l’hôpital, son état de santé commença à s’empirer de jour en jour. C’était peut-être à cause des séquelles de cet accident qu’il fut mort en laissant derrière lui une famille nombreuse.
CHAPITRE XXVI
Sfia, l’ex femme de Moukhtar, vivait toujours à l’étranger en compagnie de son frère Khamis et ses enfants en bas âge. En dépit de son éloignement du Douar, elle continuait à entretenir des rapports étroits avec certains habitants qui voyaient en elle la femme la plus généreuse qui ne cessait guère de s’intéresser à leur situation miséreuse et de leur apporter de l’aide.
Khamis et ses enfants trouvèrent l’opportunité favorable pour améliorer leur situation matérielle. Ils n’hésitaient pas à accomplir toutes sortes de nettoyage, en particulier le récurage de toilettes et le lavage à la main des ustensiles de cuisine des restos que les citoyens du pays étranger rejetaient pour les laisser aux ouvriers émigrés.
Ils acceptaient de faire ces corvées pour ne pas revenir bredouilles au Douar qui les regardait d’un œil de convoitise. Un des enfants de Khamis épousa la fille cadette de Mekki et Mina. Il l’amena avec lui pour pouvoir travailler elle aussi et gagner sa vie en faisant n’importe quel travail.
Après avoir passé une période de sa vie à s’activer dans le péché et l’ignominie, l’imposture et l’hypocrisie, Mekki, mis la retraite, se retrouva dans la maison de Khamis à faire toutes les tâches ménagères , du pétrissage de la pâte jusqu’à la cuisson du pain dans un four de fortune où il était obligé d’attiser le feu et de retourner le pain sans trouver personne à qui se plaindre quand ses yeux le piquaient à cause des flammes fumeuses.
Tous les jours, il se mettait à la tâche. Il trayait à la main les vaches laitières, leur apportait à manger de l’herbe et du foin. Il faisait le nettoyage et l’entretien de l’écurie, jetait tous les jours les déjections et les ordures remplies dans la brouette qu’il poussait jusqu’à la poubelle où l’on stockait le fumier.
Toutes les femmes du Douar, qui le vénéraient à l’époque en voyant en lui l’homme le plus influent à la ferme, le regardaient maintenant, dans sa nouvelle situation de quelqu’un de corvéable, d’un œil de dédain et ce sans la moindre pitié ni empathie.
Les marmots, qui le harcelaient à coups de mottes de terre, l’ironisaient sans discontinuer. Le comble du ridicule, c’est que tous les habitants qu’il maltraitait à la ferme, l’on affublé d’un sobriquet, un prénom de femme vieillotte.
Misérablement habillé et chaussé, il s’est transformé de fond en comble en un mendiant sans dignité. On le prenait comme un ennemi qui ne méritait ni le pardon ni la clémence de personne. On se contentait de le voir souffrir et payer pour le mal qu’il avait fait aux ouvriers qui se sentaient ridiculisés et humiliés à l’époque.
C’était le congé annuel, Khamis et sa famille rentrèrent au Douar à bord d’une voiture luxueuse, métallisée et de couleur noire, immatriculée à l’étranger, muni d’un garde bagage où étaient installées d’énormes valises pleines à craquer.
Mekki, le plus misérable, devenu l’objet de dérision et de moquerie de tout un chacun, était là devant le portail de la maison à les attendre. Pour tout vêtement, il portait une redingote usée de tous les côtés en dessus d’un pantalon et d’une chemise qui laissaient beaucoup.
N’étant chaussé que d’une sandale en caoutchouc ne pouvant protéger d’aucune façon ses pieds d’esclave, des fissures dessinées en relief apparaissaient sur le côté bas de ces deux talents.
A force de travailler rudement, les paumes de ses mains étaient rêches et présentaient des durillons apparents. Il avait les ongles tout abîmés et ébréchés, le visage pâle et non rasé, les cheveux sales et mal entretenus et la physionomie triste.
