Avant de lui demander quoi que ce soit, elle l’invita à s’installer à l’ombre d’un arbre fruitier de son verger pour lui apporter quelque chose à manger :
— Voilà des galettes en pâte feuilletée, du beurre et du thé à la menthe ! J’espère que tu les apprécies bien.
— Merci Halima de ton hospitalité. C’est très gentil de votre part, j’en suis très reconnaissant. Je souhaite te rendre la pareille dans les jours qui viennent, promit Boubi.
— C’est le moins que je puisse faire pour toi. S’il le faut, je te donnerai la pupille de mes yeux, avoua-t-elle.
— Moi, je commence à comprendre maintenant de quel genre de personne tu es Halima. De ma part, je te promets la lune, lança-t-il, l’air hilare et satisfait.
— J’espère que nos relations vont de mieux en mieux et que tu voudras bien venir chez moi de temps en temps pour te reposer et faire un petit somme après le déjeuner, dit-elle. Ce verger de cognassier et d’olivier est désormais à ta disposition. Tu peux t’allonger à l’air libre, sous les arbres ou dans une chambre que je réserverai spécialement pour toi.
— C’est un grand plaisir pour moi de te tenir compagnie quelques minutes et partager avec toi ton petit jardin secret, ajouta-t-il en plaisantant.
— Avant que tu ne t’en ailles, dit-elle, je voudrais te demander la faveur d’offrir à mon mari Allal, l’opportunité de travailler à la ferme, au moins tout comme Ghali, le mari de Lalla Zahra, qui ne s’arrête guère d’encenser le service que Mekki lui a rendu,
— Ne t’inquiète pas pour ton mari, j’ai la solution à tout, dit-il. Je vais lui trouver un travail bien rémunéré tout comme les autres ouvriers les plus avantagés. Mais appelle-le, je veux le voir avant de m’en aller.
Surprise par la bienveillance de Boubi et de sa volonté de lui tendre la main pour l’aider à sortir de son marasme de misère, elle se mit à l’appeler à vive voix :
— Allal ! Allal ! Allal ! Tu m’entends ? Viens tout de suite ! J’ai besoin de te parler. Dépêche-toi, ça ne peut pas attendre.
— Qu’est ce que tu veux de moi ? grogna Allal, qui était tout près d’eux en train d’attendre cet appel.
— Approche ! Boubi veut te voir, dit sa femme.
— Ah ! Boubi ! Je ne savais pas que tu es là, bégaya-t-il.
— Avant toute chose, donne-moi ta tabatière, demanda Boubi. J’ai envie de goûter ton tabac. Le mien n’est peut-être pas si fort.
— Prends en, tu vas le savourer, il est bien broyé, expliqua-t-il.
— Si jamais je le trouve bien corsé, je vais en insuffler une bonne dose, chuchota Boubi.
— Comment ? Que veux-tu dire ? Je n’entends rien, dit Allal.
— Parle-lui assez fort, Boubi ! Mon mari est un peu sourd, demanda Halima.
En insufflant sa dose de tabac calmement, Boubi dit :
— Je ne le savais pas. Il me faut un mégaphone pour lui faire entendre ma voix, ajouta-t-il en plaisantant à sa manière.
— Comment est ce que tu le trouves, mon tabac ? lui demanda Allal.
— Chapeau bas, Allal ! Tu mérites le trophée du meilleur priseur, dit-il en éclatant de rire.
— Quoi ? demanda Allal à haute voix.
— Il t’a dit bravo pour le tabac, expliqua sa femme en lui parlant fort à l’oreille.
— Ah ! Merci, j’ai compris. La prochaine fois, je t’en préparerai une tabatière pleine à craquer que tu peux utiliser tout seul, lança Allal en souriant à son tour.
— Merci Allal, tu es bien gentil et tu mérites une récompense, dit-il. En ce mois de novembre, on est en train de labourer la terre jour et nuit. Les tracteurs ne s’arrêteront pas encore de terminer ce travail et pour faire vite, on a besoin d’autres conducteurs. Dis-moi ce que tu préfères : travailler de jour ou de nuit ?
Halima, qui souhaita profiter de l’absence de son mari pour mettre à profit ses rendez-vous avec Boubi proposa :
— De jour ! C’est mieux !
— Ok ! Demain, tu te présenteras à la ferme pour qu’on te donne les instructions nécessaires. Mais attends, je veux que tu fasses du bon boulot, sinon je te renvois, dit Boubi en rigolant.
