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1615 Mots
Le soleil déclinait sur Monaco, peignant le ciel d’un rose orangé qui se reflétait dans les eaux calmes du port Hercule. Les néons des casinos commençaient à s’allumer, promettant une nouvelle nuit d’excès, mais Marc Dubois, 35 ans, n’avait ni le temps ni l’envie de s’attarder sur la magie factice du rocher. Assis à une table en terrasse d’un café discret de La Condamine, il sirotait un espresso, son regard fixé sur son téléphone. L’écran affichait un article de tabloïd : Sextape royale : le prince Alexandre au bord du gouffre. Marc secoua la tête, un mélange d’exaspération et de pitié traversant son visage buriné. Alexandre, encore et toujours, s’était fourré dans un pétrin dont lui, Marc, devrait le tirer. Marc était un homme à l’allure robuste, avec des cheveux bruns grisonnants aux tempes et des yeux noisette qui semblaient voir au-delà des apparences. Son blouson de cuir usé et son jean délavé contrastaient avec l’élégance ostentatoire de Monaco, mais il s’en moquait. Il n’appartenait pas à ce monde de paillettes, même s’il y évoluait depuis des années. Fils d’un garde du palais, il avait grandi dans l’ombre des Grimaldi, un outsider qui avait gagné sa place par son talent et sa loyauté. Professeur d’escrime d’Alexandre depuis leur adolescence, il était devenu bien plus : un ami, un confident, et parfois, un garde-fou. Mais aujourd’hui, face à l’ampleur du scandale de la sextape, même Marc se demandait s’il pouvait encore sauver le prince. Il reposa son téléphone et prit une gorgée d’espresso, laissant l’amertume du café le ramener à l’instant présent. L’appel d’Alexandre, quelques heures plus tôt, avait été un électrochoc. La voix du prince, rauque et désespérée, résonnait encore dans sa tête : Mon père m’a donné deux semaines. Sinon, il me bannit. Marc avait écouté, impassible, tandis qu’Alexandre déversait son récit : l’humiliation dans la salle du trône, l’ultimatum du roi Louis II, la menace de passer la couronne à Jacques. Il avait proposé une solution sur un coup de tête – un mariage blanc – mais maintenant, assis dans ce café, il réalisait l’énormité de ce qu’il avait suggéré. Trouver une femme prête à épouser un prince déchu, en plein scandale, pour un contrat temporaire ? C’était une mission presque impossible. Marc connaissait Alexandre depuis leurs seize ans, lorsque le palais avait engagé ce fils de garde comme partenaire d’entraînement pour le jeune prince. À l’époque, Alexandre était un adolescent arrogant, gâté par son titre, mais doté d’un charme désarmant. Marc, lui, était un gamin sérieux, marqué par la discipline imposée par son père. Leurs premières séances d’escrime avaient été des batailles d’ego, Alexandre lançant des piques sur la « basse extraction » de Marc, tandis que ce dernier ripostait avec des parades implacables. Mais au fil des mois, une amitié s’était forgée, inattendue et profonde. Marc avait vu au-delà du prince fêtard : Alexandre était un garçon perdu, écrasé par les attentes, cherchant dans les excès un sens qu’il ne trouvait pas dans les salons du palais. Cette amitié n’avait pas été sans heurts. Marc avait assisté, souvent impuissant, à la descente d’Alexandre dans l’alcool et les vices. Il l’avait ramassé, ivre, dans des boîtes de nuit, l’avait conduit en cure, l’avait sermonné après chaque scandale. Mais il n’avait jamais abandonné. Pourquoi ? Il se posait parfois la question. Peut-être parce qu’il voyait en Alexandre une version de lui-même, un homme qui aurait pu sombrer sans la discipline de l’escrime. Peut-être parce qu’il croyait encore, malgré tout, que le prince pouvait se racheter. Ou peut-être, tout simplement, parce qu’il était loyal, une qualité rare dans le monde perfide de Monaco. Marc sortit un carnet de sa poche, un vieil objet en cuir qu’il portait toujours sur lui. À l’intérieur, il notait des idées, des contacts, des stratégies. Il griffonna quelques mots : Mariage blanc. Femme crédible. Discrète. Motivée. Il souligna motivée. L’argent serait la clé, bien sûr. Alexandre avait les moyens de payer une fortune – des millions, si nécessaire. Mais l’argent seul ne suffirait pas. La femme devait être intelligente, capable de tenir tête aux médias, de jouer le rôle d’une princesse sans craquer sous la pression. Et elle devait être digne de confiance, un critère presque impossible dans un monde où tout se monnayait, des secrets aux sourires. Il passa en revue ses contacts mentalement. Les femmes qu’Alexandre fréquentait – mannequins, actrices, courtisanes – étaient hors de question. Elles vendraient l’histoire au premier tabloïd venu. Les filles de l’aristocratie monégasque ? Trop attachées à leur réputation pour s’associer à un scandale. Une étrangère, peut-être ? Mais le temps pressait, et vérifier les antécédents d’une inconnue prendrait des semaines. Marc tapota son stylo contre le carnet, frustré. Puis, comme un éclair, un nom lui vint : Lydie. Lydie Moreau, sa cousine, 27 ans, serveuse dans un bar miteux près du port. Ils