Il accourut pour ouvrir les portières sans que personne ne le lui demandât. Sa fille et son mari n’étaient pas venus pour des convenances personnelles.
Khamis, ses enfants et sa sœur étaient tirés à quatre épingles, ils l’avaient salué de façon indifférente pour lui faire goûter l’amertume de ses bêtises et idioties passées afin de le faire regretter le jour où sa mère l’avait mis au monde.
Khamis qui prenait la place du maître lui donna ses ordres d’un ton péremptoire :
— Bon, toi ! Tu décharges toutes ces valises et tu les amènes une par une dans la grande salle réservée à cet effet. Prends les clefs ! Et fais attention à ce que tu ne casses rien sinon tu auras affaire à moi. Compris ?
— Entendu Si Khamis ! Je vais faire attention, répondit Mekki comme un chien battu, d’un ton timide et mesquin.
Toute la famille rejoignit le grand salon pour se reposer, excepté Khamis, qui voulait importuner ce traitre et acariâtre de Mekki en prenant sa revanche sur lui de la façon la plus douce, mais qui avait un effet douloureux.
— Dis donc ! Tu as amené toutes les valises ? demanda Khamis, l’air sévère.
— Oui, Si Khamis ! C’est déjà fait, grommela Mekki.
— Ecoute-moi bien ! Maintenant, tu vas me faire le plaisir de donner un coup de chiffon à cette voiture, ordonna Khamis d’un ton sec. Utilise la peau de chamois, il est dans le coffre et ne démarre pas la voiture. Ton temps est révolu et nous ne sommes plus à la ferme pour que tu fasses tes quatre volontés. Tu comprends ?
— Je suis toute ouïe Si Khamis, répondit Mekki en s’exécutant sur le champ.
Sfia et les enfants ouvrirent l’une des valises qui contenait tous les vêtements qu’elle distribuerait aux habitants nécessiteux qui viendraient la voir, selon ce qu’elle pensait, dans quelques instants. Ils préparèrent les colis à donner en offrande en mettant sur chacun d’eux une étiquette portant le nom du bénéficiaire.
Quand Mekki termina de nettoyer la voiture, il vint remettre les clefs à Khamis en annonçant :
— J’ai fini Si Khamis, la voiture est bien lavée. Que dois-je faire maintenant ? demanda-t-il.
— Puisque ton travail vient à peine de commencer, dit-il, tu vas nous chercher un seau de figues dans les arbres de notre verger. Tu ne peux pas imaginer combien, j’ai envie d’en manger. Mais attends, je t’accompagne pour que tu fasses vite.
— En arrivant aux pieds des arbres fruitiers, Mekki qui se montra à son corps défendant trop serviable pour mériter un tant soit peu d’attention et de considération dont il rêvait, lança à l’adresse de son maître :
— Si Khamis ! Tu veux les fruits duquel de ces trois arbres ? demanda-t-il.
— Je veux les fruits de celui-ci que j’aime toujours ! Tu as oublié ou quoi ? répliqua Khamis d’un ton sec et autoritaire.
— Tiens ! Si Khamis, tu vas les aimer, ils sont délicieux, dit Mekki.
— Mais bon sang ! Lave-les ! Tu es sale ou quoi ? cria-t-il.
Mekki, qui subirait sûrement une belle épreuve pour le mal qu’il avait fait aux ouvriers et encore moins à Khamis, s’excusa en disant :
— Je ne savais pas que tu les voulais lavés à l’eau. Moi, je les mange sans les laver et ce depuis tout petit.
— Toi, tu ne les manges pas, mais tu les dévores à la manière d’une bête affamée. Et ça c’est la différence entre toi et moi. En rentrant à la maison, tu vas me laver tous les draps que j’ai stockés l’autre fois. Débrouille-toi pour faire ce travail tout seul. Ne me demande pas de l’aide parce que personne ne viendras à ton secours. Est-ce que tu comprends ou tu veux que je te fasse un schéma ?
— Je vais essayer de faire de mon mieux Si Khamis, balbutia-t-il.