— Je sais comment m’y prendre, dit Allal. J’ai déjà fait ce travail l’année dernière chez un propriétaire terrien de la région. Ce mufle me payait mal et il m’a même grugé le salaire proportionnel aux heures supplémentaires que j’ai dû travailler selon ses exigences.
— Ne t’en fais pas ! A la ferme, je ferais en sorte à ce que tu sois bien payé, promit Boubi.
— Que Dieu te récompense pour tes bons offices, pria Halima pour lui.
Boubi, qui voulait retourner à la ferme, demanda à Halima de l’accompagner jusqu’à la sortie de la maison où il était chaleureusement accueilli. Il la remercia beaucoup de son hospitalité et souhaita lui rendre visite à chaque fois que le temps le lui permettrait.
Halima le combla d’éloges et lui promit qu’elle ne ménagera aucun effort pour le tenir informé en temps réel si c’est possible de tout ce qui pourrait toucher à la sécurité et la sauvegarde des intérêts agricoles de la ferme. Elle lui-même a donné sa parole de lui révéler l’identité des habitants qui commettait l’acte illicite de vol des oranges et des matériaux de cette exploitation.
Allal se réveilla tôt le matin pour se présenter à la ferme comme le lui avait demandé Boubi. Il avait apporté avec lui son repas de déjeuner pour le prendre sur le terrain où il allait travailler. Il était très satisfait du rôle que jouait sa femme pour lui rendre sa dignité et son honneur de devenir tel qu’un un homme qui ne passait pas tous ses jours confiné dans un coin de la maison.
Au bout de chaque quinzaine, Allal remettait tout l’argent de la paie à Halima, qui lui achetait la quantité suffisante de tabac à priser et lui donnait l’argent pour régler le crédit à l’épicerie.
Par un soir de dimanche, il se dirigea vers l’épicier Tahar. Celui-ci fut surpris de l’avoir arrivé tôt à son épicerie et il lui dit de but en blanc :
— Ah ! C’est toi, je t’attends avec impatience bien que je ne sois pas si sûr que tu ailles atterrir si vite auprès de mon épicerie pour me faire une nouvelle scène.
— Oui, c’est moi, pourquoi est ce que tu m’attends avec impatience ? répliqua-t-il. Tu crois que je suis venu jusqu’au là pour perdre mon temps avec tes chiffres erronés.
— Pour régler ton crédit, dit l’épicier, tu n’as pas à t’inquiéter de l’exactitude des chiffres car ils n’étaient jamais erronés. Je le dis et je le maintiens. Celui qui est toujours dans l’erreur, c’est bien toi parce que tu n’es qu’un ignare qui n’a aucune notion de calcul.
— Tout ce que tu dis sur moi est vrai, rétorqua Allal, mais il n’en demeure pas moins que je suis plus ou moins honnête et toujours pressé de payer mes dettes quand le montant que vous m’annoncez, toi et ton fils, est tout à fait juste et ne souffre de nulle erreur. A ce que je sache, ma femme Halima sait bien supputer sur le montant de toutes les denrées alimentaires acquises tout au long de la quinzaine. Avant de venir vers toi, elle m’a dit que ce n’était pas la mer à boire ; ce n’est qu’une petite somme.
Tahar, qui avait du mal à discuter avec ce priseur de tabac qui le perturbait chaque fois qu’il était question de paiement de crédit, prit ses dispositions pour lui lancer le chiffre du dû à payer :
— On va voir si c’est une petite somme comme tu viens de le dire.
— Je suis là pour te régler jusqu’au dernier centime, confia Allal.
— Je suis content de ton embauche provisoire à la ferme, dit Tahar pour le préparer au calme et à la bonne entente.
— Avec ou sans travail, on ne va pas mourir de faim ni de soif. Dieu est grand. Il existe encore dans cette ferme un homme si empathique et bienveillant qui aide les gens à renflouer leur felouque, lança à l’adresse de Tahar, qui ne chercha pas à comprendre ce qu’il voulait insinuer.
Tahar était aussi ignare qu’Allal. A vrai dire, il ne savait ni lire ni écrire, mais il mettait toujours à ses côtés son fils, scolarisé à l’école du village, qui maniait bien les chiffres et ne se trompait pratiquement jamais sur les opérations d’arithmétique.
— Alors, dis-lui quel est le montant de crédit qu’il doit régler, demanda Tahar à son fils.
Le fils de Tahar ouvrit son registre et commença à faire le décompte minutieusement. Quand il eut fini l’opération, il lui annonça le montant en l’appelant par un sobriquet qu’Allal détestait entendre par-dessus tout.
