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1487 Mots
Le palais princier de Monaco, avec ses tours médiévales et ses façades rose pâle, semblait flotter au-dessus de la Méditerranée, indifférent au chaos qui grondait en son cœur. À l’intérieur, les couloirs ornés de tapisseries anciennes et de portraits royaux résonnaient d’un silence oppressant, seulement brisé par le claquement des talons d’un garde ou le murmure étouffé d’un domestique. Il était 14 heures, et la nouvelle de la sextape d’Alexandre, publiée quelques heures plus tôt, continuait de secouer Monaco comme un séisme. Les téléphones vibraient, les écrans s’allumaient, et les murmures s’amplifiaient, mais dans la salle du trône, un autre drame se jouait, bien plus intime et dévastateur. Alexandre, tiré d’un sommeil comateux par un appel urgent de Philippe, le secrétaire de sa mère, titubait dans un couloir menant à la salle du trône. Son costume de la veille, froissé et taché de whisky, pendait sur ses épaules comme un reproche. Ses cheveux châtains, d’ordinaire soigneusement coiffés, formaient un chaos de mèches rebelles, et ses yeux bleus, injectés de sang, trahissaient une nuit d’excès. Il n’avait pas encore vu la vidéo, mais les messages paniqués sur son téléphone – Appelle-moi, MAINTENANT de sa mère, Tu es fini d’un ami fêtard – lui donnaient un avant-goût de la catastrophe. Son estomac se noua, non pas à cause de la gueule de bois, mais d’une peur diffuse, un pressentiment qu’il n’avait jamais ressenti auparavant. La salle du trône, rarement utilisée sauf pour les cérémonies officielles, était une pièce imposante. Des lustres en cristal scintillaient au plafond, projetant des éclats de lumière sur des murs tapissés de soie rouge et or. Au centre, deux trônes en bois doré, ornés de velours, dominaient l’espace, flanqués du drapeau monégasque et de l’étendard des Grimaldi. C’était un lieu chargé d’histoire, où des générations de princes avaient prêté serment, signé des traités, ou affronté leurs destinées. Aujourd’hui, il allait être le théâtre d’un affrontement bien plus personnel. Alexandre entra, poussé par un garde qui referma la lourde porte derrière lui. La pièce était presque vide, à l’exception de trois silhouettes. Assis sur l’un des trônes, le roi Louis II, 62 ans, fixait son fils avec une intensité glaciale. Ses cheveux gris, impeccablement peignés, et son costume sombre lui donnaient l’air d’un juge prêt à prononcer une sentence. À ses côtés, debout, la reine Charlotte semblait plus frêle que jamais, ses mains jointes si fort que ses jointures blanchissaient. Dans l’ombre, près d’une fenêtre donnant sur la mer, Jacques, le frère cadet d’Alexandre, observait la scène, ses traits juvéniles crispés par l’embarras. « Approche, » ordonna Louis, sa voix résonnant comme un coup de fouet. Alexandre avança, ses pas incertains sur le parquet ciré. Il tenta un sourire, une vieille habitude pour désamorcer les tensions, mais le regard de son père le figea. « Père, je… » commença-t-il, mais Louis leva une main, le réduisant au silence. « As-tu la moindre idée de ce que tu as fait ? » demanda le Roi, chaque mot tranchant comme une lame. Alexandre déglutit, cherchant une réponse. « Je… je suppose que c’est à propos de cette nuit. Écoute, je vais gérer, comme d’hab—« « Gérer ? » rugit Louis, se levant d’un bond. Le trône grinça sous son mouvement brusque, et Charlotte tressaillit. « Une sextape, Alexandre ! Une vidéo de toi, dans un bordel, exposée au monde entier ! Tu appelles ça gérer ? » Il traversa la pièce en trois enjambées, s’arrêtant à quelques centimètres de son fils. Alexandre sentit l’odeur de son eau de Cologne, un parfum boisé qu’il associait à son enfance, mais aujourd’hui, elle semblait suffocante. « Tu as humilié ta famille, ton pays, ton héritage. Tu as fait de nous la risée du monde ! » Alexandre recula, le cœur battant. Il n’avait pas encore vu la vidéo, mais les mots de son père peignaient une image bien trop claire. Une maison close, des femmes, une caméra… Les souvenirs de la nuit, flous et fragmentés, lui revinrent en éclats : le casino, les rires, la Bentley noire, la pièce aux murs de velours. Il passa une main tremblante dans ses cheveux, cherchant une excuse, un mensonge, n’importe quoi. "Je ne savais pas qu’il y avait une caméra, » murmura-t-il, pathétique même à ses propres oreilles. Charlotte, jusqu’alors silencieuse, intervint, sa voix