— Tu ne vas pas essayer ! Tu vas le faire ! Sinon, je te renvoie de chez moi en grugeant ta paie, menaça Khamis.
— Je suis à votre service Si Khamis, pardonne moi, ne sois pas si dur, tu es mon beau frère quand même.
— Ne cherche pas ce genre de prétexte, ça ne tient pas avec moi. C’est mon fils qui est ton gendre, moi, je ne le serai jamais, répliqua Khamis. Avec moi, tu n’as pas à badiner ! Tu perdras ton temps si tu veux essayer.
— Je ne badine pas avec toi Si Khamis, je te respecte, dit Mekki.
— Tu as intérêt à être respectueux, autrement je risque de te mettre à la porte et tu perdras tous les avantages dont tu bénéficies, dit-il. Alors, va faire ton travail comme il se doit et ôte-toi de la tête cette idée trompeuse disant qu’il y a un lien de parenté entre toi et moi.
— Comme tu veux Si Khamis, susurra-t-il.
— Alors ça suffit ! Va t’occuper du lavage, ordonna Khamis.
— Ok ! Si Khamis ! dit-il.
Quand Sfia, aidée par ses neveux et nièces, était en train de préparer les colis à offrir, quelques femmes nécessiteuses vinrent la saluer. Avant de prendre congé d’elles, elle leur donna à chacune sa colis de vêtements.
Sur ces entrefaites, Khamis rejoignit sa sœur dans la cour de la maison et lui demanda en entrant :
— Qu’est ce que vous faites avec tous ces vêtements ?
— On est en train de les préparer en colis pour les donner à leur destinataire, répondit Sfia.
— Et toi où étais-tu ? demanda-t-elle.
— J’étais avec cette ordure de Mekki, répondit Khamis. Je lui ai donné du travail pour lui montrer de quel bois je me chauffe. J’espère qu’il se rappelle son passé noir. Il se trompe lourdement en me disant qu’il est mon beau frère.
— Ton beau frère ! s’exclama Sfia en souriant. Ne lui suffit-il pas d’être le beau frère de ce proxénète de Hamdane et ses frères ?
— Les blessures du passé dont je garde les cicatrices indélébiles ne vont jamais être oubliées. Je te jure sœurette sur la tombe de mon père que ce goujat va payer au centuple ses scélératesses de fornicateur, ajouta Khamis.
— Si Khamis ! Si Khamis ! J’ai terminé le lavage, dit Mekki d’un ton timide.
— Maintenant, tu vas me montrer ce que tu avais fait pendant mon absence, dit Khamis. Tu peux venir avec nous Sfia pour voir le travail accompli de ce fainéant qui était le bras droit de Boubi, de Jodard et le chouchou de Bibi.
— C’est quoi ça ? demanda Sfia.
— C’est le four que je me suis fait construire pour cuire le pain, répondit-il.
— C’est toi qui l’avais fait ? demanda Sfia. Et depuis quand est ce que tu sais faire des choses pareilles ?
— Depuis que j’ai quitté la ferme et que je suis venu travailler chez vous, répondit-il d’un ton timide.
— Et ça ? demanda Sfia.
— C’est mon petit réduit où je prends mon bain, construit uniquement en pisé, expliqua Mekki.
— Tu aurais dû le construire en dur. Tu as beaucoup d’argent pour t’acheter des briques, du ciment et du fil de fer. Tu en gagnais assez à l’époque révolue, ironisa Khamis.
— Je n’ai plus d’argent, grommela Mekki. Je suis devenu pauvre. Je le reconnais. Tout ce que je possédais, je l’ai gaspillé à tort et à travers. A vrai dire, je n’étais pas quelqu’un de regardant.
— Est-ce que tu l’avais perdu en jouant aux cartes ? demanda Sfia en plaisantant.
— Non, je ne jouais pas aux cartes, ce n’était pas ma tasse de thé, répondit Mekki en soupirant de regrets.
