que j’en vois… Ils vous prennent en douceur… Ils sont malins, allez !… Ils voient tout de suite, vous comprenez, ils ont l’œil fait à ça, si vous êtes dans les nerveuses, comme ils disent… Alors, pendant deux ou trois jours, ils vous disent… qu’ils ne vous disent rien : « II faut voir ça… Nous verrons ça, » des mots comme ça. Là-dessus, vous, vous voilà en l’air… vous ne savez pas s'ils vous opéreront, s’ils ne vous opéreront pas : ça ne fait rien ; votre tête travaille, ça vous trotte, l’idée vous entre… Quand ils vous voient comme ça, ils commencent à vous dire, mais gentiment, sans en avoir l’air : « Moi, à votre place… voyez-vous, si j’étais que vous… vous en ferez ce que vous voudrez… je me déferais de ça. » Et puis, ils vous laissent encore un ou deux jours à mijoter avec cette idée-là… Et puis, ma foi, un beau matin, ils ne prennent plus de mitaines, et ils vous disent tout bonnement : « Ma brave femme, si vous ne voulez pas qu’on vous ôte ça, ça vous emportera… » Ça vous donne le grand coup, vous comprenez, et comme depuis huit jours on est là sur le gril, on aime autant en finir… Mais c’est plus ça pour celle-là… — Qu'est-ce qu’elle répond, entendez-vous ?… Est-ce qu'elle se décide ? — Comme ça… Elle ne dit pas grand’ chose… Elle marmotte… Elle parle de son corps… « Mon pauvre corps… » v’Ià tout ce qu’elle dit… Ah ! la sœur lui parle dur, par exemple ! Ce n’est pas comme çà qu'elle m'aurait décidée, moi, si je n’avais pas eu envie… Lui parle-t-elle de la mort, mon Dieu ! — C’est qu'aussi, voyez-vous, si on ne vous faisait pas peur un peu, on ne vous déciderait jamais… Ah ! c’est fini… v’là la sœur… C’est vrai qu’elle a l'air malade… Le lendemain, sur les onze heures, deux infirmiers à la casquette marquée des deux lettres rouges A. P. remontaient lentement un brancard sur lequel était couchée une femme pâle, l’air abattu et comme dompté, le regard effrayé, les traits contractés par l’angoisse, le visage plein d’une crainte timide et presque honteuse. L’interne, la sœur Philomène, aidée d’une fille de garde, la recouchèrent avec mille précautions ; et quand Romaine fut dans le lit, la tête haute sur l’oreiller relevé, le bras droit soutenu par un coussin et écarté du corps, une subite expansion succéda en elle à la résolution des forces morales, à cette espèce de soumission, de peur, de honte, qui fait ressembler les opérés, après l'opération, à des enfants qu’on vient de corriger. — Je t’aime, Barnier ! dit-elle. Et un flot de paroles amoureuses s'échappa de sa bouche, comme une volée de baisers, avec une expression de passion presque sauvage. Barnier lui fit signe de se taire, et, après lui avoir recommandé de se tenir bien calme, il quitta précipitamment la salle, pendant qu'on écrivait sur la pancarte au pied du lit : Opérée le 7 février. Il rencontra Malivoire dans l’escalier. — Viens-tu déjeuner ? — Non, répondit-il, je n’ai pas faim ce matin. Et se dépêchant de gagner sa chambre, il tomba dans son fauteuil; il était temps : les jambes lui manquaient. Et le corps de cette femme alors devant lui revint sans qu’il pût le chasser. Ses yeux se reposaient sur ce sein de jeune fille, petit, plein et frais, sur lequel sa tête avait dormi ; son bistouri y entrait, sa main y poussait l'acier… Et la vision de l’horrible moment ne finissait pas : tout recommençait, et l’opération qu’il avait faite, il lui semblait la faire encore, et toujours ! Son tablier était taché de sang ; il ne l’avait pas vu. Il le jeta loin de lui et monta à la salle Sainte-Thérèse. En le voyant, Romaine lui fit un sourire de ses grands yeux cernés qu’elle ouvrit à demi, un de ces sourires qui ne veulent pas parler, avec lesquels les malades demandent qu’on les laisse à leurs souffrances, à leurs pensées, au silence, au repos. Il revint plusieurs fois. Romaine eut toujours ce même sourire de douceur, de somnolence et de paresse. A sa dernière visite, dans la nuit : — Barnier, — lui dit-elle d’une voix si basse que l'interne fut obligé de se pencher sur elle pour l'entendre, — tu m’as vue, toi… tu as vu mon corps après… c*est affreux ?… c'est bien grand, hein ?… Je ferais peur… Il vaudrait mieux être morte, n'est-ce pas ?… Pourquoi aussi la sœur est-elle venue me parler ?