Chapitre 6

2177 Words
Un instant cependant, Barnier s’arrêta sur la pente qui l'entraînait. Dans ce grand découragement de vivre où il était tombé, au milieu de ce chagrin qui avait apporté le dégoût à tous les appétits de son âme, la lâcheté à toutes les activités de son être moral, l’orgueil de l’esprit était resté à Barnier : l'ambition, survivant à tout le reste, battait encore en lui, ainsi que bat parfois, dans un corps abandonné de la vie de tous ses organes, le dernier mouvement du cœur. Il voulait obtenir la médaille d'or de l’internat, ce grand honneur qui est le désir, la tentation, le rêve de tous les internes. A un examen, il échoua ; on commençait à se plaindre à l'hôpital de la négligence de son service ; il comprit que la médaille, sur laquelle il avait eu jusque-là, de l’aveu de ses camarades, le droit de compter, allait lui échapper. Ce fut une amertume qui le réveilla. Il rentra en lui-même, il s'examina, et il fut effrayé de se voir. Il trouva son intelligence lourde et endormie, sa faculté de compréhension, avivée d’abord par l’ivresse, paresseuse, lente, presque éteinte, et lui demandant, pour se remettre en mouvement, l’effort d’une fatigue immense. Sa mémoire lui échappait et se dérobait : il lui fallait pour la retenir, pour la retrouver, pour lui faire garder quelques jours quelque chose, une tension de volonté et de persistants efforts. Dans les discussions avec ses camarades, il se sentit étonné, humilié, alarmé, — lui, un esprit précis, concret, syllogistique, — de son désordre, de son peu de logique, de son argumentation pâteuse, égarée, qui ne marchait plus droit ni en avant. Il s’écouta causer : sa parole n’avait plus le son d’une pensée nette ; cette congestion d’images, ce flux de sensations qui l’assaillaient, ne lui laissaient plus le temps de jeter les mots dans le moule d’une phrase, dans la formule de la syntaxe ; elle jaillissait en substantifs que ne reliaient plus les verbes. Ses idées diffuses, éparpillées, ne faisaient plus de faisceau; le fil du raisonnement se cassait dans sa tête. Il trouvait encore un trait spirituel ; mais la chaîne du sens n’associait plus ce qu’il disait à ce qu’il venait de dire. Il hésitait, il s’arrêtait au milieu d'une causerie, d'un récit, comme un pianiste trouvant sur un clavier une touche qui manque. Pans cette reconnaissance et cet aveu de lui-même, il se trouva encore le caractère aigri, les nerfs impatients, l’humeur agressive et batailleuse. Il se reconnut travaillé et tourmenté d’irrésistibles envies de contradiction et de méchantes paroles, d'irritabilités hargneuses et de mauvaise foi, allumées en lui par l’absinthe, et qui écartaient de lui peu à peu tous ses camarades. Au fond de ces dégradations et de ces déchéances, sa personnalité même lui apparut asservie à une passion de bassesse etd’avilissement : il fut honteux de ne plus trouver en lui de ressort et d’élan, de ne plus trouver de courage qui le portât à l’action. Une irrésolution qui le prenait à propos de tout, une défaillance morale qui émoussait ses indignations et ses colères, une indifférence passive, voilà ce qu’il trouvait en lui, à la place d’une individualité généreuse et ombrageuse, d’une personnalité carrée, d’une pensée sincère, libre, vaillante. Au physique, le ravage était encore plus effrayant. Barnier put reconnaître sur lui-même les symptômes dont il avait lu la description dans les livres : la diminution de la tonicité musculaire, la faiblesse des jambes, quelquefois, le matin, un petit tremblement vermiculaire de la langue… Alors, pris de cette peur horrible des jeunes étudiants en médecine, dont l'imagination travaille sur les maladies qu’ils étudient, et qui cherchent sur eux-mêmes le cas qui les a épouvantés, Barnier se pencha, en pâlissant, sur sa maladie ; et, allant de sa première pensée aux exemples les plus terrifiants que lui donnait la science, il se représenta ces abominables expiations de l’alcoolisme, où l’on meurt avec du sang déjà grené dans les artères depuis trois mois ! Il songea à ces morts, qui ne laissent à la pourriture du tombeau que la moitié de sa besogne à faire ! Alors eut lieu chez Barnier la lutte entre la volonté et l’habitude. Il se disputa lui-même à sa passion et voulut s’en arracher. Il passa par les angoisses, les tiraillements, les efforts suprêmes, les