Chapitre XXVI, suite 1

5000 Mots
qu’ils agissaient comme s’ils vivaient dans une caverne platonicienne. Est-ce qu’il n’existait pas parmi eux quelques personnes influentes et sceptiques qui pourraient s’aviser à réfuter ces choses totalement irraisonnées ?               Selon les dires de Sfia, personne ne voulait démentir sciemment ces croyances de peur d’être maudit, frappé d’une sorte d’ostracisme et encore moins excommunié.               Les gens étaient si nigauds et croyaient facilement à tout ce qu’on leur racontait. Les voyantes tout comme certaines personnes qui se faisaient passer pour des sorcières ou des médiums erraient de Douar en Douar pour arnaquer les gens d’esprits faibles et étriqués. Celles-là n’en finissaient pas de nourrir ce genre de superstitions par leur révélations et promesses flatteuses.               Certaines parmi elles étaient même allées jusqu’à  recommander plusieurs fois aux habitants ingénus d’offrir un repas à Aicha « kandesha ». C’était un plateau de couscous bien assaisonné qu’ils devaient déposer, près de la rive de la rivière, dans un coin situé à l’abri des vues.            Quand la personne qui se montrait généreuse à l’égard de cette harpie, revenait pour récupérer le plateau, elle s’apercevait qu’il était quasiment vide et qu’Aicha « kandesha » a bel et bien mangé tout le contenu.             Le lendemain, la rumeur se répandait parmi les adeptes de ces croyances et l’on disait de bouche à oreille que « moulat alwad » avait mangé le couscous d’untel et que celui-ci serait bientôt béni et comblé de bienfaits.             En automne, quand on s’apercevait que l’eau de la rivière  naturellement  diaphane augmentait de volume et devint perturbée et brunâtre, on disait communément que Aicha « kandesha » vint d’accoucher et ce que l’on voyait dans l’eau, c’était le sang d’accouchement.             Ce n’était qu’après une semaine que l’eau reprenait son état initial. Ainsi, pour échapper au risque de noyade,  personne ne s’avisa de se baigner jusqu’à le rétablissement complet de la maîtresse de l’oued qu’on désignait aussi sous ce nom.            Pour conclure son récit, Sfia dit :      —  Il en existait quelques unes, ajouta Sfia, qui savaient que ces choses que l’on racontait sur l’existence réel de Aicha « kandesha » n’étaient que de que de la pure superstition.      —  Et ceux qui croyaient à toutes ces choses avaient-il raison d’une façon ou d’une autre de faire siennes toutes ces fausses convictions ?  demanda son neveu.     — Absolument pas, répondit Sfia. Ce qui était vrai, c’était qu’un jeune adolescent, qui se délectait des plats servis à Aicha « Kandesha », en mangeait tous les repas qu’on lui offrait sans que personne ne l’aperçût. Et ce n’était  que plus tard que les gens se sont bel et bien rendus compte de lui et que finalement il a avoué, de lui-même, avoir mangé tous les plats à la place de Aicha kandesha qui n’existait que dans les esprits étriqués et mal formés.     —  C’est vraiment bizarre ce que tu viens de me raconter tante Sfia, dit son neveu. Et ces vastes jardins d’agrumes à qui appartiennent-ils ?      — Ils appartiennent à un étranger, dit Sfia. Mais le Douar, lui aussi en profite de quelques petits avantages qui n’en restent pas moins importants     —  De quels avantages tu parles ? demanda le neveu.     —  Combien tu es pointilleux ! Tu veux savoir tout ! s’exclama Sfia et  regarda son neveu tout droit dans les yeux, le sourire aux lèvres.     —  Evidemment tante, je suis quand même un peu curieux pour en savoir plus, dit le neveu.            