… Qui estce qui voudra de moi, maintenant ?… Ah! oui, on aurait dû me laisser mourir… Toi, qui me trouvais si bien faite… tu étais si fier de moi, te rappelles-tu ?… Tu n'oserais plus seulement regarder la place… Ça valait mieux, je te dis, d’en finir ! — Pourquoi vous remuez-vous comme cela, mon enfant ? Il faut vous tenir plus tranquille, — dit le chirurgien le lendemain matin. Il s'approcha d'elle, la regarda, lui tâta la peau ; puis lui découvrant la poitrine, il l’ausculta longuement. — Monsieur Barnier, vous ne sentez rien d’anormal… au cœur… dans les poumons ? — Rien… rien. — C’est comme moi… Cela va très bien, mon enfant. Arrivé au bout de la salle : — Messieurs, dit le chirurgien aux internes qui le suivaient, je vous avais annoncé qu'il n’y aurait pas de clinique… J’ai changé d’avis… descendons. Et quand les internes et les élèves furent autour de lui rangés sur les gradins de l'amphithéâtre : — Messieurs, je veux vous parler de la malade du lit 29. L’opération, confiée par moi à l’un de vous, a été parfaitement faite… Je n’aurais pas mieux fait que M. Barnier. Vous venez de voir cette pauvre femme, vous avez remarqué le soin que j’ai mis à l'ausculter ; j’ai voulu que M. Barnier répétât l’auscultation, et, vous l’avez entendu, nous avons trouvé tous les organes dans leur état normal… Il n’y a, chez l’opérée, ni érésipèle, ni phlegmon, ni symptôme de péritonite, de pleurésie, de péricardite ou de lésion abdominale… Il n’y a rien qui doive effrayer, et, cependant, je vous le dirai, je suis rempli de crainte… Il faut bien le reconnaître, messieurs, quoi qu’il nous en coûte, poursuivit le chirurgien avec tristesse, notre science, notre expérience rencontrent parfois des mystères qui se jouent d’elles et les humilient, des mystères dont nous ne savons rien, malgré nos études, où nous ne voyons rien, malgré nos efforts, et dont nous ne pouvons rien dire que ce mot : un accident ! parce que nous n’avons que ce mot pour signifier l’inconnu… J’ai déjà eu, il y a de cela cinq ou six ans, une malade opérée pour la même affection ; le lendemain de l’opération, je la trouvai tourmentée, anxieuse, agitée, brûlante, toujours remuante; au reste, pas plus de désordre intérieur que dans la malade d’aujourd'hui. Elle mourait au bout de trois jours, et l'autopsie ne m'apprenait rien de la cause de sa mort, ne me révélait pas une altération matérielle… M. Barnier, vous voilà prévenu, suivez bien la malade… et le traitement, vous comprenez, le plus énergique… — A boire ! donne-moi à boire ! — dit Romaine à l'interne quand il remonta près de son lit. — Ah ! je ne suis pas bien… Et elle ne faisait que remuer, s'agiter, tourner et retourner à demi sa tête sur l'oreiller, allonger et retirer ses bras, lever une de ses jambes, abattre l’autre. Elle se plaignait d’étouffement, de douleurs sous les reins, de nausées, d’un brisement général de tout le corps. Barnier passa toute la journée et toute la nuit à la soigner, à la veiller, à combattre la violence du mal avec la violence des remèdes : il ne put dompter cette agitation, apaiser cette fièvre, rafraîchir cette soif, endormir dans une heure de repos l’inquiétude de ces membres qui toujours et toujours faisaient ce froissement sous les draps. Le matin, à la visite, le chirurgien leva l'appareil. Il n’y avait aucun désordre dans la plaie. Mais la malade était dans une exaltation qui touchait au délire, et toute espérance était perdue. Romaine ne parlait plus à Barnier. Tout à coup, dans la journée elle lui prit brusquement et furieusement les mains, enlaçant ses doigts à ses doigts, se cramponnant à lui de toutes ses forces et de tout son regard, de ses deux grands yeux ou la pupille n’étaient plus qu’un point dans le blanc. — Je ne mourrai pas, hein, Barnier ? - dit-elle d’une voix saccadée que les étouffements coupaient et qui reprenait. Je ne veux pas mourir… je ne veux pas, non, je ne veux pas !… Mon petit Barnier, fais-moi vivre… Je n’ai pas l’âge, moi… Tu sais bien que j’avais quinze ans… Le prêtre est venu, il était là… Mais vous êtes donc tous des médecins de deux sous ici, dis ?