douce mais brisée. « Alexandre, comment as-tu pu ? Nous t’avons donné tout ce que tu pouvais désirer. Pourquoi fais-tu ça ? » Ses yeux, du même bleu que ceux de son fils, brillaient de larmes contenues. Alexandre sentit une vague de honte l’envahir, non pas à cause de la vidéo, mais du regard de sa mère. Il avait toujours su la décevoir, mais jamais à ce point. « Maman, je… je ne voulais pas, » balbutia-t-il, mais les mots sonnaient creux. Louis éclata d’un rire amer. « Ne voulais pas ? Tu ne veux jamais rien, Alexandre. Tu te contentes de détruire tout ce que nous avons bâti ! » Il se tourna vers Charlotte. « Je t’avais dit qu’il était irrécupérable. Combien de fois t’ai-je prévenue ? Les cliniques, les conseillers, tes prières… pour quoi ? Pour ça ! » Il désigna Alexandre comme s’il était une tache sur le tapis. Charlotte ouvrit la bouche pour répondre, mais Louis la coupa. « Assez. Cette fois, c’en est trop. » Il revint vers le trône, mais ne s’assit pas. Il se tenait droit, imposant, chaque mot qu’il prononçait soigneusement pesé. « Écoute-moi bien, Alexandre, » dit-il, sa voix plus basse mais infiniment plus menaçante. « Tu as deux semaines. Deux semaines pour devenir un prince digne de ce nom. Tu vas cesser tes frasques, te comporter comme un héritier, et te marier. Une femme respectable, qui redorera notre image. Si tu échoues, je te bannis de Monaco. Tu perdras ton titre, tes privilèges, tout. Et Jacques prendra ta place. » Le silence qui suivit fut assourdissant. Alexandre sentit ses jambes trembler, comme si le sol s’était dérobé sous lui. Banni ? Déshérité ? Les mots tournaient dans sa tête, irréels. Il jeta un coup d’œil à Jacques, qui se tenait immobile, les yeux baissés. Son frère, toujours si discret, si parfait, semblait mal à l’aise, presque coupable. Alexandre ricana, un son rauque et nerveux. « Tu plaisantes, n’est-ce pas ? Tu ne peux pas me virer comme un domestique. Je suis ton fils ! » « Tu es une honte, » rétorqua Louis, sans ciller. « Et je protégerai Monaco, même si cela signifie te sacrifier. » Il se tourna vers Charlotte. « Soutiens-moi, ou oppose-toi, mais ma décision est prise. » Charlotte, déchirée, posa une main sur le bras de son mari. « Louis, s’il te plaît… donne-lui une chance. Il peut changer. » Mais sa voix manquait de conviction, et Alexandre le sentit. Pour la première fois, il réalisa que même sa mère, son dernier rempart, doutait de lui. Jacques, jusque-là muet, s’avança d’un pas. « Père, je… » commença-t-il, mais Louis le coupa. « Pas maintenant, Jacques. Ceci ne te concerne pas. Pas encore. » Jacques recula, son visage pâle, et Alexandre sentit une pointe de jalousie. Jacques, le bon fils, celui qui ne faisait jamais de vagues. Était-ce vraiment ce que son père voulait ? Remplacer l’héritier par un garçon qui préférait les livres aux responsabilités ? Alexandre tenta une dernière fois de se défendre. « Père, écoute-moi. Je peux arranger ça. Les médias oublieront, comme toujours. Une déclaration, un don à une œuvre de charité, et—« « Silence ! » tonna Louis. Le mot résonna dans la salle, faisant vibrer les lustres. « Tu ne comprends pas, n’est-ce pas ? Ce n’est pas une simple frasque. Le monde entier a vu cette vidéo. Nos alliés, nos investisseurs, nos sujets… tous rient de nous. Tu as deux semaines, Alexandre. Pas un jour de plus. » Il se détourna, signifiant que l’entretien était terminé. Charlotte s’approcha de son fils, posant une main sur son épaule, mais Alexandre se dégagea, le regard brûlant de colère et de peur. Il quitta la salle sans un mot, ignorant le garde qui ouvrait la porte. Dans le couloir, il s’appuya contre un mur, le souffle court. Pour la première fois de sa vie, il sentit le poids de ses actes. Banni. Le mot tournait dans sa tête, implacable. Perdre son titre, sa fortune, sa place… tout ce qui faisait de lui Alexandre de Monaco. Il avait toujours cru que son statut le protégeait, que son père finirait par pardonner, comme toujours. Mais le regard de Louis, ce regard de pierre, ne mentait pas. Dehors, Monaco continuait de briller. Les vagues clapotaient contre le rocher, les palmiers frémissaient sous la brise, et les néons des casinos s’allumaient, prêts à accueillir une nouvelle nuit de débauche. Mais pour Alexandre, le monde s’était arrêté. Deux semaines. Il avait deux semaines pour sauver sa vie, ou la perdre à jamais.
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