Sfia, qui n’avait jamais oublié le mode de vie de ces habitants, se répandit en explications : « Eh bien ! Reprit-elle, après l’élagage annuel de ces arbres fruitiers que tu vois, le gérant de la ferme accordait aux habitants l’autorisation d’accéder au jardin pour ramasser et récupérer toutes les branches coupées au cours de cette opération.            Dès que la nouvelle se propageait, tout le monde, hommes, femmes, filles et garçons accouraient vers les lieux pour ramasser le maximum de branches qu’ils pouvaient. A ce moment précis, on entendait un mélange de bruit assourdissant et mi-figue, mi-raisin. Les gens criaient dans les quatre coins du Douar comme s’ils se donnaient une vraie alerte sur un danger imminent. Tout le monde essayait de se tailler la part de lion en amassnt plus de branches et brindilles que ses voisins d’à côté.            Le souvenir que je garde toujours, c’est que les frères kharoubi, Antar et Kabab, étaient toujours les premiers qui s’emparaient de la grande partie des branches. Ils possédaient une grande charrette tirée par deux mules bien bâties. Ils la chargeaient avant chaque rotation d’un gigantesque tas de branches et de brindilles qu’ils transportaient et stockaient dans l’espace réservé à la paille et au foin, mitoyen à l’aire de battage. »     — Et ceux qui n’avaient pas la chance d’avoir une charrette comment pouvaient-ils transporter leurs branches ? demanda le neveu.    —  Celles qui souffraient le plus dans cette opération,  raconta Sfia, c’étaient les femmes et les filles adolescentes. Elles transportaient sur le dos, à chaque rotation de deux à trois kilomètres, des tas de branches et brindilles très lourds. Et quand on les voyait progresser à la manière d’un véhicule, on dirait sans penser autrement que c’étaient des charrettes spéciales affectées à ce genre de transport. Mais lorsqu’on regardait en dessous de la charge, on s’apercevait de la présence de deux pieds qui marchaient, plutôt que de deux roues qui tournaient, d’une femme ou fille  chancelant à son corps défendant et fléchissant sous le poids exagéré de la charge.      —  Et toi, tante, ne faisais-tu pas, toi aussi, ce travail quand tu vivais au Douar ?  demanda le neveu.     —  Non, répondit Sfia, moi j’avais la chance d’avoir un père qui me traitait bien et ne voulait pas m’obliger à faire ce travail de n***e.     — Et en plus de ses branches coupées, quoi d’autres ? interrogea le neveu.     —  Le grappillage et le glanage, lança-t-elle.     —  Explique-moi, tante, demanda-t-il, je n’ai pas compris !      —  Ne t’en fais pas neveu ! Tu comprendras tout de suite. Le grappillage, c’est le fait de récolter pour soi ce qui reste sur les arbres après l’opération de récolte proprement dite. Et toute opération effectuée en dehors des normes ne peut être qualifiée que de maraudage.     —   Et c’est quoi encore le maraudage ? demanda-t-il.    —  C’est le fait délictuel, expliqua-t-elle, de dérober des fruits, récoltes et légumes quand ils ne sont pas encore détachés du sol. Toi, tu ne connais pas certaines personnes comme Dib et Antar. Ces gens étaient à proprement parler des voleurs. Ils pratiquaient le maraudage des oranges qu’ils troquaient contre du blé pour que leurs enfants ne manquaient pas de pain à longueur de l’année. Quant au glanage, c’est le ramassage de la paille qu’on utilise comme fourrage, litière et couvertures des toits de taudis et des épis encore sur leur tige tombés au sol lors du passage de la moissonneuse-batteuse. Je me rappelle que sous la chaleur torride  de la saison d’été, certaines femmes enceintes et d’autres, portant sur le dos leur bébé  non encore sevré, courbaient l’échine toute la journée pour collecter des épis en tige et en faire une quarantaine de gerbes avant le coucher de soleil.       —  Et cette sorte d’arbrisseaux qui entourent le Douar, c’est quoi ? demanda le neveu.       —  Ce sont, expliqua sa tante, des figuiers de barbarie. Leur fruit bien qu’il soit épineux, il est délicieux et sucré pour autant. Mais il ne faut pas en manger plus que de raison sous peine d’être constipé.     —  Comment fait-on pour les cueillir quand ils sont hors de portée de la main ? demanda le neveu.    —  Pour récolter les figues, expliqua Sfia, on utilise le plus souvent un roseau de trois à cinq mètres de long avec une extrémité en crochant composée de trois ou quatre pointes aiguisés.  Parfois quand le fruit n’est pas hors de portée de main, on utilise un morceau de tissu ou de carton ou encore une touffe d’herbe verte ou sèche. Mais il est toujours pratique de le faire avec un roseau. Il suffit d’une légère rotation dans le sens des aiguilles d’une montre et le fruit se détache facilement de son  cladode. Au moment de la cueillette, il faut faire attention et encore moins quand il y a du vent. De fines épines qui se décrochent facilement peuvent s’implanter dans les yeux       —   Regarde ! s’exclama Sfia, c’est ton père ! Il s’amène vers nous. On va peut-être rentrer à la maison.     —   Où était tu papa ?  demanda son fils.     —  J’étais avec des gens du Douar. Ils sont de vieux amis à moi, répondit-il. Ils sont en train de laver leurs draps et couvertures à la rivière. Pour joindre l’utile à l’agréable, moi, je me suis baigné un peu. Cette baignade me rappelle mon bon vieux  temps de jeunesse quand étant encore marmot, je descendais à la rivière pour me rafraîchir et faire de la pêche à la ligne.      — Ma tante m’a raconté une histoire étrange sur Aicha « kandesha ».         —  Qu’est ce qu’elle t’a dit au juste, demanda Khamis à son fils.     —  Elle m’a dit que la rivière est hantée par une femme appelée Aicha « kandesha » que la population considérait comme un croque mitaine effrayant qui avait des pouvoirs surnaturels.   —  C’est peut-être un peu ça, tu le dit à ta façon, lança Sfia à l’adresse de son neveu.    —  Ce que ta tante t’a raconté est absolument vrai mon fils. A notre âge et au Douar où presque tous les habitants étaient ignorants et dépourvus d’esprit critique, on croyait bel et bien à ce mythe de Aicha « kandesha » sans que personne éclairé n’ait venu nous dire que ce n’était que des mensonges forgés de toutes pièces.     —  Et vous continuez à croire encore à ces choses ?  demanda son fils.    —  Aujourd’hui, dit son père, dans le milieu rural, les mentalités ont tellement évoluées que les gens commencent à voir clair et la majorité parmi eux n’admettent plus ce genre de légende.    — Le temps de la naïveté est révolu, ajouta Sfia et tout le monde a pris conscience de l’obscurantisme dans lequel nos ancêtres avaient sombré.      —  C’est vrai, aujourd’hui, renchérit Khamis, on ne voit plus les gens marcher pieds nus à la compagnie. Avant, à la ferme, même en hiver, on travaillait dans la cueillette des agrumes sans chaussures ni bottes, nos pieds nus s’enlisaient dans la boue glaciale et on passait toute la journée dans cet état pénible auquel on s’était résigné à cause de la pauvreté et encore moins de la cruauté de ceux qui nous donnaient des ordres à la ferme.     —   Vous avez trop souffert à ce qu’il me semble, dit le fils.    —  Oui ! Mais c’est la vie, répondit Khamis, on n’avait pas le choix de faire autrement. Rentrons à la maison pour voir ce qu’a pu faire ce misérable de Mekki.            Dès leur retour à la maison, tout le monde était surpris d’avoir trouvé Mekki assis sur la  chaise personnelle de Khamis, jambes croisées, en train de boire du thé à la menthe et d’écouter la radio qui diffusait des variétés.         —  Lève-toi de cette chaise et remets-la à sa place, espèce de fainéant, râla Khamis. Tu n’as pas honte d’utiliser ce qui ne t’appartient pas. Ici, c’est mon chez moi, tu n’es plus à la ferme pour faire tes quatre volontés aux côtés de Boubi et Bibi qui n’étaient rien que des gens issus de la pire espèce.     — Excuse-moi, Si Khamis, pour avoir utilisé ta chaise sans autorisation, balbutia Mekki. Je te promets que ça se ne répète plus.       — Tu ne seras jamais digne de mériter mon autorisation ou celle de Sfia pour utiliser nos propres affaires et sentir  un peu du confort que tu as perdu en te séparant de ta femme Mina. Je te rappelle au passage que ta fille, qui est ma bru maintenant, te déteste pour le mal que tu as fait à elle en abandonnant sa mère et ses frères et sœurs pour te jeter aveuglément dans les bras d’une femme mariée que tu as fini par enlever à son mari en agissant de connivence avec son frère Hamdane, ton premier complice. Ne t’avise jamais de demander de ses nouvelles à qui que ce soit de nous, en particulier son mari. Elle ne veut plus te voir et nous, tous, on lui a donné raison sans le moindre conteste.      —  A ce que je comprends, vous vous dressez tous contre moi, même ma propre fille que j’ai élevée en travaillant dur à la ferme, marmonna-il.     —  Tu n’as travaillé dur que pour arriver à tes fins à la manière d’un tartufe ! répliqua Khamis.    —  Je ne suis arrivé à rien, grommela-t-il. J’ai tout perdu et je dois me confesser. Je reconnais toutes mes bêtises.    —  C’est ton problème, dit Sfia, règle le tout seul. Ici au Douar ne demande l’aide de personne parce que nul ne vient à ton secours. Si tu veux continuer à travailler chez nous plutôt que de pleurnicher sur ton passé noir, nous acceptons toujours tes services et te payons en fonction du travail que tu nous rends.          —  Dans le cas contraire, ajouta Khamis, tu peux t’en aller là où tu veux.   —  Où voulez-vous que j’aille ? bredouilla-t-il. Vous êtes ma famille  et les seules personnes à me soutenir.    —  Je n’aime pas répéter les choses ! répliqua Khamis, nous ne sommes pas ce que tu penses, comprends le une fois pour toute.     — Tu ne vas pas nous obliger de t’accepter comme tel, renchérit Sfia, pour salir notre réputation de gens décents et bienveillants.     — Je respecte vos choix et préférences, susurra-t-il, je me trompe lourdement.    —   Nous avons perdu beaucoup de temps avec toi à discuter de tes balivernes, s’écria Khamis, va faire ton travail et n’engage plus ce genre de discussion banale avec nous. Nous sommes là pour profiter de nos vacances et non pas  pour résoudre tes petits problèmes vaseux.             De jour en jour la situation de Mekki s’empirait. Sa relation avec Khamis et Sfia n’était pas au beau fixe. Elle continuait à se détériorer de plus en plus et tendait vers la rupture imminente.              Sa vie conjugale avec Yamna, qui lui a donné beaucoup d’enfants, n’était plus la même qu’auparavant et quand il était en pleine activité à la ferme où il exerçait son emprise sur tous ceux qui le révérait et se soumettaient à ses ordres par résignation.             A chaque fois que les habitants l’apercevaient, ils n’en finissaient pas de le dénigrer. Toutes les mégères voisines de la maison de Khamis, disaient que sa femme Yamna commença à le haïr et le prendre en grippe.            Un jour qu’il rendra chez lui pour s’enquérir de la situation de ses enfants, sa femme, dépitée lui cria dessus de but en blanc au point de l’avoir effrayé :    —  Je ne veux plus te voir chez moi. Tu n’es qu’un esclave sans honneur ni dignité.      —  Je peux savoir pourquoi tu es si nerveuse ? grommela-t-il, tu es ma femme quand même. Qu’est ce qui te prend ? Pourquoi tu fais cette tête. Je ne mérite pas ce revirement. Sfia et son frère m’ont savonné plus que de coutume et toi, tu en fais encore davantage.     —  Tu mérites toutes ces remontrances, râla-t-elle, toi qui m’as séparée de mon mari et de mes enfants pour te servir de moi et me considérer comme étant la cinquième roue du carrosse.Tu as souillé ma dignité en agissant de connivence avec cette harpie de Lalla Zahra, la femme de mon malheureux oncle qui était trompé toute sa vie. Que tu ailles brûler en à enfer ! Eclipse-toi de ma vue !     —  Je ne m’attendais pas à ce que tu me fasses cette scène,  dit-il lâchement.    —  Si tu la prends pour une scène, alors en attends-toi à d’autres où je serai encore plus fulminante et agressive, vociféra-t-elle. Cela fait un mois que tu es absent. Tu nous as laissés sans le moindre sou pour nous acheter de quoi vivre. Où sont-elles  passées tes promesses de faire de moi la femme la plus heureuse qui soit. Tu m’as dupée avec tes impostures et tes malices machiavéliques. Je ne supporte plus vivre à tes côtés. Laisse-moi seule avec mes enfants et va te mettre servilement aux services de ces émigrés rachetés, moyennant quelques centimes modiques.  —  Je ne peux pas te laisser seule avec mes enfants, dit-il. J’ai besoin de vous tous, bafouilla-t-il. Je me sens tellement humilié et malmené. Prépare-moi à manger, j’ai une faim de loup.   —  Je ne te prépare absolument rien ! Va chez tes maîtres ! Ils ont tout ce que tu veux, ironisa-t-elle.      —  Ces gens, dit-il, ne me laissent que des miettes de ce qu’ils mangent. Ils ne pensent aucunement à moi. Ils ne font preuve d’aucun esprit de bienveillance ni d’empathie envers moi. Je commence à en avoir marre d’eux. Je compte les quitter et venir m’installer de nouveau chez moi.     —  Sors de chez moi ou je te fais une autre scène ! J’en ai assez de toi, râla-t-elle. Tu crois encore que je vais me fier à ton jeu de flatteur et prestidigitateur des souks.             Sermonné par Yamna ? Mekki quitta la maison sans vouloir créer de scandale avec elle. Mille et une pensée lui passaient dans la tête sans réussir à en fixer son esprit sur une seule qui pourrait le fait sortir sans coups férir du marasme dans lequel il s’était  embourbé.             Arrivé chez les émigrés, qui étaient devenus ses ennemis redoutables qu’il n’était pas en mesure d’affronter à cause de sa  déchéance physique et morale qui commença à entraver ses réactions, il les trouva en train de se préparer pour retourner à l’étranger.            Dès que Khamis se rendit compte de sa présence, il lui donna des ordres :     —  Viens par là ! Tu étais où toi ? On t’a cherché tout à l’heure.     —  Occupe toi de la voiture, dit Sfia, donne-la un coup de chiffon, la peau de chamois est dans le coffre.     —  Même si je n’ai rien mangé depuis le déjeuner d’hier, je vais l’essuyer, bredouilla-t-il.     —  Répète ce que tu viens de dire ! Que tu manges ou pas, c’est ton affaire, bon sang, lança Khamis. Pourquoi tu te plains à moi. Tu n’étais pas chez toi pour manger avant de revenir me rebattre les oreilles avec tes petites pleurnicheries à la con ?     —  Ma femme, ne veux pas me donner à manger et elle voulait me chasser de la maison, marmonna-t-il.     — Tu crois que je suis ta seconde femme pour te préparer à manger ? Débrouille-toi pour trouver quoi manger, répliqua  Khamis avec détachement. Si tu as un problème avec elle, règle-le par toi-même. Moi j’ai d’autres chats à fouetter. Je n’ai que ce mois de congé, qui tire vers sa fin, pour régler toutes mes affaires, me reposer et oublier un peu la vie à l’étranger. Ne crois pas que nous sommes dans le pays de cocagne  où toutes les choses sont à profusion…Oublie ça ! Tu n’es pas concerné pour en savoir plus.     —  Est-ce que tu as un problème ?  demanda Sfia      —  Moi, je n’en sais rien, répondit-il timidement. Dès qu’elle m’a vu entrer, elle s’en est prise à moi à tout bout de champ.       —  Pourquoi alors ce revirement brusque ? interrogea Khamis  pour tester sa réaction.      — D’après mon expérience, les femmes sont comme des caméléons, elles changent de couleurs et encore moins de tempérament selon les circonstances de vie, marmonna-t-il.     — Répète ce que tu viens de dire à propos des femmes ! répliqua Sfia, assise sur une chaise pour suivre la conversation de son frère avec Mekki qui commence à souffrir le martyr.     —   Je parle de ma femme Yamna, marmonna-t-il.       — Yamna n’est pas ta femme légale, c’est la femme de Thami et toi, tu la lui as volée, dit Sfia.       —  Je ne l’ai pas volée, marmonna-t-il, nous sommes liés par les enfants.       — Tu veux insinuer que tu t’es mariée avec elle sans papiers ? Avoue-le ! répliqua Sfia.      —  Je n’ai rien à avouer, bredouilla-t-il, j’en ai assez de vos remontrances. Arrêtez de m’importuner, s’il vous plaît. Je ne suis pas la seule personne responsable dans cette affaire. Thami, lui aussi, avait séduit Mina quand elle était encore dans mon foyer conjugal.       — Pour te défendre, répliqua Sfia, tu incrimines sans scrupules Thami qui a payé le prix fort de tes actes de complicités et de combines que tu t’es permis  de commettre avec l’aide de tes vils acolytes.     — Tu le défends toujours parce que c’était ton ex-mari, marmonna-t-il.     —  Je n’en finirais jamais de le défendre, répliqua Sfia, j’aurais aimé devenir la mère de ses enfants, mais mon coup de sort n’était pas favorable pour que notre mariage perdure.     —  Et toi ! Tu n’es pas encore fini de passer ce coup de chiffon,  lança Khamis.    —  J’ai presque fini, Si Khamis, répondit-il. Pour l’amour de Dieu, laisse-moi manger un morceau de pain au moins, je t’en supplie.     — Tu peux disposer, dit Khamis. Tu as trente minutes pour casser la croûte et nous préparer  du café au lait avec des beignets ; on nous a dit que tu sais bien les préparer.     —  Ok ! Je vais vous en préparer de délicieux. Vous allez les adorer, dit-il, l’air un peu décontracté.      —   Espérons que ça soit le cas ! s’exclama Sfia souriante.             Khamis continua de ramasser tout le matériel nécessaire, dont il aura eu besoin, en plus des denrées alimentaires qui coûtaient moins chers dans le pays d’origine qu’à  l’étranger. Les enfants jouaient dans la cour de la maison et ne se mêlaient pas de la conversation qui se déroulait entre leur père et  tante Sfia.     —  Ce soir, tu dois remettre tous ces colis de vêtements aux habitants nécessiteux du Douar,  suggéra Khamis.    —   C’est ce que je compte faire, dit Sfia.    — Tu connais ceux qui sont dans le besoin impérieux ? demanda Khamis.     —  Presque tout le monde est dans le besoin dans ce Douar, répondit Sfia. N’importe lequel ne pourra dire non si tu lui offre un de ses colis. La majorité d’eux ont assez d’enfants qu’ils veulent voir bien vêtus.     —  Mais tu dois en choisir dix familles pour cette fois-ci, le reste sera servi l’année prochaine lors de notre retour, suggéra Khamis.    —  Ce casse-croûte n’est il pas encore prêt ? interrogea Sfia. Il est un peu lent, ce Mekki.      — Vous pouvez passer à table, tout est prêt, lança Mekki, qui vient les chercher.             