— Va au diable ! Petit morveux, lança Allal, qui se mit à débiter des obscénités insupportables à entendre.
— Calme-toi Allal ! C’est honteux de dire des choses au-delà de toute pudeur, ménage ton langage, toi et Tamou vous êtes similaires en tous points de vue, vociféra Tahar qui lui en voulut beaucoup pour sa mauvaise langue.
— Je ne me calme pas devant les insultes de ce malappris de marmot que tu as mal élevé. Je ne lui permets pas de me traiter de sourd, hurla-t-il, tout irrité.
— Est-ce qu’en réagissant de la sorte, tu cherches à créer un scandale dans mon échoppe pour empêcher mes clients de me régler ? C’est ça ce que tu veux ? s’indigna Tahar.
— Veux-tu me laisser au moins récupérer mon argent ? dit-il. Je te rappelle que, moi-aussi, j’ai des dettes envers mes fournisseurs du village que je dois payer le plus tôt possible.
— Dis-moi combien je te dois, demanda Allal.
Quand le fils de Tahar lui lança calmement et avec un peu d’ironie le chiffre qu’il devait payer, Allal s’emporta et se mit à broyer du noir et à crier :
— C’est trop ! Ton calcul est faux et on t’a rien appris à l’école. Tu n’es qu’un cancre ! Et jamais, tu n’arriveras à additionner les chiffres correctement. Ton père se trompe sur tes capacités d’élève.
— Ecoute-moi bien Allal ! Je ne vais pas passer toute la nuit avec toi pour entendre tes idioties de vieux débile et te faire comprendre ce que tu refuses de comprendre, protesta Tahar.
— Moi, je n’avais jamais payé le crédit d’un montant pareil. Je vais t’envoyer Halima pour résoudre ce problème, gémit Allal.
— Envois-la ! Et ne reviens plus jamais à mon épicerie, dit-il. Moi, je ne supporte pas ton entêtement. Je l’ai toujours dit et répété, toi et Tamou, vous êtes deux personnes grossières et criardes.
Pour se calmer Allal sniffa rapidement une dose de tabac et rentra chez lui, l’air insatisfait du comportement puéril de ce petit comptable qui a réussit à les déstabiliser.
— C’est vite fait ? Tu n’as pas tardé, bravo Allal ! Combien tu as payé ? demanda sa femme.
— Je ne lui ai payé aucun sou, dit-il. Son morveux de fils m’a énervé en osant m’appeler par mon ancien sobriquet que je déteste tant, s’écria-t-il.
— Tu ne changeras jamais, tête de turc ! Tamou et toi, vous êtes issus de la même souche et vous n’arrêterez jamais d’importuner les autres avec vos agissements grégaires, dit-elle. Ne t’en vas plus jamais à cette échoppe ; je te l’interdis dès à présent. Dorénavant, c’est moi, qui vais me charger de cette histoire de paiement de dettes si jamais je continue à m’acheter à crédit mes produits alimentaires.
— J’en ai marre de Tahar et de son petit morveux ! grommela Allal. Occupe-toi de tes oignons et laisse-moi tranquille.
— Je vais voir Tahar tout de suite et toi tu restes là pour attendre l’arrivée de Boubi, ordonna-t-elle.
— Va là où tu veux ! répliqua Allal, l’air tourneboulé.
Halima se dirigea vers l’épicerie de Tahar pour lui régler sa dette et mettre un terme au scandale que vient de créer Allal.
Tahar, qui était en train de regarder par la petite lucarne de son épicerie, la vit arriver. Il ordonna à son fils de revoir son décompte avant qu’elle n’arriva et lui lancer le chiffre sans tergiverser. Son fils s’exécuta.
— Heureusement que tu es venue, marmonna Tahar. Ton sourd de mari nous a fait une autre scène. Ne l’envoies plus jamais chez moi car je ne le supporte pas avec toutes ses âneries de vieux décrépit.
— Toi, tu connais Allal autant que moi, dit Halima. En plus d’être sourd et sot, il se comporte par-dessus le marché comme une brute. Il ne possède même pas le strict minimum en matière d’intelligence et de lucidité d’esprit et de discernement. Ne lui en veut pas, je t’en prie. Cet homme ne sait pas quoi dire ou faire dans ce genre de situation. Ses actes sont souvent désordonnés et prouvent son inadaptation criante à la réalité des choses.