— Notre domestique jouait à autre chose encore pire que les cartes ! s’exclama Khamis .
— Regarde-le, il est en train de subir le revirement des circonstances, susurra Sfia à son frère.
— Il mérite de récolter ce qu’il a semé, dit Khamis sans avoir pitié de lui. Et là-bas, c’est quoi ?
— C’est le poulailler, marmonna-t-il.
— Votre poulailler est mal construit, grogna Khamis. Pourquoi tu ne l’as pas fait comme celui de Jodard, le gérant que tu révérais avec tant d’obséquiosité ? Tu te rappelles quand tu accours vers sa voiture pour t’incliner devant comme si tu voulais lui faire le b***e main. Tu as la mémoire courte ou quoi ?
— Et ce taudis en torchis, c’est pour qui ? demanda Sfia sans lui laisser le temps de répondre aux questions de son frère.
— C’est l’endroit où je loge où je loge, bredouilla-t-il.
— Il est chic, n’est ce pas ? Et la maison où tu habites, à côté de la ferme, tu l’as laissée à Yamna ? demanda Khamis ironiquement.
— Elle est toujours à moi, cette maison, dit-il. Personne n’a le droit de me l’enlever. Elle m’a été attribuée définitivement quand je travaillais à la ferme, expliqua-t-il.
— Mais, maintenant elle est à Yamna. D’après les dires des ouvriers, elle t’en a chassé, se moqua Sfia. C’est elle la gagnante ! Toi, tu es le perdant !
— Elle ne m’a pas chassé, dit-il. Je suis toujours son mari et j’ai plein droit sur ce qui m’appartient.
— Ce qui me dérangeait chez toi, c’était ton attitude hautaine et arrogante. Ta façon de t’en prendre à la vie maritale des autres prouve que ce que tu as fait n’a aucune valeur morale. Tu t’es marié avec Yamna avant qu’elle ne soit divorcée et encore moins illégalement, répliqua Sfia. Thami était ton collègue de travail et tu lui as volé sa femme sans avoir froid aux yeux seulement parce que tu te considérais comme l’homme le plus influent, qui se taillait la part du lion .Tu ne te rends pas compte qu’en faisant du mal à un père de famille, tu en as provoqué aussi plus de dégâts collatéraux. Comment peux-tu m’expliquer cette faute monumentale ?
— Je n’ai rien pris à Thami, c’est lui qui avait séduit ma femme, Mina, pour qu’elle me trompe, balbutia Mekki.
— Ta femme ne t’a jamais fait une chose pareille, répliqua Sfia. C’est toi le responsable de cette situation désastreuse qui a tourné au désavantage des deux couples.
— Comment tu le sais ? demanda-t-il.
— Les racontars, dit-elle, qui circulaient à ce moment n’étaient que des mensonges forgés de toutes pièces par Lalla Zahra en qui tu avais une confiance aveugle. C’est elle qui t’as induit en erreur pour gagner encore plus ton estime et ton argent en te ramenant Yamna, la femme de Thami et la mère de ses enfants, moyennant la promesse de trouver un travail bien rémunéré à son mari.
Mekki se sentait coincé et humilié par Sfia, qui lui dit ses quatre vérités et il ne broncha pas. Khamis lui fit signe de s’approcher.
— Je peux savoir pourquoi, bon sang, tu n’as pas fait le désherbage de cette partie de terre pour éviter le risque d’incendie pendant les canicules ? Tu ne trouves pas qu’elle est devenue tellement broussailleuse que l’on aurait l’impression de l’avoir abandonnée exprès.
— Je n’ai pas le matériel nécessaire pour le faire, bredouilla-t-il comme s’il avait avalé sa langue.
— Arrête toutes tes excuses à la con et dis-moi que c’est une négligence de ta part. De quel matériel tu veux parler ? s'écria Khamis.
— Tout le matériel de jardinage adéquat : Je n’ai ni faucille ni sarcloir ni binette non plus pour faire ce travail, balbutia-t-il.