Tout le monde se mettait à table. Mekki les servit à tour de rôle. Quand c’était le tour des enfants, l’un deux renversa par mégarde la cafetière, ses vêtements étaient éclaboussés de café chaud et brûlant. Khamis s’énerva contre Mekki et  lui dit :         — Toi, tu manques de tact et d’un tant soit peu de dextérité. Tu ne seras jamais un bon serveur parce que tu n’es pas du genre qui apprend vite. Ce que tu faisais à la ferme  dans le temps diffère grandement du métier de serveur que tu veux faire chez nous. Je suis désolé pour toi. Des gens comme toi, on n’en a pas besoin. Dès ce soir tu ramasses tes affaires et tu fous le camp sans idée de retour. Tu percevras le montant d’argent que nous te devons pour les services que tu nous a rendus durant toutes les années que tu avais passées chez nous. Sfia va te donner quelques vêtements et chaussures pour que tu sois bien vêtu en rentrant chez toi.      —  Je n’ai besoin de rien qui vienne de vous, s’écria-il. Vous avez vite oublié votre misère et votre passé amer et plein de déconvenue. Vous n’êtes que des émigrés qui passent leur temps à récurer les toilettes et les salles de bains des étrangers moyennant ces guenilles que vous distribuez aux habitants pauvres pour vous racheter et masquer vos défauts apparents. Ne croyez pas que je suis là pour accepter vos offrandes mesquines. Je ne suis venu chez vous que dans le but de servir les intérêts de ma fille à qui vous avez bien tourné la tête en me disant qu’elle ne voulait pas me voir lorsque les sentiments de père m’ont poussé à m’approcher d’elle pour lui offrir la possibilité de récupérer l’amour et l’affection paternelle qu’elle avait perdus en moi. Vous vouliez faire de moi un homme dingue et sot alors que j’étais le plus influent et craint à la ferme quand vous n’étiez à mes yeux que de petites gens simples et miséreux, dépourvus de la moindre importance. Est-ce que tu avais oublié, Khamis, les coups de pieds que tu as reçus de Jodard et que moi, à maintes reprises, je t’avais renvoyé de la ferme pour le travail bâclé que tu faisais lors de la cueillette des agrumes ?            — Cette époque, répliqua Khamis, dont tu parles ne représente que ton passé noir d’obséquieux, traitre et fornicateur qui passait son temps à séduire, tout comme ton frère, des filles et des femmes  qui ne répondaient à tes caprices que par peur de perdre leur place à la ferme et se retrouver du jour au lendemain sans travail. C’est une page noire où l’histoire de tes scélératesses clairement écrite reste à tout jamais indélébile. Le principal perdant, c’est toi pauvre canaille. Nous t’avons engagé exprès  pour faire de toi la risée du Douar et te rendre la pareille. Aux yeux de tous les habitants, tu n’es maintenant rien qu’un pauvre type. Tu ne mérites de notre part que de l’humiliation accompagnée de quelques  coups de revers.      — Thami, mon-ex mari et Mina ton ex-femme, ajouta Sfia, n’oublieront jamais tes malices, les tours odieux que tu leur a joués sans le moindre scrupule. Dieu s’est vengé de toi à leur place en te mettant entre nos mains. Nous étions durs avec toi pour te faire sentir de la souffrance et de la brutalité et montrer aux gens du Douar Doum que tu es une personne désagréable et maudite qui ne mérite ni indulgence ni compréhension. Dégage de notre maison le plus tôt possible ! Tu n’es rien qu’une crapule et ta vie n’a aucun sens parce que tu n’as plus même pas la dignité que possède un misérable.           Après avoir été humilié, brutalisé, moralement offensé et malmené, Mekki quitta la maison de Khamis qui l’expulsa de chez lui de façon inattendue.              Quand il arriva chez lui en catastrophe, Yamna qui ne voulait plus le voir, le repoussa à l’entrée de la maison. Ses enfants étaient là et personne ne s’avisa  d’intercéder en sa faveur.               Etant tous surpris par le revirement de leur mère, ils restèrent ébahis, le dévisagèrent des pieds à la 
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