TESS LOVEUpdated at Feb 3, 2023, 15:13
Un soir de la fin de mai, un homme d’uncertain âge s’en retournait à pied de Shaston auvillage de Marlott, dans le val voisin deBlackmoor. Ses jambes vacillantes le faisaientobliquer légèrement vers la gauche. De temps entemps il semblait, par un vigoureux hochement detête, confirmer une opinion, bien qu’il ne pensât àrien en particulier. Un panier à oeufs vide étaitsuspendu à son bras ; le poil de son chapeau étaittout hérissé et la marque du pouce se voyait sur lebord.Il croisa un prêtre âgé, à califourchon sur unejument grise, qui, tout en chevauchant, fredonnaitd’un air distrait.– Bien le bonsoir, dit l’homme au panier.– Bonsoir, sir John, dit le prêtre.Le piéton fit un ou deux pas, s’arrêta, puis seretournant :– Faites excuse, monsieur : mais au dernierjour de marché nous nous sommes rencontrés surcette route, à peu près à cette heure-ci, et j’ai dit :Bonsoir, et vous m’avez répondu : Bonsoir, sirJohn, comme aujourd’hui.– Oui, dit le prêtre.– Et une autre fois, avant, il y a près d’unmois.– Cela se peut.– Alors, pourquoi donc que vous m’appelieztout le temps sir John, quand je suis toutbonnement Jack Durbeyfield, le revendeur ?Le prêtre approcha son cheval.– C’était une simple lubie, dit-il ; puis, aprèsun moment d’hésitation : – C’est une découverteque j’ai faite il y a peu de temps, en étudiant lesgénéalogies pour la nouvelle histoire du comté. Jesuis le pasteur Tringham, l’antiquaire deStagfoot-Lane. Ignorez-vous vraiment,Durbeyfield, que vous êtes le représentant enligne directe de la vieille famille des chevaliersD’Urberville, descendant du célèbre chevalier, sirPaïen D’Urberville qui, d’après les archives deBattle-Abbey, vint de Normandie avec Guillaumele Conquérant ?– C’est bien la première fois qu’on me le dit,monsieur !– Mais, c’est vrai... Levez un instant le mentonque je puisse mieux saisir votre profil. Oui, voilàle nez et le menton D’Urberville... un peudégénérés. Votre ancêtre était un des douzechevaliers qui aidèrent le seigneur normandd’Estremavilla à conquérir le comté deGlamorgan. Plusieurs branches de votre familleont possédé des manoirs dans toute cette régionci.Leurs noms se trouvent dans les Rôles duTrésor, au temps du roi Étienne. Sous le règne duroi Jean, l’un deux était assez riche pour faire dond’une seigneurie aux Chevaliers Hospitaliers, et,au temps d’Édouard II, votre aïeul Brian futconvoqué à Westminster pour y assister au GrandConseil. Après avoir un peu décliné à l’époqued’Oliver Cromwell, mais pas de façon sérieuse,sous le règne de Charles II vous fûtes nommésChevaliers du Chêne-Royal pour votre loyalisme.Oui, il y eut parmi vous des générations de sirJohn, et si le titre de chevalier, comme celui debaronnet, était héréditaire, ainsi qu’au temps jadisoù les chevaliers se succédaient de père en fils,vous aussi, vous seriez maintenant sir John.– Pas possible !– En un mot, conclut le prêtre, se cinglant lajambe d’un coup de cravache décisif, il n’y apeut-être pas de famille pareille dans toutel’Angleterre.– Nom de nom ! c’est-il bien vrai ? ditDurbeyfield, et voilà-t-il pas que je roule depuisdes années, que je mange de la vache enragée,comme si je valais pas plus que le dernier de laparoisse !... Et depuis combien de temps sait-onces choses-là sur moi, pasteur Tringham ?Le prêtre lui expliqua qu’elles étaient, à saconnaissance, tombées dans l’oubli et que tout lemonde, probablement, les ignorait ; lui-mêmeavait commencé ses recherches au printempsdernier, quand, après s’être occupé de suivre lesvicissitudes de la famille D’Urberville, il avait unjour remarqué le nom de Durbeyfield sur lavoiture du revendeur. Alors, il s’était mis à faireune enquête sur le père et le grand-père deDurbeyfield et avait fini par n’avoir plus aucundoute.– J’étais d’abord résolu à ne pas vous troubleravec ces renseignements inutiles, dit-il. Mais nosimpulsions l’emportent parfois sur notrejugement. Je croyais que vous en saviez peut-êtrequelque chose ?– Ah ! c’est vrai, j’ai entendu dire une ou deuxfois que ma famille avait vu de meilleurs joursavant de venir à Blackmoor. Mais j’y avais pasfait attention, croyant que ça signifiait que nousavions eu autrefois deux chevaux, tandis quemaintenant nous n’en avons plus qu’un... J’aiaussi une vieille cuiller d’argent et un vieuxcachet gravé, à la maison ; mais bon Dieu !qu’est-ce que c’est qu’une cuiller et un cachet ?...Et penser que nous étions de la même chair, toutce temps, moi et ces nobles D’Urberville ! Ondisait que mon arrière-grand-père avait dessecrets et ne se souciait pas de raconter d’où qu’ilvenait... Et, pasteur, sauf votre respect, où nouschauffons-nous maintenant ? Je veux dire où estceque nous demeurons, nous autresD’Urberville ?...– Nulle part. Vous vous êtes éteints... commegrande famille.– C’est malheureux !– Oui, comme disent les chroniquesmensongères, la branche masculine s’est éteinte,c’est-à-dire qu’elle a décliné, disparu.– Alors, où sommes-nous enterrés ?