Chapitre XXIV, suite 2

5000 Mots
avoir l’âge de mon père.       — Tu n’a pas le choix, ma fille, cet homme m’a donné un travail presque permanent à la ferme et c’est grâce à lui que notre situation a changé. Si jamais tu le refuses, il pourrait  me renvoyer et nous retournerons à notre situation initiale de misère,  expliqua son père en gesticulant dans tous les sens.      —  Quoi que tu dises, tes arguments resteront superficiels et moi, je refuse d’admettre catégoriquement ce projet de mariage ridicule, répliqua Hakima d’un ton sec.      — Prépare-toi ! Nous avons déjà fixé la date des fiançailles. C’est le mois prochain, ordonna sa mère. Tu n’as qu’à obtempérer à mes injonctions. Je te rappelle au passage que c’est moi qui prends les décisions en cette maison quand il s’agit des choses importantes. En tant que ta mère, tu me connais mieux que personne. Mes préférences sont fondées et elles ne prêtent pas à confusion. Donc, tu n’as aucune raison de les réfuter.            Hakima qui était dans tous ses états, n’en crut pas ses oreilles. Face à elle-même, elle se mit à rechigner et à se lamenter,  de l’état de pauvreté criante dans lequel elle fut élevée. Elle en voulut beaucoup à son malheureux destin et à celui de ses parents misérables qui cherchèrent désespérément à la brader comme un objet de débarras, uniquement que pour se libérer du carcan de la misère et trouver une nouvelle place un peu plus honorable et valorisante parmi les habitants du Douar Doume.             De jour comme de nuit, elle pensait à ce qui adviendrait si elle  persistait à rejeter ce mariage malencontreux sur lequel ses parents tablaient beaucoup pour arriver à leurs fins.              Combien aurait-elle souhaité que son prétendant, si ce n’était pas un jeune de son âge, fût à tout le moins un jeune homme au summum de sa maturité et de sa forme, plutôt qu’un vieillard décrépit, qui lui paraissait détestable et incapable de  remplir amplement son devoir conjugal de mari proprement dit.               En son for intérieur, elle se plaignait du fait de n’avoir jamais eu l’opportunité de choisir entre plusieurs hommes, le mari apte et convenable susceptible de répondre aux moindres critères que supposait une union entre un homme et une femme.               Elle commençait à réfléchir sur la possibilité de trouver un subterfuge et une stratégie adéquate qu’elle pouvait adopter pour contrecarrer les combines de Boubi et de ses parents.               Elle n’en trouva qu’une seule qu’elle jugea probablement envisageable dans un cas de figure pareil. Mais elle se rétracta de focaliser toute son attention sur cette idée de suicide en se disant que le fait d’accepter de mettre fin à ses jours lâchement n’était pas la meilleure solution pour une fille qui aimait la vie.              Sa mère n’en finissait pas de lui prodiguer ses conseils. Pour la persuader, elle lui rebattait les oreilles sans discontinuer en la faisant comprendre que sans ce mariage projeté avec Boubi, personne d’autre ne serait venu demander sa main.              Le mieux pour elle, lui disait sa mère, était de se soumettre à la volonté de Dieu et d’accepter yeux fermés ce mari qui allait faire d’elle la femme la plus gâtée.              Hakima, qui écoutait distraitement le discours moralisant de sa mère, ne bronchait pas et s’embarquait dans des réflexions mi-figue mi-raisin à propos de sa situation de future femme mariée à un homme dont les enfants avec sa première femme avaient plus que son âge.              Elle arrivait à la conclusion que ce mariage n’allait être qu’un moyen pour satisfaire les besoins capricieux et fantaisistes  d’un faux mari, plein de malice et de suspicion, qui profitait de la pauvreté de ses parents, à elle, pour s’emparer par conséquent de son charme et de sa beauté.              Elle passait en revue toutes les péripéties que connaîtrait  sa vie au milieu des enfants d’une autre mère après que ce vieillard décrépit aura cassé sa pipe.              Au fil de sa réflexion, elle se posait la question de savoir si sa vie n’allait pas devenir celle d’une veuve si jeune et frustrée à tout jamais de l’amour d’un autre homme bien intentionné, qui l’aurait rendue bienheureuse.             Toutes les suppositions qu’elle se faisait devenaient répétitives et interminables et encore moins inutiles à l’instant où sa mère lui rappelait la date fixe de ce satané mariage qu’elle considérait comme étant une sorte de mascarade où sa vie de jeune fille serait sapée et  détruite.       — Il ne nous reste que trois jours pour annoncer tes fiançailles, Hakima, lança sa mère.      —  Trois jours ou plus, ça n’a pas d’importance pour moi. Je sais que ma vie est déjà perdue, grommela Hakima.       — Ne dis pas ça, ma fille, tu vivras dans le confort avec Boubi, répliqua sa mère.      — Je ne le pense pas, répondit-elle, l’air dépité. Cesse de divaguer ! Je n’ai plus la tête à tes flatteries de la mère poule. Ce que tu avances ne sont que des rêves d’une mère cupide et égoïste qui ne pense qu’à son salut personnel. En agissant de la sorte, tu vas faire de moi une victime qui payera de sa peau le prix de toutes tes scélératesses.      —  Boubi m’a promis, dit-elle, qu’il prendra soin de toi et te traitera de la façon la plus idoine qui soit, sois en rassurée. Moi, je ne divague pas comme tu viens de le dire. Ton avenir m’importe beaucoup et je ne veux que du bien pour toi. Je suis ta mère et je. Pense à moi et à ton père qui commence à décliner. Si tu refuses cette opportunité, nous moisirons dans la pauvreté sans que personne  ne se soucie de notre sort.       —  Tu veux me dire explicitement, reprocha-t-elle, que vous êtes d’ores et déjà au creux de la vague et que ma nouvelle relation avec ce priseur de tabac ne signifie rien de plus qu’un   mariage d’intérêt. Vous voulez faire de moi votre bouée de sauvetage pour vous tirer d’embarras, n’est ce pas ?       — L’intérêt ma fille, c’est en premier lieu, ton honneur, penses y avant que ce ne soit trop tard, lança sa mère en essayant de la rendre docile et compréhensive.                                 —  Faites ce que bon vous semble, dit-elle. Vous voulez agir de la même manière qu’un navigateur en détresse : votre barque de pauvreté est sur le point d’échouer et pour la remettre à flot, vous ne pouvez faire autrement que de l’alléger en me jetant par-dessus bord.             Allal qui  rentra de la ferme, rejoignit sa femme et sa fille qui étaient en pleine discussion au sujet  du problème du mariage.     —  Vous n’êtes pas encore tombées d’accord, toutes les deux, sur les dispositions à prendre pour l’organisation des fiançailles ? leur demanda-t-il indifféremment sans avoir pour autant cherché à  obtenir de réponse.      — Outre les fiançailles, nous parlons de l’avenir de son mariage, dit Halima.      —  Toi aussi, mon père, tu es devenu entièrement obnubilé par ce malheureux et suicidaire mariage ? dit  Hakima.       —  Si tu rates cette occasion, ma fille, personne d’autre de la taille de Boubi, ne viendra chez nous pour te demander en mariage, marmonna son père.       —  Je ne savais pas que ce vieux crouton vous intéresse tant  au point de devenir votre objet de convoitise, dit-elle. Il me semble que vous voulez disposer, tous les deux, du droit souverain et incontestable d’exercer sur moi vos pressions pour m’imposer vos choix individuels qui vont à l’encontre de mes désirs intimes et personnels dont vous ne faites aucun cas.       — Demain seront célébrées tes fiançailles et tu n’auras plus rien à nous reprocher parce que tu seras aux anges  lorsque  que tu t’aperçois bien que tu n’es entourée que des filles de bonnes familles, des amis et collègues influents de ton mari, rétorqua sa mère.     —  Demain, c’est la foutaise pour moi, dit-elle. Ce que tu ne cesses de raconter ne sont rien d’autres que des fariboles d’une mère déboussolée et  qui ne sait point où il va, grogna Hakima.      —  Les fariboles dont tu parles n’existent que dans ton esprit étriqué de fille  aveugle et insensée, gronda sa mère.     —  Arrêtez, toutes les deux ! Ca suffit ! s’écria Allal. Tous les voisins sont en train de tendre l’oreille. A l’heure qu’il est, ils sont en train d’ébruiter  des rumeurs indigestes  sur vous.             Le jour des fiançailles, Boubi en djellaba de laine traditionnelle, turban et babouche, accompagné d’un groupe restreint composé d’hommes et de femmes, arriva devant l’entrée de la maison de ses futurs beaux parents.            Halima, l’air enthousiaste, accourut à sa rencontre pour l’accueillir ; elle l’aspergea de parfum et le conduira vers sa nouvelle dulcinée.             Quand il prenait place à côté d’elle, Hakima, l’air dégoûté, le regarda furtivement et baissa les yeux. Les femmes du groupe poussaient des youyous plusieurs fois en signe de joie et de gaieté. La fille cadette de Halima servit des verres de thé et des crêpes feuilletées.               L’ambiance, à ce qu’il semblait, était conviviale et festive. Cependant, la fiancée paraissait mécontente et tendue. Boubi, se pencha vers elle, lui souffla quelques mots à l’oreille, histoire de la rendre un tant soit peu  réceptive. La cérémonie était légère et superficielle. Boubi ne voulait pas qu’elle soit abusive et longue. Il promit à Halima qu’il allait venir chercher sa femme dans les jours prochains sans le moindre tintamarre de tambour ni tambourin.             Après un dîner de couscous aux légumes et viande de bœuf, l’imam du Douar Doume fit l’éloge des mariés et psalmodia  une invocation par laquelle il leur souhaita une vie heureuse et pleine de joie.              