— A t’entendre parler de la sorte, on dirait que tu veux faire le jardinage proprement dit, gronda-t-il.
— Sans ce matériel, c’est difficile pour moi de faire ce travail, bredouilla-t-il.
— Fais-le à la main et ne me raconte pas des histoires.
— Et mes lapins ! Où sont-ils passés? interrogea Sfia.
— Ils ne sont plus, un chat les a mangés tous, marmonna-t-il.
— Comment un chat ? Ce n’est pas vrai, répliqua Sfia. Tu te moques de nous ou quoi ? Tu es plein de surprise. Puisque tu n’as pas pris soin d’eux, tu dois m’en acheter d’autres et à tes frais.
— Et les cuvettes d’arrosage des arbres ne sont pas bien faites, remarqua Khamis. Tu vas me dire que tu ne sais pas faire mieux parce que tu n’étais que conducteur et encore moins séducteur tout comme ton frère Hachmi à la ferme.
— Ne lui en veux pas Khamis, demanda Sfia, il va apprendre ce qu’il ne daignait pas faire à la ferme.
— Et ces brèches grandes ouvertes dans ce mur ! Tu ne les colmates pas ? hurla Khamis. Ton travail est totalement bâclé. Tu devras t’appliquer encore pour faire mieux, sous peine de ne pas être renvoyé.
— Je vais faire de mon mieux, Si Khamis, dit-il. Si tu me donnes un peu de temps, je règlerai tout et la prochaine fois que tu reviennes, tu seras satisfait de mes efforts.
— C’est ce que j’espère que tu fasses ! s’exclama Khamis. Le travail que tu faisais à la ferme diffère beaucoup plus de celui-ci. Sois en conscient ! Ce fumier, tu dois le ramasser dans un coin parce que nous en aurons besoin. Je pourrais l’utiliser comme engrais de substitution dans mes terres.
Mekki resta médusé et ne répondit guère aux reproches et ordres de Khamis qui continua à le questionner :
— Et ce puits ? Tu fais le contrôle de son muraillement pour voir s’il tient toujours bien ? Et sa nappe phréatique comment est-elle ? demanda Khamis.
— Tout est bien, répondit-il brièvement.
— Et où en es tu avec les vaches ? Combien nous en avons en gestation ? demanda Khamis
— Nous en avions cinq au total dont deux ont déjà mis bas, répondit Mekki.
— rentrons à la maison, Khamis, dit Sfia. Laisse-le travailler, il devra se débrouiller tout seul.
— Ok ! On va rentrer tout de suite, dit Khamis. Toi, tu continues à faire ton travail. Sache que personne d’autre n’est payé pour le faire à ta place.
Mekki, qui faisait peur jadis aux ouvriers de la ferme fut devenu une poule mouillée en présence de Sfia et Khamis. Ces frère et sœur lui avait fait voir son vrai visage dans le miroir.
Grâce à eux, il devint une personne corvéable dans la maison de celui qu’il haïssait à la ferme sans jamais penser que la situation tournerait un jour à son désavantage et que ses actes ignominieux faits à l’encontre des uns et des autres se tourneraient contre lui.
Ce qu’il n’avait jamais envisagé, devint pour lui une réalité amère. Les regrets et les remords qu’il aurait dû avoir ne viendraient jamais à son secours.
Sa vie de l’homme influent qu’il était devint superficielle et insignifiante. Le pire pour lui, c’était que le dernier des habitants ne daignait pas lui adresser la parole quand il le croisait sur son chemin.
Aux yeux de la population qui s’aperçut de sa situation lamentable, il ne méritait aucune considération ni attention. Sa présence parmi les habitants du Douar ne faisait qu’altérer davantage son image de tartufe et fornicateur qu’il était. Devant la justice des hommes, personne ne pouvait nier ces méfaits ni lui pardonner tous les dégâts des actes odieux qu’il avait sur la conscience.