victoires douloureuses, les lâchetés désespérées qui finissent par briser l’énergie d’un caractère, et troublent l’homme par tant de secousses qu’elles le laissent hésitant, désarmé devant les tentations de son malaise, les inspirations fatales d’une raison épuisée, l’envie d'un repos final… Le déchirement et l’incertitude de la lutte exaspérèrent son caractère aigri. Sa tristesse s’assombrit et se concentra. L’amertume qui était en lui s’échappa de sa bouche en paroles dont l’ironie cachait la désolation. Les jours où il ne voulait plus boire, et où il parvenait à faire sa volonté, sa vie brisée, sa carrière enrayée, sa santé perdue, sa tête affaiblie, un avenir au bout duquel son regard n'osait aller, tout lui apparaissait et l'accablait à la fois. Ces jours-là, la pensée de Romaine lui parlait de plus près, et il lui semblait que son ombre était auprès de lui comme une femme qui attend sur le pas d’une porte entr'ouverte. Il voulait user, par la fatigue physique, ces tentations et ces visions ; il battait Paris pendant des heures, il marchait dans des quartiers qu'il ne voyait pas, à travers du peuple qui le coudoyait et qu’il ne sentait pas, allant toujours devant lui, jusqu'à ce que le pavé lui manquât sous les pieds ; et, quand il revenait s’asseoir pour dîner à la salle de garde, il avait sur la figure une de ces lassitudes qui vieillissent d’un an, en un jour, le visage d'un homme. Un jour que Malivoire remplaçait Barnier dans son service, il fut frappé de l'amaigrissement et de la pâleur de la sœur Philomène, et il ne put s'empêcher de lui dire combien il la trouvait changée depuis quelque temps. — Qu’est-ce que vous voulez ? — lui répondit la sœur, — le monde change… Je suis encore moins changée M. Barnier… On dit qu'il se tue à boire… Il n’a donc pas d'amis ? La sœur, elle aussi, était en effet bien changée. Dans son visage amaigri, ses deux grands yeux n’avaient plus que le sourire d’un regard de malade. La bonne humeur de l’âme ne se peignait plus sur sa physionomie. L’enjouement n’était plus sur ses lèvres ; et quand elle faisait effort pour se retrouver, quand au lit d’une malade, elle voulait être gaie et parvenait à l’être, elle sentait tout à coup, au bout de quelques minutes, sa gaieté d’emprunt la quitter. Elle n’avait plus de forces pour porter et distribuer ces cordiaux de la charité, la confiance, l’espérance, qu'elle offrait autrefois à toute la salle avec tant d’abondance et de facilité. Elle ne se sentait plus dans les jambes celle force volante qui l'emportait autrefois d’un lit à un autre. Jamais pourtant elle ne s'était davantage occupée de ses malades ; jamais elle n'avait plus travaillé, plus marché, plus lassé son corps en allées et venues, son zèle en excès de dévouement. Ses jours, ses nuits, sa vie n’étaient plus qu’un sacrifice continuel ; et l'on eût dit qu’elle voulait pousser l'accomplissement de ses devoirs à la dernière limite de son courage et de ses forces, tant elle cherchait les tâches les plus dures, les plus repoussantes, les plus humiliantes, tant elle se montrait jalouse d’épuiser les épreuves d'un hôpital. Lorsque, dans la nuit qui avait précédé l’entrée de Romaine à l'hôpital, la sœur Philomène s’était réveillée du rêve de ses sens, de ce rêve à peine envolé et sous lequel son corps frissonnait encore, elle s'était jetée à genoux, en chemise, dans sa cellule, et jusqu’à la sonnerie de quatre heures, elle était restée en prières sur le carreau, abîmée dans un sentiment de crainte, d’anxiété douloureuse, troublée profondément, sans que cependant il se fît en elle une révélation, sans que son cœur candide et tout rempli d'ingénuité s’ouvrît à la pensée d’un sentiment d'amour. Elle avait passé tout le jour dans la salle à s’examiner, à s’interroger, face à face avec sa conscience. A mesure qu’elle était descendue au fond d’elle même, elle avait été frappée de la ressemblance de ce qu’elle avait cru, de ce qu’elle croyait encore une affection permise, une amitié douce, avec l’amour ou du moins avec l’idée que le peu qu’elle avait lu dans les livres lui avait fait concevoir de l’amour. Se retournant en arrière, elle avait remonté ses souvenirs, la chaîne des mois précédents, depuis ce jour où pour la première fois Barnier s’était assis à côté d’elle, dans ce cabinet où elle était, sur cette chaise qui était là. Elle