… Oh ! je te tiens bien, va tu ne me feras pas lâcher… Eh bien, ça m’est égal de n'être plus belle… qu’on me fasse tout ce qu’on voudra… mais que je vive… rien que ça, vivre ! encore vivre ! Puis ce mot à peine fini, repoussant avec horreur les mains de Barnier qu’elle tenait comme dans un étau : — Ah ! boucher comme tu travaillais là dedans !… comme tu coupais !… C’est de la viande pour vous, hein ? v’là tout ce que c’est !… Laisse-moi donc!… C'est moi qui suis contente de t’avoir lâché… Je voudrais encore avoir plus fait la noce, vois-tu ?… et plus rigolé… plus trompé de vous autres ! — Et elle eut un rire qui se brisa aussitôt. — Romaine ! Romaine ! je t’en supplie… — disait Barnier. Mais la mourante recommençant à s’attacher à lui, et lui remontant le long des bras avec ses mains tâtonnantes qui cherchaient à s’accrocher : — Les autres ?… qu’est-ce que ça me fait, les autres ! Qu’elles meurent toutes !… Moi, je suis jeune… j’ai de l’étoffe… il y a de quoi… je ne suis pas finie… On vit vieux chez nous… je suis forte… je n’ai jamais rien eu… Je traversais les ponts, l’hiver quand il gelait, sans rien, avec une chemise sur le dos, les samedis d’Opéra, tu sais bien ?… Qu’est-ce qu’elle a toujours à tourner par ici, cette chienne de sœur ?… Je m’en ficherai pas mal de tout ça, quand je serai pour m'en aller… Dieu ! que je souffre !… J'ai t’y soif !… Ah ! boucher ! si j'avais eu de ta chair sous les dents dans ce moment-là, tu aurais vu comme je mords !… Oui, à boire, à boire… donne… j’ai la langue comme du bois. Elle but, ses doigts se desserrèrent, et elle tomba dans un de ces sommeils d'anéantissement qui semblent essayer la mort à ceux qui vont mourir. Barnier était à bout d'efforts. Il s'enfuit. Sous les rideaux du lit d’une malade, il entendit en passant la voix de la sœur Philomène qui disait : — Oui, c’est vraiment abominable… On ne devrait pas recevoir ces femmeslà ici… II devrait y avoir des cellules… Elles mourraient au moins sans faire de scandale… Le dîner venait de finir. Une dernière croûte de pain qui croquait sous la dent d’une malade faisait dans la salle le bruit d’un grignotement de souris. Deux femmes toutes jeunes, dont on voyait aller et venir le petit bonnet blanc, la camisole blanche, le jupon noir, se promenaient bras dessus bras dessous contre les lits, avec une gaieté mutine et de petits rires de jeunes filles mêlés à des ironies de gamin. — Ma sœur !… ma mère ! — disaient-elles, répétant d’un ton railleur les noms échangés entre la sœur et les filles de garde, — c’est comme une famille ici… Il n’y a que mon fils qu’on ne dit pas… | Et elles riaient, quand l’une qui traînait la jambe dit à l’autre : — Pas si vite… ça me fait mal à la cuisse. D'un lit s’éleva une voix lente, plaintive, qui s’arrêtant à chaque mot, murmura tout haut : — Les unes… c’est de la jambe… les autres… du bras… les autres… tout le monde souffre ici… D’un autre lit un cri s’échappa. -— Elle gueule… — dirent les deux jeunes filles qui se promenaient. — Oh ! la douillette ! — fit une malade dans son lit, — elle ne se gêne pas… Ce n'est pas devant le médecin qu’elle crierait comme ça ! — Ah ! par exemple, demain si je crie comme ça… — dit une voix presque ferme. — Demain ?… — reprit une voix sourde, — je voudrais bien y être à demain, pour savoir ce qu’on va me faire… — Moi aussi… je donnerais bien quelque chose pour que la nuit fût passée… — C’est affreux de voir mourir comme ça… sous votre nez… — dit en se retournant la malade placée à la droite du lit N° 29. — Voilà une heure qu’elle ramasse ses draps… — Madame fait son paquet ? — dirent les deux petites filles qui passaient. Le jour baissait et s’éteignait. Le mystère d’une demi-nuit commençait dans la salle enveloppée des premiers voiles du soir. La lumière, mourante et pâle comme une lueur de lune, semblait une vapeur refoulée au haut des rideaux et aux couronnements des lits par l'ombre qui montait du plancher. Les fenêtres, troubles et sans clarté, avaient seulement une plaque de jour à leurs derniers carreaux, et tout en haut, contre la tringle, un dernier reflet, une grande touche blanche sur le premier pli des rideaux tirés. L'ombre était déjà aux deux extrémités de la salle ; mais dans le fond où le cabinet en vitrage de la sœur se levait sur le jour d'une fenêtre, un reste de lumière