Durant la période révolue, il voulait se faire passer pour un saint. Quand il faisait sa transe lors d’un spectacle de Jilala, toutes les femmes qui s’acoquinaient avec lui, poussaient une série de youyous très longs pour l’encenser et faire de lui leur homme de prédilection.
Zina, qui était la figure de proue dans ce genre d’événement, se chargeait toujours de lui éventer le visage avec un mouchoir quand il suait à la fin de sa transe et au moment où il s’allongeait par terre, tête posée sur son giron.
Il existait entre femmes et hommes présents dans ce genre de cérémonie traditionnelle une certaine concurrence pour gagner son estime et sa considération.
Toute cette importance qu’on lui accordait, se dissipa et n’en resta en évidence que le fruit amer de ce qu’il avait semé parmi les hommes.
Khamis, Sfia et les enfants s’attablèrent pour prendre le repas du déjeuner. Mekki vint de rentrer. Il amena le pain qu’il vint de cuire à son four, enroulé dans un morceau de tissu qu’il déposa sur une table.
Quand il tira une chaise pour s’asseoir et manger avec eux, Khamis et Sfia lui ordonnèrent de rester debout.
— Toi, tu es notre domestique et tu n’a ni le droit ni la classe d’une personne juste et honnête. Donc, il vaut mieux que tu restes debout pour nous servir. Ton repas, tu le prendras après que nous aurons terminé de manger, compris ? dit Khamis.
— Ne prends pas la mauvaise habitude de t’asseoir à la même table que nous. Ton temps est déjà révolu et les maîtres de cette maison, c’est nous maintenant. Alors, cesse de te faire des illusions, ajouta Sfia.
— Je suis toute ouïe, madame Sfia, grommela-t-il.
— Va chercher la gamelle, ordonna Sfia. Elle est en train de chauffer sur le fourneau.
Mekki s’exécuta. Khamis engagea une discussion privée avec Sfia et les enfants, mais ils changèrent de sujet quand il revint.
— Pose-la au milieu et sers nous ! reprit-elle. Commence d’abord par Khamis et ne dit rien. Nous n’avons pas besoin de tes paroles d’hypocrites qui ne signifient rien qui vaille.
Mekki commença à servir contre son gré la famille ainsi réunie.
— Fais attention, hurla Khamis, c’est chaud et brûlant et tu risques de m’éclabousser. Comme tu es maladroit ! Tu ne sais même pas te servir d’une louche. C’est honteux. Tu ne vois pas ce que tu as fait ! Tu es aveugle ou quoi ? Regarde ! Tu as souillé mon pantalon de taches de sauce. Tu vas le laver avant que tu ne prennes ton repas. Je veux qu’il soit comme neuf.
— Excuse-moi, Si Khamis, demanda-t-il timidement. Je ne l’ai pas fait exprès.
— Exprès ou pas, tu dois faire gaffe, dit Sfia. Je te trouve bizarre. Est-ce que tu ne te rends pas compte qu’à chaque fois que tu viens nous servir, tu te mets à trembler comme une feuille ? N’es-tu pas malade par hasard ?
Sans savoir à quel saint se vouer, Mekki garda le silence et continua à servir la famille en regardant du coin de l’œil la bijouterie dont Sfia était parée.
— Quel genre d’homme tu es ! reprit-elle. Tu ne sais même pas servir une femme à table et tu te fais passer pour un séducteur, reprit-elle calmement.
— Je ne suis pas un séducteur, Lalla Sfia, mais un homme marié. Vous vous trompez tous sur mon compte, dit Mekki. Si vous continuez à me harceler de jour en jour, vous faites de moi un homme malheureux.
— Fais attention à ce que tu dis, je te défends de parler sans permission, dit Khamis. Tu sais avec qui tu parles. Tu ignores que j’étais la première femme de Thami que tu as trahi sans scrupules. Sers les enfants et cesse de te montrer insolent envers moi, sinon, je te ferai regretter le jour où ta défunte mère t’avait mis au monde.