s’était rappelé le plaisir qu’elle prenait à ces petites causeries, où elle s’oubliait si volontiers et qui lui faisaient paraître le temps si court. Elle s’était avoué la secrète joie, la joie intime et profonde qu’elle éprouvait à être louée par l’interne, l’excitation, l’émulation, la ferveur que ces louanges avaient données à sa charité, à son dévouement. Se fouillant à fond, se scrutant sur les divers mouvements d’âme agréables ou désagréables dont elle avait été affectée en toutes sortes d’occasions par les paroles de Barnier, qui, sans droit, auraient dû être sans effet sur elle, elle était restée un moment effrayée, comme d’une découverte, de tout ce que ces paroles avaient fait naître et soulevé en elle de résolutions, d’amertumes, de joies, de désirs ; de l’empreinte qu'elles avaient laissée sur elle, du long temps qu’elles avaient mis à se taire dans son esprit, dans son cœur. A travers tout ce passé, qui se pressait à son appel, elle avait retrouvé dans leur vivacité ses impressions d’hier, son chagrin lorsqu’elle avait cru quitter la salle, son trouble pendant tout le temps où l’incertitude avait duré, sa joie, son expansion lorsqu’il avait été décidé qu’elle resterait ; et elle s’était demandé si c’était bien seulement la salle et les malades qu’elle avait été si fâchée d’abandonner, si heureuse de ne pas quitter. Il lui était revenu en même temps à la mémoire le bonheur que Barnier lui avait donné en lui apprenant qu’il avait obtenu de faire à l’hôpital sa troisième année d’internat, et le vide, le vide singulier, qu’avait fait dans sa vie l'absence de l’interne pendant le mois de son congé. Et se poursuivant ainsi dans tout ce qu’elle avait ressenti, elle était allée à mille détails, à de petites circonstances, sur lesquels elle n’avait point réfléchi sur le moment. Elle s’était reproché cette indulgence, cette tolérance avec laquelle elle avait laissé parler l’interne de toutes choses, la timidité qu’elle avait eue à le contredire, l’attention passive, presque complaisante qu’elle avait prêtée à ses attaques contre la religion, ce rire et ces plaisanteries avec lesquels elle avait répondu à des propos impies, qui, venant d’une autre bouche, l’eussent indignée. Et devant tous ces indices, tous ces symptômes d’un attachement sans doute condamnable, ouvrant les yeux à une lumière confuse, et cependant encore accablée d’incertitude, elle avait pris la résolution de s’ouvrir à son confesseur, de demander à changer de salle. L’entrée de Romaine à l’hôpital, le changement que la sœur avait éprouvé en elle, l’éclat et la révélation soudaine de son amour par les tourments de la jalousie, l’effort, l’effort surhumain qu’il lui avait fallu pendant la prière pour étouffer en elle la haine de la femme sous la pitié de la chrétienne, et demander à Dieu la grâce de cette mourante aimée par Barnier ; puis la scène où fuyant le b****r de Barnier, elle avait senti tant de faiblesse au fond d’elle, qu’elle avait appelé la violence à son secours : tous ces éclairs, déchirant et éclairant sa conscience, avaient changé ses résolutions. Honteuse et épouvantée d'elle-même, détestant sa faiblesse et cet attachement où elle ne voyait que le péché, elle avait choisi elle-même sa pénitence. Elle n’avait point parlé, elle n’avait rien confié à son confesseur ; elle n'avait point demandé à changer de salle ; elle s’était imposé de rester, de se repentir, de souffrir, et d’expier là où elle avait aimé, là ou elle aimait. Elle avait résolu de demeurer dans la tentation journalière de la présence de cet homme, pour avoir plus de douleur à se vaincre, pour punir à tout moment et sans miséricorde ses sens et son âme par la t*****e incessante des remords et des sollicitations de ses désirs. Elle avait voulu que cet amour fût toujours sur son cœur comme un cilice, et qu’il frottât sans cesse sur sa plaie. Et ce n’était point encore assez pour elle que les crucifiements de son cœur : elle se martyrisait aussi dans sa chair par des supplices ignorés et cachés sous sa robe, par toutes sortes de macérations qu'elle se rappelait des histoires de piété. Et, chaque jour, plus pâle et plus maigre, elle laissait sa santé s’en aller, non sans une secrète joie : c’était une parure de son corps qu’elle offrait en sacrifice à Dieu.
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