Mais Barnier, qui s’était mis assez vaillamment sur ses pieds, passait déjà la porte. Il traversa la cour, monta l’escalier, et comme il entrait dans la première suite, il vit la sœur Philomène entrer toute seule dans l'officine. Il entra derrière elle : la petite pièce, chaude et suante comme une étuve, lui fit monter aux tempes une bouffée de feu. La sœur retournée, faisait tiédir une tisane refroidie. Il la saisit par les deux bras, approcha d'elle ses lèvres ; mais la sœur dénoua d’un effort suprême ses poignets de l’étreinte qui voulait la lier, et Barnier fut frappé au visage. Une seconde, il eut envie de rendre le coup, puis il eut peur de lui… Il traversa la salle, descendit l'escalier, tomba assis au bas du perron, sur le mur qui entoure le préau des malades ; et là, prenant une poignée de la neige dans laquelle il était assis, il la passa sur sa figure. Il était dégrisé quand il rentra dans la salle. — Eh bien ? — lui dit Pluvinel. — Eh bien, le premier qui ne parlera pas ici de la sœur Philomène comme s’il parlait de sa mère morte… je lui mettrai ma main sur la figure. Le lendemain, Barnier s'éveilIa avec le dégoût de lui-même. Il était inquiet de ce qui allait arriver ; il se sentait la lâcheté qu’on a après une action vile. Le soir venu, il fut tout étonné de n’avoir pas été appelé à l'administration. Le jour suivant, il attendit encore ; la semaine s’écoula : il n’y avait pas eu de plainte de la sœur. Par moments, il lui repassait sur la joue la rougeur d’un remords. Rien ne l’excusait à ses yeux. Il n’aimait point la sœur, il n’avait jamais pensé à l’aimer. Sans doute, il prenait plaisir à causer avec elle. Il trouvait doux les moments passés dans son cabinet, auprès d’elle dans ce jour tendre, dans cet air lumineux qui paraissait plein de sa sainteté. Il s’était fait une habitude de la voix de la sœur, de son regard, de sa personne, de ses gestes, de ses confidences, de ses familiarités angéliques. Mais en l’écoutant, en la regardant, jamais une seule de ses pensées n’avait été au delà de cette robe blanche qui semblait la couvrir d’innocence et enfermer l’âme de la femme dans le dévouement de la religieuse. Aux heures d’abandon le plus intime, elle n’avait jamais été pour lui autre chose qu’un ami, et il croyait n’avoir jamais été pour elle plus qu’un camarade. S'il avait tenté cette violence, ç’avait été sous le coup et la folie du désespoir, sous l'excitation furieuse de l’eaude-vie, comme un homme qui se précipite à quelque chose de hasardeux, sans espoir, presque sans désir de succès, et pour sortir à tout prix d'une obsession poignante. Puis celte pensée de la sœur s’effaçait peu à peu ; Romaine revenait en lui, et il ne songeait plus qu'à elle. Il pensait à cette première fois où elle l’avait quitté ; comme alors, furieux d’oubli et d’étourdissement, il s'était rué aux brutalités du plaisir, jetant par la fenêtre les morceaux de son cœur brisé ! Quand il l’avait revue à l'hôpital, il avait cru revoir, au retour d’un voyage, une maîtresse qu’on attend, et qui a oublié de vous écrire. Son abandon, les amants qu’elle avait eus, ce qui s’était passé depuis leur dernier b****r, son amour, en la retrouvant, avait tout oublié pour lui sauter au cou. Et elle le quittait encore, cette fois pour toujours ! Tout était fini, elle était morte… Et il n’y avait plus rien d’elle que ce qu’il se rappelait de ses yeux, de sa bouche, plus rien que ce que garde d’une forme évanouie la mémoire des sens d’un vivant. Il aurait voulu croire à quelque chose au delà de la mort, à un rendezvous, derrière la tombe, dans une autre vie… Et il s’enfonçait dans cette mort, elle l’entourait, elle l’attirait, elle parlait à sa pensée, comme le vide parle au regard. Tout en lui et autour de lui semblait porter le deuil de cette femme. Il se sentait lentement embrassé par toutes sortes d’idées noires, funèbres, désolées, sous lesquelles il étouffait, sans avoir la force de les repousser. Et contre ce souvenir qu'il appelait sans cesse et qui ne le quittait plus, il se trouva si faible qu’il se mit à boire, pour mettre l’ivresse entre la mort et lui. Ce fut à l’absinthe que Barnier demanda journellement l'ivresse. Il alla fatalement à cette liqueur qui tire des sommités de l’absinthe, de la racine