Le château domine le royaume telle une sentinelle silencieuse, ses murs de pierre gardant des secrets aussi obscurs que les ombres qu'ils projettent. À l'intérieur, l'air était chargé de conspirations murmurées. Le seigneur Guilhem, le visage affûté par l'ambition, arpentait la pièce faiblement éclairée, ses bottes résonnant sur le sol de pierre froide. Il marqua une pause, ses doigts tambourinant sur la poignée de sa dague, ses pensées tourbillonnant comme une tempête. « La malédiction du roi », murmura-t-il d'une voix basse et venimeuse. « C'est la clé de tout. »
De l'autre côté de la pièce, une servante – une jeune femme au regard perçant et au tic nerveux – se tenait figée, serrant un plateau de vin. Elle avait trop entendu, trop vu, et maintenant sa loyauté était mise à l'épreuve. Guilhem se tourna vers elle, sa gaze perçante. « Vous êtes sûre de ce que vous avez vu ? Le roi… transformé ? »
La servante hocha la tête, sa voix à peine audible. « Oui, monseigneur. Je l'ai vu de mes propres yeux. Son corps… s'est transformé en une créature monstrueuse. Il hurlait comme une bête. »
Les lèvres de Guilhem s'étirèrent en un sourire cruel. « Bien. Très bien. » Il s'approcha, son ombre l'enveloppant. « Faites passer le message. Faites savoir au peuple que leur roi n'est pas ce qu'il paraît. Que la peur règne dans leurs cœurs. »
La servante hésita, les mains tremblantes. « Mais, monseigneur… le peuple l'aime. Ils ne croiront jamais… »
« Ils croiront », interrompit Guilhem d'une voix glaciale. « La peur est une chose puissante. Nourrissez-la, et elle consumera même les cœurs les plus loyaux. Allez. Faites ce que je vous ordonne. »
Le serviteur baissa la tête et sortit précipitamment de la chambre, laissant Guilhem seul avec ses pensées. Il se dirigea vers la fenêtre, contemplant le village en contrebas. Le clair de lune baignait les toits d'une lueur inquiétante, et il pouvait presque entendre les murmures de mécontentement qui grondaient dans les rues. « Bientôt, Aldric », murmura-t-il. « Bientôt, tu ne seras plus qu'un souvenir. »
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Au village, Aurore s'agitait, mal à l'aise, dans sa petite maison. La nuit était agitée, l'air lourd de tension. Elle se retournait dans son lit, ses rêves hantés par ses yeux dorés et le souvenir du contact d'Aldric. Mais quelque chose… n'allait pas. Elle se redressa, le cœur battant, et se glissa jusqu'à la fenêtre. La place du village était inhabituellement calme, les ombres plus profondes qu'elles n'auraient dû l'être. Elle le sentait : un orage se préparait, malgré le ciel dégagé.
Elle enroula un châle autour de ses épaules et sortit, la terre fraîche sous ses pieds nus. Le silence était troublant, rompu seulement par le son lointain d'un aboiement de chien. Ses yeux scrutèrent la place et elle remarqua des groupes de villageois regroupés, leurs voix chuchotées mais pressantes. Elle s'approcha d'une femme âgée qu'elle reconnut, la femme d'un boulanger. « Que se passe-t-il ? » demanda Aurore d'une voix à peine plus forte qu'un murmure.
Les yeux de la femme étaient écarquillés de peur. « Vous n'êtes pas au courant ? On dit… on dit qu'il y a une bête dans la forêt. Un monstre qui tue du bétail. Certains disent même qu'il attaque les gens. »
Le sang d'Aurore se glaça. Aldric. Son esprit s'emballa. Elle connaissait la vérité, savait qu'il ne ferait jamais de mal à personne. Mais la peur dans les yeux de la femme était réelle, et Aurore sentait le poids des mensonges se répandre comme une traînée de poudre. « Ce ne sont que des rumeurs », dit-elle d'une voix ferme malgré le malaise qui la rongeait. « Il n'y a aucune preuve. »
La femme secoua la tête, sa voix se réduisant à un murmure. « On raconte… des murmures selon lesquels il serait la bête. Que le roi… »
« Assez », s’exclama Aurore, le cœur battant la chamade. Elle ne pouvait pas laisser cela continuer. Elle devait trouver Aldric, le prévenir. Mais d’abord, il lui fallait des réponses.
Elle fit demi-tour et traversa le village d’un pas rapide et déterminé. Elle trouva la vieille Margot devant sa chaumière, remuant un pot d’herbes sur un petit feu. La femme leva les yeux à l’approche d’Aurore, ses yeux perçants se plissant. « Tu es au courant, n’est-ce pas ? »
Aurore hocha la tête, la respiration haletante. « Ce sont des mensonges, Margot. Tout ça. Aldric ne… »
« N'est-ce pas ? » interrompit Margot d'une voix ferme mais lourde de sens. « C'est un homme maudit, mon enfant. Une malédiction qui le transforme, qui fait de lui quelqu'un… d'autre. Peut-être qu'il ne veut pas faire de mal, mais le loup ? Le loup ne pense pas comme un homme. »
Aurore secoua la tête, la voix tremblante. « Je n'y croirai pas. Ce n'est pas un monstre. Je l'ai vu. Je l'ai touché. Il y a de la bonté en lui, Margot. Je le sais. »
Margot soupira, posa sa cuillère et prit la main d'Aurore. « Je n'en doute pas, mon enfant. Mais la bonté ne nous protège pas toujours des ténèbres. Tu dois faire attention, Aurore. Le village a peur. Et la peur pousse les gens à faire des choses terribles. »
Aurore retira sa main, sa résolution se renforçant. « Je ne les laisserai pas lui faire de mal. Je dois le retrouver. Je dois le prévenir. »
Margot l'observa un long moment, le regard indéchiffrable. Finalement, elle hocha la tête. « Va-t'en, alors. Mais sois prudente, mon enfant. La forêt est dangereuse, et pas seulement à cause du loup.»