passant à travers les rideaux de mousseline mettait une sorte de brouillard, pareil à celui qui s'élève à la première aube des prés où il a gelé blanc. Sur ce brouillard, les allants et les venants se détachaient vaguement et sans netteté, avec des apparences d’ombres. Les petites poulies, auxquelles pendent les veilleuses, jouèrent et crièrent ; et les veilleuses descendirent, l’une après l'autre, à la portée de la main de la fille de garde qui les alluma. Alors, à un bout de la salle obscure et sombre où la lueur de la plus lointaine veilleuse tremblotait entre quatre colonnes, au-devant d’un petit autel, la nuit se mit à remuer comme pleine de formes qui s'agitaient. Elle se remplissait peu à peu de silhouettes de personnes survenantes. Il se fit une sorte d’attroupement confus et automatique que du noir et du blanc venaient grossir d’instant en instant, sans que les pas de ces corps qui se rassemblaient, le frôlement de ces robes qui se pressaient, fissent plus de bruit que des larves qui se seraient traînées. Arrivées au cercle de lumière de la veilleuse, sous laquelle elles apportaient leur chaise avec effort, les malades apparaissaient : c'était une grande femme noire, au corps maigre serré dans un petit châle noir noué derrière le dos, qui marchait les bras un peu en avant, comme quelqu’un qui aurait peur de tomber ; se donnant le bras, deux vieilles allaient à petits pas, le dos voûté, l’une soutenant la chaise que portait l’autre ; une grande jeune femme à la torsade de cheveux noirs un peu dénouée sur le cou, s’avançait seule, élégante et svelte dans la c****e grise de l’hôpital ; venaient les deux petites filles rieuses ; puis une femme en madras avec le bras en écharpe dans un foulard attaché à sa camisole blanche ; puis une femme de la campagne avec son bonnet de paysanne. A demi portée par deux femmes qui la soutenaient sous chaque coude, une jolie jeune femme s’approchait péniblement, souriant, la tête un peu renversée, d’un sourire à la fois charmant et douloureux, à ses deux compagnes qui lui disaient, quand elle semblait faiblir : — Allons ! marchez, madame Patraque… La sœur Philomène, montée sur la marche de l’autel, allumait lentement les huit cierges des deux candélabres, faisant de temps en temps sans se retourner : chut ! quand le murmure de causerie des malades grandissait trop fort derrière elle. A mesure que la flamme s'élevait des candélabres, se dessinaient et brillaient la Vierge blanche au collier de moire bleue, les hortensias en papier dans leurs vases de bois bronzé, le petit Jésus de cire dans la petite crèche au toit pointu surmonté d’une croix ; et les cierges en brûlant jetaient une lumière à côté de l’autel sur le haut d’une grande armoire où étaient jetées des béquilles et des crosses de bois blanc. Les malades s’étaient assises en cercle, sur les chaises. La jeune malade si faible avait été apportée au seul fauteuil qui fût là. Ses deux compagnes lui passèrent un oreiller derrière le dos, et lui couvrirent d'un édredon les genoux et les jambes. La sœur alla à la clochette contre le mur. Elle sonna un premier appel, laissa le silence se faire, sonna un second appel, dit d'une voix claire : — A la prière ! — et tomba à genoux sur le carreau au milieu du cercle en face l’autel. Sa voix s’éleva au milieu du silence. Elle monta sous la voûte avec une vibration pénétrante, sur un ton doucement aigu, dans une sorte de cantilène. C’était une voix perçante et cadencée, pure comme un timbre de cristal, grêle et claire comme une récitation d’enfant, virginale comme un chant d’oiseau ; une voix pareille à l'âme d’un instrument, et qui semblait verser la prière qu’elle disait. La sœur commença par remercier Dieu pour tous les biens que nous avons reçus de lui, pour nous avoir tirés du néant, pour nous combler journellement d’une infinité de faveurs ; et mettant dans sa bouche les actions de grâce de cette salle d’hôpital, elle fit dire à la maladie, à la fièvre, à la souffrance : Hélas ! Seigneur que puis-je faire en reconnaissance de tant de bontés ? Joignez-vous à moi, Esprits bienheureux, pour louer le Dieu des miséricordes qui ne cesse de faire du bien à la plus indigne et à la plus ingrate de ses créatures… Et dans le fond de la salle, des murmures étouffés étaient les voix des plus malades qui se joignaient à sa voix. Un cri, à ce bruit de voix, partit du lit de Romaine, et des mots, qui se débattaient dans des blasphèmes confus, déchirèrent la prière. — Examinons nos fautes… — continua la sœur de sa même voix, — examinons nos fautes envers Dieu, envers le prochain, envers nous-mêmes… Et après un silence d’une minute, sa voix reprit toujours égale, toujours sereine : — Me voici, Seigneur toute couverte de confusion… Oui, Seigneur j’ai poussé trop loin ma malice et mon ingratitude… — Le prêtre !