Les enfants de Kkamis, n’aimaient pas que cet homme les approche. Ils préféraient être servis par Sfia et non par cet individu ignare et rustre qui les gênait avec sa mauvaise haleine et son odeur nauséabonde.
— Pose cette gamelle ! Retire-toi et ne t’en vas pas sans que je te l’ordonne, reprit-elle.
Mekki, qui se sentait malmené moralement par les sermons incessants de Khamis et sa sœur, ne savait pas à quel pied danser.
Il a beau chercher une solution à cette situation implacable, il n’en a trouvé aucune de disponible.
Il envisagea alors la possibilité de continuer à supporter les extravagances démesurées de cette famille d’émigrés qui font de lui un objet de risée et de ridicule. Il se résolut à prendre leurs remontrances en patience et attendre leur retour proche à l’étranger pour oublier leur taquinerie et vivre dans le calme et la tranquillité.
— Mekki ! Viens ici ! Ramasse la table, ordonna Sfia, lave tout de suite tous les couverts, essuie-les et remets-les à leur place habituelle. Ton déjeuner, tu le prends là où tu veux, sauf à notre table.
— Entendu, Lalla Sfia, je le ferai, dit-il quand j’aurai fini de laver le pantalon de Si Khamis.
Sfia sortit faire une tournée au bord de la rivière en compagnie de Khamis et ses enfants. Elle ne put s’empêcher de se remémorer sa jeunesse et sa vie de femme mariée avec Thami. Cet homme qu’elle avait tant aimé, l’amenait si souvent au bord de cette rivière. A cet endroit fascinant, l’image poétique de la verdure de ces arbrisseaux qui bordait les deux rives de ce cours d’eau fit surface.
Elle se rappela, la jarre sur le dos, le petit sentier qu’il faisait pour aller chercher de l’eau en compagnie des filles de son âge. Elle ne s’abstint pas d’évoquer aux enfants les croyances fausses qui régnaient au Douar et dans toute la région et que l’on considérait par manque de lucidité d’esprit comme étant une vérité absolue. Son neveu en voulait savoir plus et lui demanda curieusement :
— Que veux-tu dire tante Sfia par croyances ?
— Ce sont des thèses ou des hypothèses non fondus que l’on considère comme étant des vérités par absence d’esprit critique.
— Et quel rapport y a-t-il avec ça ? demanda son neveu.
— Au Douar, tous les habitants qui héritaient toutes ces superstitions de leurs aïeux ancêtres, croyaient eux aussi à leur tour qu’il existait une femme appelée Aicha « kandesha » qui habitait sous l’eau, au plus profond de la rivière.
— Est-elle immortelle ? demanda son neveu.
— Ils prétendaient qu’elle est immortelle et que Khamali avait ligoté une fois ses deux enfants et les a tabassés à mort, raconta Sfia.
— C’est qui ce Khamali ? interrogea le neveu.
— Ce fut un habitant du Douar Doume, répondit Sfia, qui s’auto-flagellait le dos avec une ceinture de cuir quand il faisait la transe devant Jilala. Il pratiquait la pêche à la nasse et l’apiculture sur une surface très réduite. C’est le seul homme, disaient-ils, qui faisait peur à Aicha kandesha. Il est maintenant six pieds sous terre et il ne peut pas nous confirmer ou infirmer son histoire avec elle.
— Ce ne pourrait être qu’une légende, ma tante. Dit-il. Ce n’est pas sérieux de croire à des superstitions pareilles.
— A propos, je me rappelle, dit Sfia, que quand je disais à mes parents que j’allais me baigner à la rivière, ils me mettaient en garde contre Aicha « kandesha ». Ils me répétaient si souvent que cette harpie était vraiment dangereuse et qu’elle pourrait à tout instant m’étouffer quand je faisais une plongée. Etant encore enfant d’une ingénuité inouïe, je croyais toutes leurs paroles sans savoir me poser de questions pour vérifier la véracité de ces lieux communs.
— Je pense que vos habitants, remarqua son neveu, étaient illettrés et ignorants et qu'
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