— Il nous a abreuvés d’injures en se répandant en obscénités grossières, gronda Tahar. Je ne sais pas comment tu arrives à le supporter, ce vieillard déchu.
— Tu as toutes les raisons de dire de lui tout ce que tu veux, ajouta Halima. Mais c’est tout de même mon mari et je ne peux pas l’abandonner pour te faire plaisir et te donner pleine raison. Toi aussi, tu es en quelque sorte quelqu’un de grossier. Qui plus est, ton fils est impoli et tu dois, cette fois-ci, lui interdire de se moquer d’un homme qui le dépasse en âge et en expérience. Tu feras mieux de lui inculquer les bonnes valeurs à temps, sinon, en grandissant, il devient un insolent invétéré. Dis-moi le montant que je te dois.
Le fils de Tahar, qui avait du mal à gober les reproches de Halima, s’exécuta en lui lançant le montant à payer.
— C’est tout ? interrogea-t-elle. Tant de vacarme pour un œuf !
— Voilà votre argent, dit-elle. Alors, faites-moi le plaisir de barrer ce chiffre.
— Ne t’inquiète, je sais ce que je fais, dit le marmot. J’espère que tu ne reviendras pas jusqu’à chez nous pour m’insulter.
Sans perdre le temps de s’affronter à un garçon, Halima revint tout de suite à la maison pour s’occuper de Boubi. A son entrée à la maison, elle le trouva entre de bonnes mains. Hakima, sa fille, s’est occupé bien de lui.
Cette adolescente était sa fille ainée. Au premier regard, elle paraissait plus jeune que son âge. Elle avait la taille haute, le visage ovale, le teint blanc, les cheveux noirs, lisses, longs et les yeux vifs et flamboyants. En somme, c’était une demoiselle qui débordait de charme et de beauté.
En voyant sa mère arriver, elle lui demanda de but en blanc :
— Où est ce que tu es passée ? demanda-t-elle. La prochaine fois, tu as intérêt à rester chez toi pour t’occuper de ton invité. Je ne suis pas sa domestique. Ce vieux crouton n’a pas cessé de me dévisager comme s’il n’a jamais vu une fille.
— Je suis allée payer Tahar, l’épicier, lui rétorqua sa mère sans accorder plus d’importance à ce qu’elle dit.
— Et pourquoi mon père ne l’a-t-il pas fait ? demanda sa fille.
— Ton père devient incapable de faire même pas ce que fait un petit enfant de six ans, rétorqua sa mère.
— Il est là en train de t’attendre depuis presque une demi-heure, grogna sa fille.
— De qui tu parles jeune fille ? demanda sa mère.
— De cet homme de la ferme que tous les ouvriers vénèrent comme s’il s’agissait de quelqu’un de surhumain qui fait le beau et le mauvais temps, dit sa fille
— Parle un peu moins fort, tu risques de tout gâcher, ordonna Halima. Je ne veux plus t’entendre parler de lui sur ce ton.
— Ce n’est rien d’autre qu’un lèche-botte, un mouchard de Jodard ! grogna Hakima.
— Ferme ta gueule et cesse tout de suite de parler mal de Boubi, ordonna sa mère. Cet homme que tu traites de mouchard et d’obséquieux est très serviable et il nous sera d’une grande utilité. Fais attention à ce que tu dis, fillette !
— Est-ce que je peux savoir en quoi est-il serviable ? demanda Hakim.
— Tu n’as pas besoin de le savoir, répliqua sa mère. Tu feras mieux d’aller faire la vaisselle si tu ne l’as pas encore fait, dit Halima.
— Je ne vais nulle part ! Mon travail de routine, je l’ai déjà fait, l’informa l’informa-t-elle. Même ton invité, je l’ai bien servi, va le voir, il t’attend sous les arbres du verger.
— Que lui as-tu servi exactement ? demanda Halima, l’air satisfait.
— Et que veux-tu que je lui serve ? Si ce n’est que du pain, du beurre rance et du thé à la menthe, dit Hakima. Il devrait se contenter d’être servi mieux que mon père que tu as délaissé d’une façon ou d’une autre pour t’intéresser à ce tartufe qui t’a embobinée pour je ne sais quelle raison. Il me paraît clair et net que tu es devenue plus attaché à lui qu’à mon père qui va un jour perdre sa place du maître de maison. Ne crois pas que je suis trop bête pour comprendre vos mauvaises intentions, à tous les deux.
— Ne sois pas insolente ! dit Halima. Tu n’as pas froid aux yeux de m’offenser en me disant des imbécilités écœurantes ?