… le prêtre !… là !… secouez les rideaux ! — cria Romaine. Tiens ! leur messe… ils chantent… Ah ! que c’est bête, cette église… Ils ont laissé la porte ouverte… Barnier !… ils montent… ils viennent !… Ah! le médecin de la mort… Va-t’en, calotin ! — Prions… — dit la sœur avec un accent d’autorité et de volonté sévère. Notre père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié… Et les malades répondirent de leurs chaises ou de leurs lits avec un bourdonnement ronflant, au bout duquel tombèrent un à un, de la bouche des plus faibles, les Ainsi-soit-il en retard. — Pas de musique !… Ils m’ennuient… Ote les fleurs, ça pue… Ils ne savent pas chanter… Je te dis que j’en sais une mieux… Attends, c'est sur l’air… un drôle d’air… — Et Romaine chanta : La petite Rosette, Voulant voir du pays Passant à la barrière Un commis l’arrêta, Lui disant : La petite mère, Que portez-vous donc là ? Approchez belle blonde, Approchez de plus près… — Je vous salue, Marie pleine de grâces… — dit la sœur d’une voix qui devenait plus haute, plus forte, plus dominante, et elle fit résonner impitoyablement les derniers mots de l'Ave : Priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant, et à l'heure de notre mort. — Allons-nous-en ! — cria Romaine, — je sauterai par dessus le petit mur… Oh ! il m’aimait bien… oui, on disait que sa mère avait eu un regard… — Je crois en Dieu… je me confesse à Dieu… — disait la sœur ; et sa voix sans tressaillement, sans entrailles, était une voix qui commandait le silence : elle était comme une main de fer mise sur la bouche d’une agonie et scellant le délire aux lèvres de la Mort. — Seigneur, ayez pitié de nous !… Christ, ayez pitié de nous !… — Et elle laissait tomber toujours plus durement les versets, jetant sur cette femme les Litanies du Cœur de Jésus, pelletée à pelletée, comme de la terre qui étouffe. — Barnier !… — appela Romaine d’une voix brisée et qui ressemblait à un gémissement, — je veux… mes cheveux et mes dents… avec moi… Je ne veux pas… les garçons d’amphithéâtre… La sœur disait: — Souvenez-vous, ô très-pieuse Marie, qu'on n’a jamais entendu dire qu'aucun de ceux qui par une entière confiance ont imploré votre protection et puissant secours ont été délaissés… Et sa voix avait perdu son accent impitoyable ; elle ne semblait plus maudire, ni condamner : les douceurs d’une voix de femme, les tendresses d’une invocation lui revenaient peu à peu, et de parole en parole. — Là-dessous… — disait Romaine d’une voix qui s'éteignait, — oui là-dessous… sous mes chemises… cherche… il y est… mon livre de messe… là, caché… cherche donc… il est dessous… Non !… non !… pas de livre… laisse-le… non, non, non ! — Notre-Dame des malades ! ayez pitié de nous !… — dit la sœur, et l’émotion de son cœur apitoyé commença à battre et à palpiter dans sa voix désarmée et qui tremblait. Par moments, sa mémoire hésitait et s’arrêtait sur les mots. — Non… non… répéta encore Romaine avec l’accent qu’on a dans les rêves. Et ce qu’elle allait dire s’éteignit dans sa bouche sous le souffle et l’apaisement de cette voix de la sœur recommençant pour la neuvaine le Pater, l’Ave, le Credo, le Confiteor, avec une tendresse si suave, une douceur si émue, un tel accent de pitié et de caresse qu’on aurait cru entendre un ange gardien berçant une agonie. Tout à coup un horrible cri : — A moi ! madame la religieuse ! — fit courir la sœur au lit de Romaine. Elle s’y agenouilla, et y resta en prières jusqu’à ce qu’elle sentit, dans ses mains étreintes par la mourante, se refroidir les mains de la morte.
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