d’angélique, du calamus aromaticus, des semences de badiane, un enchantement pareil à celui que l'Asie et l’Afrique demandent au c*****e, une excitation magique mêlant l'ivresse brute de l’Occident le ravissement idéal de l'ivresse de l'Orient. Barnier s'éprit de cette ivresse presque instantanée, qui remontait et affluait de toutes les parties de son être à son cerveau, de cette ivresse immatérielle, légère, spirituelle, presque ailée, et qui l'enlevait si doucement dans les bras de la folie et de la rêverie. Il versait au fond du verre l’absinthe d’où montait aussitôt l’arome des herbes enivrantes ; de haut, et goutte à goutte, il laissait tomber dessus l’eau qui la troublait et remuait dans de petits nuages les blancheurs d’une eau d’opale ; il s'arrêtait, il reprenait la carafe, il la penchait encore, il remplissait le verre, et il buvait la liqueur verte comme un haschisch liquide. Il buvait, et il lui semblait se réveiller d’un cauchemar. Ses pensées douloureuses s’effaçaient, s’éloignaient, comme si elles se fussent évaporées. La morte se transfigurait en une image pâlissante. Le souvenir ne faisait plus que flotter en lui sous un linceul rose. Il buvait, et il jouissait de cette fièvre de son sang, de celle électricité répandue en lui et qui le parcourait, de ces vibrations intérieures, de ces bégayements d’idées qui s’éveillaient gaiement dans sa tête, de cette activité nouvelle qui circulait à travers ses sens moraux et ses facultés intellectuelles. Car cette ébriété qui le possédait n’était point l’ébriété du vin, ce n’était point une sensualité animale, une hébétude : c’était plutôt une sensibilité abandonnant le dehors de son corps, sa surface, ses organes extérieurs, pour se reporter au fond de lui sur les organes mystérieux qui conduisent l’impression à la sensation. Son esprit, son imagination, se volatilisaient pour ainsi dire ; et ce qui arrivait encore à ses sens, y arrivait poétisé et transposé comme dans un songe. Dans cet essor et ce vague éveil d’une vie inconnue, son âme riait sous un indicible chatouillement de bien-être à quelque chose de lumineux, comme un enfant rit aux fleurs de son berceau. Sa mémoire accrochait un lambeau de phrase et s’y balançait. Et peu à peu les formes de ses idées devenaient plus ondulantes, plus vagues, plus douces, plus lointaines : ainsi des nombres se changeraient en harmonies. Son front penchait sous une paresse heureuse ; et Barnier s’endormait, les yeux ouverts, dans la torpeur d’une plante qui a chaud, dans le contentement de quelqu'un couché, sous un rayon, au bord de ses rêves.Et à mesure que Barnier s’enivrait de cette vie surnaturelle, à mesure qu’il en recherchait les jouissances, les délivrances, les envolées, les extases paresseuses, il retombait de plus haut et plus durement sur lui-même. La vie ordinaire était pour lui un désenchantement insupportable. Les sensations communes lui devenaient insipides. La platitude et la banalité de la réalité le remplissaient d'un ennui sans bornes. Il souffrait, sous ce ciel bas et gris de l’existence humaine, ce que souffrirait un homme enfermé dans une cave, sur le seuil de laquelle il verrait le soleil jouer. Et le souvenir revenait dans son ennui. L’ivresse devint ainsi sa vraie vie, celle auprès de laquelle l’autre n’était qu’une misère, qu’une servitude, qu’un mensonge, qu’une mystification ; et il arriva à demander à l’absinthe jusqu’aux forces de son travail. Son intelligence lui parut grandir et s’élancer sous cette excitation : il lui sembla que sa cervelle, pesante et comme encrassée, se remplissait d'une sorte de gaz subtil. Sa compréhension prenait la vivacité et la lucidité d’une seconde vue. Ce qu’il avait cherché vainement, il le trouvait du premier coup. La solution des questions lui apparaissait ; les horizons s’ouvraient devant ses idées. Il trouvait dans son esprit une acuité de perception, une facilité de jet, une portée dont il n'avait jamais eu conscience. Et ce n'était point seulement à son esprit, c’était encore à son corps que cette fièvre donnait son ressort. Sa main, comme la main de certains graveurs affermie par l'ivresse, n'avait jamais été plus sûre, plus délicate, plus habilement hardie dans les petites opérations et les pansements de son service.