— C’est la vérité que, toi, petite mère, tu veux ignorer, rétorqua Hakima.
— C’est toi que je veux ignorer pour garder mon calme et ma tranquillité d’esprit, vociféra Halima. Je ne sais pas ce qui te prend pour faire cette tête avec moi. Il me paraît clair que tu ne tiens plus sur tes gonds. Le mieux pour toi est de changer en premier lieu ce comportement que je trouve aberrant sinon…
— Sinon quoi ? Termine ta phrase pour être explicite ! Ce n’est que l’attitude d’une bonne mère qui se soumet volontiers aussi bien au bon vouloir qu’aux caprices et à la légèreté d’un homme vil et d’une moralité douteuse, reprocha Hakima.
— Tu vas voir de quel homme s’agit-il. Tes préjugés de fille impulsive ne tiennent pas debout, grommela sa mère en prenant congé d’elle pour se diriger vers son visiteur qui l’attendait impatiemment :
— Où est ce que tu étais Halima? J’ai failli m’en aller, dit-il. Je suis là depuis presque une demi-heure passée. Je n’ai trouvé personne, sauf cette fille mignonne. C’est qui cette sainte nitouche ?
— Tu ne l’as jamais vue, je suppose. C’est ma fille ainée, répondit Halima. Je pense qu’elle a l’âge de l’une de tes filles cadette. Moi, je n’en ai que deux.
— Peut-être que je l’ai vue à la ferme, mais je n’ai jamais su que tu as une fille de cet âge, belle et fascinante, renchérit Boubi.
— Je ne la laisse pas d’aller travailler à l’extérieur de la maison de peur qu’un malheur ne lui arrive, confia Halima. C’est elle et sa sœur qui s’occupent de la maison et de toutes les tâches quotidiennes de routine.
— Cette fille me paraît, à ce que je pense, très honnête et un peu timide, laisse-la à la maison comme tu le fais déjà. Dès aujourd’hui, elle sera à ma charge, promit Boubi.
— Je n’ai pas compris ! dit Halima tout étonnée.
— Tu vas comprendre ce que je veux pour elle, confia Boubi. Même si elle reste à la maison, je vais faire en sorte à ce qu’elle soit rémunérée au même titre que celles et ceux qui passent leur temps à bosser à la ferme.
— Tu veux me dire clairement qu’elle va être payée sans travailler ? demanda-t-elle pour chercher à comprendre.
— Oui ! Exact ! dit-il. Cette fille me plait beaucoup plus que tu ne l’imagine. A vrai dire, c’est une perle et, moi, je veux qu’elle soit mienne si tu ne vois pas d’empêchement. J’en ai assez de cette vieille qui ne s’intéresse plus à notre vie de couple et passe tout son temps à aboyer comme une chienne enragée.
— Est-ce que tu veux me dire en clair que ma fille gagnera de l’argent sans fournir le moindre effort ? demanda-t-elle. En agissant de la sorte, tu me surprends Boubi.
— Si tu considères mes dires comme étant une surprise, dit-il, je te rassure que je ne plaisante pas quand il s’agit d’une promesse que je veux te faire de mon propre chef.
— Et moi, aussi, je ne plaisante pas quand je te dis que si tu veux les pupilles de mes yeux, je te les donnerai sans la moindre hésitation, avoua Halima.
— Puisque tu tiens à me le confirmer encore une fois, tu m’offres la possibilité d’exprimer mon désir franchement et sans détour, dit-il.
— Demande moi ce que tu veux, je suis toute ouïe, confia Halima
— Tu veux entendre la vérité ? dit-il.
— Oui, je veux que tu sois franc parce que je sais où tu veux en venir, dit-elle.
— Je veux me marier avec Hakima, avoua-t-il, en humectant ses lèvres par le bout de sa langue comme s’il a un avant-goût de son poulet de prédilection.
Au moment où Allal arriva presque à hauteur de sa femme qui tenait une conversation intime avec Boubi, il les entendit à peine prononcer le nom de Hakima et il demanda :
— Qu’en est-il de Hakima ? Les sourds sont comme les murs, ils ont des oreilles eux aussi, dit-il
— Toi, Tu n’es pas sourd ! Puisque tu as capté le nom de votre fille à dix mètres, dit Boubi sur un ton sarcastique.
— Il feint toujours de ne rien entendre, ne serait-ce que dans l’intention de nous tromper, ajouta Hlima pour empêcher Allal de répondre à côté de la plaque.
