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1692 Mots
Le palais princier, avec ses couloirs de marbre et ses lustres scintillant comme des constellations, semblait étrangement hostile à Alexandre alors qu’il regagnait ses appartements. Chaque pas résonnait comme un écho de l’humiliation qu’il venait de subir dans la salle du trône. Les mots de son père, le roi Louis II, tournaient en boucle dans sa tête, implacables : Deux semaines. Deviens un prince digne de ce nom et marie-toi, ou je te bannis. Banni. Le mot, si simple, si brutal, pesait sur lui comme une sentence de mort. Alexandre, 30 ans, prince héritier de Monaco, n’avait jamais ressenti une telle peur. Pas l’adrénaline des tables de baccarat, pas le frisson des nuits illicites, mais une peur viscérale, celle de perdre tout ce qu’il était. Il referma la porte de sa suite derrière lui, un claquement sourd qui fit trembler les cadres dorés accrochés aux murs. La pièce, vaste et somptueuse, était un reflet de son statut : un lit à baldaquin drapé de soie, des tapis persans, une vue imprenable sur la Méditerranée. Mais aujourd’hui, elle lui semblait étrangère, presque moqueuse. Il se laissa tomber sur un canapé en cuir, ignorant le verre de whisky à moitié vide qui traînait sur la table basse, vestige de la nuit précédente. Son costume froissé, taché de sueur et d’alcool, collait à sa peau, mais il n’avait pas l’énergie de se changer. Il passa une main tremblante dans ses cheveux châtains, essayant de reprendre son souffle. La sextape. Il n’avait toujours pas osé la regarder, mais il n’en avait pas besoin. Les mots de son père, le regard brisé de sa mère, Charlotte, et l’embarras muet de son frère, Jacques, suffisaient à lui dessiner une image claire. Une maison close, une caméra cachée, deux femmes… Les souvenirs de la nuit, flous comme un mauvais rêve, lui revenaient par bribes. Il se souvenait du casino, des rires, de la Bentley noire filant vers une villa discrète. Il se souvenait des miroirs, du velours, de l’ivresse qui brouillait tout. Mais une caméra ? Qui ? Pourquoi ? Était-ce un piège, une vengeance, ou simplement sa propre négligence ? Les questions s’entremêlaient, mais aucune réponse ne venait. Alexandre se leva et marcha vers la fenêtre. Dehors, Monaco brillait sous un soleil éclatant. Les yachts scintillaient dans le port Hercule, les palmiers frémissaient sous une brise légère, et les toits de tuiles rouges semblaient peints pour une carte postale. C’était son royaume, celui qu’il était censé hériter. Mais pour la première fois, il se demanda s’il en était digne. Son père avait raison sur un point : il avait passé des années à fuir ses responsabilités, à noyer ses doutes dans l’alcool, le jeu, et les femmes. Il avait toujours cru que son titre le protégerait, que Monaco pardonnerait ses frasques comme elle l’avait toujours fait. Mais cette fois, c’était différent. La sextape n’était pas une simple rumeur à étouffer avec un communiqué ou un don à une œuvre de charité. C’était une humiliation publique, un coup porté à l’honneur des Grimaldi. Il ouvrit la fenêtre, laissant l’air salé de la mer envahir la pièce. Une vague de nausée le traversa, mélange de gueule de bois et de panique. Banni. Perdre son titre, sa fortune, sa place dans ce palais, dans ce pays. Que deviendrait-il ? Un exilé, un paria, un homme sans nom, condamné à errer dans un monde qui se moquerait de lui. Il imagina les gros titres : L’ex-prince Alexandre, ruiné et oublié. Il imagina ses anciens amis, ces parasites qui gravitaient autour de lui pour son argent et son statut, se détournant avec un rictus de pitié. Et il imagina sa mère, pleurant en secret, et son père, refusant même de prononcer son nom. « Non, » murmura-t-il, serrant les poings. Il ne pouvait pas laisser cela arriver. Pas maintenant, pas comme ça. Mais comment se racheter en deux semaines ? Cesser de boire ? Facile à dire, mais l’alcool était son refuge, sa façon d’oublier le vide qui le rongeait. Se comporter comme un prince ? Il n’avait jamais su ce que cela signifiait vraiment, au-delà des galas et des discours appris par cœur. Et se marier ? L’idée lui arracha un rire amer. Une femme respectable, avait dit son père. Où trouver une telle personne, et qui accepterait un homme comme lui, entaché par un scandale aussi sordide ? Il se rassit, la tête entre les mains. Une partie de lui voulait fuir, prendre un jet privé pour Ibiza ou Dubaï, là où les paparazzis étaient moins féroces, là où il pourrait disparaître dans une nouvelle nuit d’oubli. Mais il savait que ce n’était qu’une illusion. Son père ne plaisantait pas. Louis II était un homme de parole, et son regard, dans la salle du trône, n’avait laissé aucun doute. Alexandre était à un carrefour, et pour la première fois, il n’avait personne pour le tirer d’affaire. Sa mère, malgré son amour, était impuissante face à la colère de Louis. Jacques, son frère, n’était qu’un spectateur, trop jeune, trop parfait pour comprendre. Et