Mais l'habitude ne tardait pas à émousser en lui cette jouissance heureuse de l’ivresse. Ce qu’il buvait ne l'enlevait plus assez violemment au chagrin et à l’ennui. Il ne se sentait plus transporté hors de lui-même, dans un monde de sensations qui renouvelaient son être. Il ne lui montait plus à la tête qu'une bouffée de chaleur bientôt dissipée, excitation d'un moment qui lui manquait presque aussitôt, et l'abandonnait à sa vie comme le flot abandonne un corps à la côte. Il lui fallut augmenter sa ration de poison. Tous les jours il en but un peu plus ; il doubla, il tripla la dose, la poussant jusqu'à ces quantités où l'absinthe semble devoir foudroyer sur le coup, arrivant à boire presque pur l'alcool à 70 degrés. Et chaque jour il s’enfonçait plus à fond dans cette béatitude artificielle où il goûtait la suspension de tous ses sens, le silence de son cœur. Ce qu’il demandait à ces excès et ce que ces excès lui donnaient, ce n’était plus la surexcitation qui d'abord l’avait charmé, c’était cette paresse bienheureuse qui avait été la fin et comme l’engourdissement de ses premières ivresses. Et toujours, avec une douceur plus grande et un étourdissement plus voluptueux, lui revenaient cette torpeur amollissante qui semblait délier une à une toutes ses volontés, cette extase bercée par des fantômes d’idées et d'images fourmillantes, ce balancement, pareil au balancement d'un hamac, qui roulait délicieusement sa pensée dans le vide. Buvant ainsi, il ne mangeait plus. La faim ne lui marquait plus l’heure de ses repas. Son estomac semblait repousser tout ce qui n’était pas le liquide qui le brûlait. Ses camarades le voyaient à la salle de garde couper longuement sa viande, la déchiqueter avec sa fourchette, et la laisser là. Dans le commencement, on avait voulu le plaisanter un peu là-dessus ; mais Barnier avait répondu avec une telle violence et des brutalités si vives, que toute la table le laissait faire et ne lui parlait presque plus. Cependant, il ne maigrissait pas ; il engraissait plutôt, mais de cette graisse soufflée que donnent souvent les excès. Malivoire remarqua qu’il prenait l’habitude de tenir son pouce infléchi sous ses doigts ; et il fut effrayé de voir, parmi les symptômes de l’ivresse, ce signe de la mort qu’il avait remarqué chez tant de mourants.
— Tu veux donc te tuer ? — dit Malivoire à Barnier qui se versait un sixième verre d'absinthe. — Me tuer ? me tuer !… — et Barnier leva dédaigneusement les épaules : ce fut tout ce qu'il répondit. Malivoire, l’ami de Barnier, était un petit jeune homme qui cachait une âme de glace sous la vivacité méridionale de ses gestes, sous l'animation d'une parole légèrement gasconnante. Rien ne l’amusait, ne le distrayait, ne l'attachait, ne l'indignait, ne l'ennuyait. Les passions, le plaisir, l'ambition glissaient sur lui sans le toucher. Singulière nature, faite de chaud et de froid qui faisait penser à ce mets des Chinois : une glace frite. Il était toujours prêt à tout : à aller au bal, si on voulait aller au bal ; à se coucher, si on n’avait plus envie d’aller au bal ; à faire une orgie, si les autres avaient la tentation de faire un orgie ; à travailler, si l'on aimait mieux travailler ; à se battre, si l’on voulait se battre ; aussi indifférent à ceci qu’à cela, sans que jamais sa volonté se donnât la peine ou eût la force d’opter, de désirer, de vouloir. Ce n’était pourtant ni un s*t, ni un homme inintelligent. Il avait même assez d’esprit, un esprit paillasse, qui ne manquait ni de comique, ni d’agrément. Mais c’était un être impersonnel par essence, par vocation. Attiré par la personnalité de Barnier, il s’était attaché, voué à lui comme une ombre à un corps. Cette amitié, le seul sentiment qui ne fût pas chez Malivoire à fleur de peau, son seul dévouement, lui avait valu de ses camarades un sobriquet tiré de l’argot des hôpitaux : on l'appelait le roupiou bénévole de Barnier, — du nom des stagiaires attachés à un chef de service, et autorisés par lui à porter le tablier blanc, et à aider l’interne dans les pansements. Barnier, au contraire, avec toutes les apparences de la froideur, avec une physionomie pensive, concentrée, presque intimidante, Barnier était un de ces passionnés à côté desquels les observateurs superficiels passent sans les avoir vus, et qui ne se trahissent au dehors que par le feu du regard, la vie de la bouche. Il était un de ces tempéraments nerveux-bilieux où l'intelligence se combine avec l'action, où s'engendre la volonté, où dans l'accord des conceptions et de l'exécution, le caractère se constitue. Son esprit tiré de lui-même, de lui seul, n'empruntant rien aux autres, ne subissait rien d'eux. Il avait ce courage moral, cette conscience surexcitée de ses idées propres qui met en révolte ouverte contre les idées reçues, répandues, imposées par les milieux où l'on vit, par la première éducation, par tout ce qui met à la pensée la livrée d'un uniforme ; et tel était le zèle de son intolérance pour tout ce qui lui semblait mensonge, hypocrisie, qu'il s'emportait contre le sentimentalisme scientifique de Malivoire, et qu'il se mettait sérieusement en colère contre sa manie, empruntée à la jeune école de médecine, de cacher l'effrayant des maladies sous les euphémismes mélodieux. Habitué à courber sous cette personnalité expansive, forte, impérieuse, dominé par l'individualité de ce camarade qu'il sentait fait pour aller jusqu'au bout d'une idée, d'une résolution, que pouvait Malivoire pour arracher des mains de Barnier le verre où il buvait l'abrutissement ? Il essayait pourtant : il tentait de l'arrêter avec des menaces, avec des prières ; Barnier le laissait dire, haussait les épaules, — et buvait.