— Je vais m’asseoir pour priser une autre dose de tabac. Je viens de me préparer une quantité suffisante et bien corsée, lança Allal à l’adresse de Boubi.
— Alors, Assieds-toi pour m’en faire goûter. Moi aussi j’en ai envie, grommela Boubi.
— Mais, puisque tu viens d’arriver à point nommé, tu dois être mis au courant du projet de mariage de Boubi, dit Halima.
— Projet de mariage, tu dis ? demanda-t-il.
— Oui ! Boubi veut se marier avec notre fille Hakima, l’informa sa femme.
— Est-ce que tu lui as demandé son avis ? interrogea Allal.
— Elle n’a aucun avis à émettre ! Cette affaire relève de l’ordre des grands, grommela Boubi, à la place de Halima comme s’il connaissait déjà sa réponse.
— Ici, à Douar Doume, comme vous le savez tous, les filles ne donnent jamais leur avis quand il s’agit de leur mariage. Ce sont les parents qui décident de leur sort, expliqua Halima.
Boubi était très content de l’importance que Hlima lui accordait. Il était également très satisfait de l’emprise qu’elle exerçait sur son mari et de son consentement expressif et inconditionnel concernant le mariage de Hakima.
— Alors, je vous laisse le soin de fixer la date des fiançailles. Quand vous serez prêts, tenez-moi informé pour que je puisse, moi aussi, prendre mes dispositions, dit-il en rêvant de se la couler douce le jour où il aura Hakim dans ses bras.
— Compte sur moi Boubi, lui confia Hlima. Je ferai de mon mieux pour que tu sois à la fois mon gendre et mon ami le plus proche.
Quand Boubi avait quitté la maison de ses futurs beaux parents, Halima et Allal rejoignirent leur fille pour lui parler de son prétendant.
Hakima, la pauvrette, qui rêvait d’un mari jeune et beau n’avait aucune idée de cette machination qui se tramait à son encontre.
Les vrais habitants du Douar Doume, contrairement à ce qu’avançaient Halima et Boubi, mettaient la dignité et le bien être de leurs filles avant tout intérêt personnel de quelque nature que ce soit.
Halima se croyait toujours la femme la plus redoutable que personne ne pouvait contrarier. Elle ne faillit jamais aux promesses qu’elle donnait à toutes les personnes qu’elle fréquentait.
Sa relation avec Boubi se renforça de plus en plus et elle commença à gagner du terrain pour asseoir son emprise sur tous ceux qui l’entouraient.
Sa fille qui n’en savait rien sur cette histoire de mariage avec un homme, qui avait l’âge de son père, ressentait qu’il y avait anguille sous roche. Pour lever le doute, elle dit de but en blanc :
— Est-ce que vous avez votre longue discussion avec ce priseur de vieillard décrépit, lança ironiquement à ses parents. Ne mentez pas parce que j’étais en train d’observer tous vos gestes. Ils m’en disent long.
— Cet homme que tu traites de décrépit va faire partie de ta vie que tu le veuilles ou non, dit Halima. Les dés sont jetés et tout recul est impossible. Tu as intérêt à te contenter de ce que vient de t’apporter ta chance. Tu vas te marier à un homme qui a du pouvoir et de l’influence dans cette ferme. Je te rappelle que grâce à son intervention, ton père ne vit plus dans le chômage et nos de vie s’améliorent.
— Nous deviendrons bientôt ses beaux-parents les plus distingués et respectés, ici au Douar, renchérit Allal en ayant du mal à percevoir les paroles de sa femme mot par mot, eu égard à son état de surdité.
— Est-ce que vous avez une autre fille de son âge que, moi, je ne connais pas ? demanda-t-elle de façon ironique.
— Nous n’avons que ta petite sœur et toi, ma chérie, dit sa mère. Le mariage est une chose sacrée, ma fille, qu’il ne faut jamais prendre à la légère. Ton père et moi, nous ne voulons que ton bien-être. Ne tourne pas autour du pot et fais sienne notre décision.
— Alors, comme ça vous voulez me vendre comme un objet ? cria Hakima de toutes ses forces.
— Nous voulons te marier à un homme qui prendra soin de toi en te couvrant de bijoux et encore moins d’amour et d’affection, dit sa mère d’un ton péremptoire.
— Comment est ce que vous avez pu accepter cette mascarade où vous voulez jouer le rôle de deux personnes dingues et écervelées ? demanda leur fille sur un ton cassant. Moi, en tant que telle, je préfère mourir plutôt que de me marier à un quinquagénaire immonde et dégoûtant qui doit
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