Aurore n'attendit pas. Elle se retourna et courut, le cœur battant au rythme de ses pas. La forêt se dressait devant elle, ses arbres denses et menaçants. Mais elle n'hésita pas. Elle s'enfonça dans l'obscurité, son unique objectif étant de rejoindre Aldric avant qu'il ne soit trop tard.
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Au fond de la forêt, Aldric était accroupi, ses yeux dorés scrutant les ombres. Il sentait les chasseurs avant même de les voir, leur présence comme une tache dans l'air. Ils étaient proches – trop proches. Son corps se tendit, le loup en lui s'agitant, mais il résista. Il ne pouvait pas risquer de se transformer, pas maintenant. Pas alors qu'ils le traquaient.
Il avançait silencieusement dans les broussailles, le souffle court malgré l'adrénaline qui coulait dans ses veines. Il devait retrouver Aurore. Il devait la prévenir. L'idée qu'elle soit en danger lui serra la poitrine, un instinct primaire le submergeant.
Mais soudain, il l'entendit : une voix douce et familière l'appelant par son nom. Aurore. Son cœur bondit, mais la terreur la remplaça rapidement. Elle ne devrait pas être là. Ce n'était pas sûr.
Il émergea de l'ombre, sa présence soudaine mais silencieuse. Son regard croisa le sien, et pendant un instant, le monde sembla s'arrêter. « Aldric », murmura-t-elle d'une voix tremblante mais résolue. « Il fallait que je te retrouve. Ils répandent des mensonges sur toi. Ils… »
« Je sais », l'interrompit-il d'une voix basse et pressante. « Tu n'aurais pas dû venir. Ce n'est pas sûr. »
Elle s'approcha, les yeux brillants de détermination. « Je m'en fiche. Je ne les laisserai pas te faire de mal. »
Il tendit la main vers elle, tremblante, tandis qu'il écartait une mèche de cheveux de son visage. « Aurore… » Sa voix était à peine audible, emplie d'un désir qu'il ne pouvait dissimuler. Mais avant qu'il puisse en dire plus, le craquement de brindilles rompit le silence.
Ils se figèrent tous les deux, leurs yeux se perdant dans l'ombre. Les chasseurs étaient là.
Le bruit des feuilles qui craquent et des branches qui claquent s'amplifia, resserrant l'air autour d'eux. Le cœur d'Aurore battait fort, sa respiration s'arrêtant par à-coups. La main d'Aldric se resserra sur son bras, ses yeux dorés étincelant d'un mélange de peur et de détermination.
« Reste derrière moi », murmura-t-il d'une voix basse et autoritaire, mais teintée d'une vulnérabilité qui lui fit mal à la poitrine. Elle aurait voulu protester, se tenir à ses côtés, mais l'intensité de son regard la fit taire. Elle hocha la tête, ses doigts effleurant les siens tandis qu'elle reculait, son corps plaqué contre l'écorce rugueuse d'un arbre.
Les chasseurs sortirent de l'ombre, leurs torches projetant une lumière vacillante sur le sol de la forêt. Ils étaient trois, le visage dur et le regard perçant, déterminé. Le chef, un homme costaud à la barbe fournie et à l'arbalète en bandoulière, plissa les yeux vers Aldric.
« Alors, la bête se montre enfin », ricana l'homme d'une voix pleine de malice. « On te traque depuis des semaines. Tu pensais pouvoir te cacher éternellement ? »
La mâchoire d'Aldric se crispa, son corps se crispa comme un ressort prêt à craquer. « Tu ne comprends pas à qui tu as affaire », grogna-t-il d'une voix grave et gutturale, un son qui fit frissonner Aurore. C'était une voix coincée entre l'homme et la bête, un rappel de la malédiction qui le liait.
Le chasseur ricana, d'un rire froid et dénué d'humour. « Oh, on comprend bien. Un monstre qui s'attaque à des innocents. On est là pour y mettre un terme. »
Les poings d'Aurore se serrèrent à ses côtés, ses ongles s'enfonçant dans ses paumes. Innocents ? pensa-t-elle amèrement. Ils n'ont aucune idée de qui ils ont affaire. Elle aurait voulu s'avancer, leur crier dessus, leur dire la vérité, mais le regard d'avertissement d'Aldric la retint.
Le chasseur leva son arbalète, le carreau pointé directement sur le cœur d'Aldric. « Un dernier mot, bête ? »
Le regard d'Aldric se posa sur Aurore l'espace d'un bref instant, et en cette fraction de seconde, elle vit tout : sa peur, son désir, ses regrets. Puis il se tourna vers le chasseur, le visage durci. « Tu vas le regretter », dit-il d'une voix ferme malgré le danger.
Le souffle d'Aurore se bloqua lorsque le doigt du chasseur serra la détente. Mais avant que le carreau ne puisse s'envoler, une voix retentit dans l'obscurité.
« Arrête ! » Aurore s'avança d'une voix aiguë et autoritaire, se surprenant elle-même. Tous les regards se tournèrent vers elle, y compris celui d'Aldric, dont le regard était un mélange de choc et d'inquiétude.