avaient grandi ensemble à Nice, dans un quartier populaire où les rêves s’effaçaient vite sous le poids des factures. Lydie était différente, pourtant. Intelligente, débrouillarde, avec une répartie qui désarmait même les clients les plus arrogants. Elle avait voulu devenir artiste peintre, mais la vie en avait décidé autrement. Aujourd’hui, elle vivait dans un studio minuscule, enchaînant les shifts pour payer son loyer. Marc la voyait rarement, mais chaque rencontre lui rappelait sa force, son humour, et une certaine amertume face à un monde qui ne lui avait jamais donné sa chance. Il hésita, le stylo suspendu au-dessus du carnet. Proposer à Lydie d’épouser Alexandre, même pour un contrat, était une idée folle. Elle le rirait au nez, ou pire, l’enverrait balader. Lydie n’avait aucun amour pour la monarchie, qu’elle considérait comme un cirque doré pour riches oisifs. Et Alexandre ? Elle le connaissait par les tabloïds, un prince dépravé, l’incarnation de tout ce qu’elle méprisait. Mais Marc savait aussi que Lydie était pragmatique. Une somme comme 30 millions d’euros – le chiffre qu’il avait en tête – pouvait changer sa vie. Effacer ses dettes, financer ses rêves, lui offrir la liberté qu’elle n’avait jamais eue. Et elle était digne de confiance, un critère non négociable. Il écrivit Lydie dans son carnet, entourant le nom d’un cercle. Puis il referma le carnet et termina son espresso, le regard perdu dans les passants. La Condamine, avec ses ruelles étroites et ses marchés colorés, était un contraste saisissant avec le faste de Monte-Carlo. Ici, Monaco semblait plus humaine, moins artificielle. Des pêcheurs plaisantaient près d’un étal, une vieille dame traînait un caddie, un groupe d’adolescents riait en partageant une glace. Mais même ici, Marc entendait les murmures : « T’as vu la vidéo du prince ? » « Quel gâchis, ce type. » Le scandale d’Alexandre avait atteint chaque recoin du rocher, et le temps jouait contre eux. Marc se leva, laissant quelques euros sur la table, et marcha vers sa moto, une vieille Triumph garée à l’ombre d’un palmier. Il enfila son casque, mais avant de démarrer, il envoya un message à Lydie : Faut qu’on parle. Urgent. Ce soir, chez toi ? La réponse arriva presque immédiatement : Qu’est-ce que t’as encore fait, cousin ? OK, 20h. Marc sourit malgré lui. Lydie et son sarcasme. Si quelqu’un pouvait tenir tête à Alexandre et à la machine médiatique, c’était elle. En chemin vers son appartement, un petit deux-pièces dans un immeuble modeste de Fontvieille, Marc réfléchit à la manière de présenter l’idée. Lydie n’était pas naïve ; elle poserait des questions, exigerait des garanties. Il devrait être honnête, mais convaincant. Il imagina la conversation : Épouse un prince pour un an, joue la princesse, empoche 30 millions, et divorce. Dit comme ça, ça semblait simple. Mais il savait que ce ne le serait pas. Lydie devrait quitter sa vie, affronter les paparazzis, vivre sous le regard du palais. Et Alexandre ? Il devrait se tenir à carreau, un défi presque plus grand. Arrivé chez lui, Marc s’assit à une table encombrée de matériel d’escrime – fleurets, masques, gants – et ouvrit son ordinateur. Il tapa le nom d’Alexandre dans un moteur de recherche, grimaçant devant l’avalanche de gros titres : Sextape royale : Monaco dans la tourmente. Il parcourut quelques articles, notant les détails. La vidéo, bien que floue, était indéniablement authentique. Les spéculations allaient bon train : chantage, vengeance d’une ex, complot contre la monarchie. Marc n’y croyait pas. Alexandre avait simplement été imprudent, comme toujours. Mais cette fois, les conséquences étaient colossales. Il rédigea une liste de conditions pour le mariage blanc : contrat légal, clause de confidentialité, divorce automatique après un an, compensation financière claire. Il envoya un message à un avocat de confiance, un vieil ami de son père, pour organiser une consultation rapide. Puis il s’adossa à sa chaise, fixant une photo encadrée sur le mur : lui et Alexandre, à 18 ans, posant en tenue d’escrime, leurs fleurets croisés. Alexandre riait, insouciant, tandis que Marc affichait un sourire en coin. Cette époque semblait appartenir à une autre vie. Marc savait qu’aider Alexandre était un pari risqué. Si le plan échouait, si Lydie refusait ou si Alexandre replongeait, tout s’effondrerait. Mais il ne pouvait pas abandonner. Pas par devoir, mais par amitié. Alexandre était un désastre, mais il était son désastre. Et quelque part, Marc croyait encore qu’il pouvait changer, ne serait-ce que pour sauver sa peau. À 19h30, il enfila son blouson et prit sa moto pour rejoindre l’appartement de Lydie, à quelques kilomètres de là. La nuit tombait sur Monaco, les lumières des casinos scintillant comme des étoiles tombées. Marc accéléra, le vent fouettant son visage. Il avait une mission, et il ne faillirait pas. Lydie était la clé, et il devait la convaincre. Pour Alexandre, pour Monaco, et peut-être, pour lui-même.
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