ses soi-disant amis ? Ils étaient probablement en train de rire de lui sur les réseaux sociaux. Un nom lui vint à l’esprit, comme une bouée dans la tempête : Marc. Marc Dubois, son ami d’enfance, son professeur d’escrime, le seul homme qui l’avait toujours regardé sans jugement. Marc, avec ses 35 ans, son calme inébranlable et son humour pince-sans-rire, était une constante dans la vie chaotique d’Alexandre. Ils s’étaient rencontrés adolescents, lorsque Marc, fils d’un garde du palais, avait été engagé comme sparring-partner pour les leçons d’escrime d’Alexandre. Ce qui avait commencé comme une rivalité s’était transformé en une amitié improbable, forgée par des heures d’entraînement, des confidences tardives, et une loyauté à toute épreuve. Marc ne l’avait jamais abandonné, même quand Alexandre enchaînait les scandales. Il était le seul à qui il pouvait se confier maintenant. Alexandre attrapa son téléphone, ignorant les dizaines de notifications, et composa le numéro de Marc. Il décrocha à la deuxième sonnerie. « Alex, » dit Marc, sa voix grave teintée d’une fatigue résignée. « J’ai vu les infos. Qu’est-ce que tu as encore fait ? » Pas de reproche, juste une question directe, typique de Marc. Alexandre ferma les yeux, reconnaissant pour cette familiarité. « C’est pire que tu ne le penses, » murmura-t-il. « Mon père… il m’a donné deux semaines pour devenir un prince modèle et me marier. Sinon, il me bannit et donne le trône à Jacques. » Un silence suivit, seulement brisé par le souffle régulier de Marc. « Bannir ? Sérieusement ? » demanda-t-il enfin. Alexandre ricana, un son sans joie. « Oh, il était sérieux. Je l’ai vu dans ses yeux. Marc, je suis dans la merde. Je ne sais pas quoi faire. » Il y eut une pause, puis Marc répondit, pragmatique comme toujours : « D’accord. On va trouver une solution. Où es-tu ? » Alexandre donna son emplacement, et Marc promit d’arriver dans l’heure. « Ne fais rien de stupide d’ici là, » ajouta-t-il avant de raccrocher. En attendant Marc, Alexandre se força à se lever. Il se déshabilla, jetant son costume au sol, et entra dans la salle de bains attenante. La douche, brûlante, ne lava pas la honte, mais elle lui éclaircit les idées. Sous le jet d’eau, il se força à affronter la réalité. Il ne pouvait pas changer qui il était en deux semaines – pas complètement. Mais il pouvait jouer le jeu, donner à son père ce qu’il voulait, du moins en apparence. Un mariage. Une femme respectable. Une façade pour calmer les médias et sauver son titre. L’idée, absurde au départ, prenait forme. Il n’avait jamais cru au mariage, encore moins à l’amour – trop de trahisons, trop de faux-semblants dans son monde. Mais un arrangement ? Ça, il pouvait le faire. Quand Marc arriva, Alexandre l’attendait dans le salon de sa suite, vêtu d’un jean et d’une chemise blanche, les cheveux encore humides. Marc, en jean et blouson de cuir, contrastait avec le décor princier. Ses cheveux bruns, légèrement grisonnants aux tempes, et son regard perçant lui donnaient l’air d’un homme qui voyait à travers les masques. Il s’assit sans cérémonie, croisant les bras. « Raconte-moi tout, » dit-il. Alexandre obéit, déversant l’histoire : la sextape, l’ultimatum, la menace de bannissement. Marc écouta, impassible, ne l’interrompant que pour clarifier un détail. Quand Alexandre eut fini, Marc se pencha en avant, les coudes sur les genoux. « Tu veux mon avis ? Ton père ne bluffe pas. Il est à bout, et cette vidéo… c’est la goutte d’eau. Mais tu as une ouverture. Il veut un prince modèle et une épouse. Donne-lui ça, et tu gagnes du temps. » Alexandre fronça les sourcils. « Une épouse ? En deux semaines ? Tu plaisantes. Qui voudrait m’épouser maintenant, avec ce scandale ? » Marc haussa un sourcil. « Pas un vrai mariage, idiot. Un mariage blanc. Une femme qui accepte de jouer le jeu, de poser pour les photos, de sourire aux galas. Tu la payes, tu signes un contrat, et dans un an, vous divorcez discrètement. » Alexandre cligna des yeux, stupéfait par la simplicité de l’idée. Un mariage blanc. C’était audacieux, presque insensé, mais… possible. « Et où je trouve une femme comme ça ? » demanda-t-il. Marc sourit, un sourire en coin qui cachait une idée. « Laisse-moi m’en occuper. Je connais peut-être quelqu’un. Mais Alex, si tu fais ça, il faudra jouer le jeu à fond. Pas d’alcool, pas de casinos, pas de conneries. Tu peux le faire ? » Alexandre hésita, puis hocha la tête. « Je n’ai pas le choix. » Marc se leva, prêt à partir. « Je te tiens au courant. En attendant, reste discret. Et pour l’amour de Dieu, ne va pas sur Internet. » Alexandre acquiesça, un poids légèrement allégé de ses épaules. Pour la première fois depuis l’aube, il entrevit une lueur d’espoir, fragile mais réelle. Marc quitta la pièce, et Alexandre s’effondra sur le canapé, fixant la mer par la fenêtre. Deux semaines. Un mariage. Une façade. Il pouvait le faire. Il devait le faire.
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