Quand la fête prit fin et que tout le monde s’en alla, Halima s’en prit à sa fille. Elle la sermonna pour s’être mal comportée avec son fiancé durant tout le temps de la fête. Hakima, la mine recroquevillée, n’accorda aucune importance aux réprimandes impétueuses de sa mère et ne sachant quoi dire pour la faire taire, elle inclina sur son épaule la tête à la manière d’un épi de maïs, alourdie de rancœur et d’animosité.                Allal, son père, n’était pas content, lui aussi, de la mauvaise attitude que sa fille  avait adoptée à l’égard de son futur mari. Au moment où elle s’approchait pour la raisonner et lui demander de changer de style pour se faire aimer et respecter par son mari et toute sa famille, Halima se dirigea vers lui et demanda sur un ton tranchant :      —  Laisse-la, Allal ! Avec le temps, elle finira par apprendre les bonnes manières quand elle se sera aperçue que le mari n’appartient pas à celle qui ne daigne pas être réceptive et souriante.    — Je ne sais pas pourquoi, elle fait cette tête, grommela son mari. Nous avons beau lui expliquer que cet homme va lui offrir le paradis sur terre, elle n’a pas voulu écouter nos conseils. Tant pis pour elle !      — Durant toute la cérémonie des fiançailles, renchérit  Halima, ma fille s’est montrée irascible et mélancolique et elle n’a pas  daigné, d’une façon ou d’une autre, exprimer sa joie de future mariée comme si elle avait toutes les raisons du monde de s’endeuiller  pour son destin qui est pourtant prometteur.              Le lendemain, au Douar Doume tout comme à la ferme, tout le monde trouva son plaisir de parler à sa manière des fiançailles de  Hakima et son futur mari.             Tout un chacun disait que Halima avait réussi avec un coup de maître à envoûter et ensorceler Boubi pour faire de lui le mari de sa fille et profiter ainsi de sa fortune.              Les uns disaient aussi que Hakima détestait cet homme et ne voulait pas de lui et que le jour de ses fiançailles, elle avait manifesté sciemment de la haine à son égard. Ils avaient remarqué qu’elle était toute irritée et ne voulait pas accepter ses avances amoureuses et qu’en dépit de ses démonstrations manifestes d’affection, elle n’avait pas daigné se montrer réceptive.              Les autres rapportaient que Halima, sa mère, malgré l’enthousiasme et le sourire affiché sur son visage, elle était complètement déçue par sa mauvaise attitude tout comme son père qui n’avait pas apprécié le comportement haineux de sa fille vis-à-vis de Boubi et ses invités.              Ils ajoutaient que Boubi était mal vêtu et paraît trop âgé pour être le mari de Hakima qu’il avait achetée de ses parents à vil prix.            Par-ci et par-là, on disait et ressassait aussi le fait que Halima était devenue sans conteste la femme la plus  redoutable dont il fallait dorénavant se méfier. Boubi préférait qu’elle soit  sa première chouchoute par excellence.             Il lui délégua tous les pouvoirs d’agir en son nom. Ainsi, elle pourrait renvoyer de la ferme et encore moins remettre à leur place toutes les personnes entêtés qui refusaient d’aller dans son sillage et lui cachaient tous les renseignements ayant un rapport avec Boubi et la ferme.               Les habitants du Douar Doume, les plus affectés par la misère, s’approchaient d’elle pour solliciter son aide. Certains parmi eux, pour obtenir un avantage quelconque, allaient même jusqu’à lui demander d’intercéder en leur faveur auprès de Boubi.                Le jour de son mariage, Hakima piqua subitement une crise de nerf. Elle éclata en sanglot et ne voulut pas arrêter de pleurer sa vie de fille pure et chaste qui ne méritait pas être l’objet d’une vente en braderie.               Elle se confina passivement dans un coin et n’accorda aucune attention à tout ce qui se passait autour d’elle. Même les filles qui l’entouraient s’arrêtèrent de chanter et de danser. Elles se sentaient, elles aussi, décontenancées et mal à l’aise en la voyant embringuer, par la faute monumentale de ses parents, dans un état pareil de tristesse et de mélancolie.              Chacune d’elle émettait des critiques acerbes et amères à l’endroit de ce mariage imposé avec un vieillard décrépit et ne souhaitait nullement vivre la même expérience désastreuse que  la pauvre Hakima qui céda, malgré quelque persistance, aux pressions ignominieuses et infamantes de ces parents.              A peine arriva-t-elle au foyer conjugal que les choses commencèrent à lui paraître difficiles et dures. Elle s’est rendue  compte que l’exercice de sa vie allait se dérouler au milieu d’un monde étrange et confus, dont elle n’était pas habituée.               Dans cet endroit étouffant et insupportable, il se mélangeait pour elle le brouhaha et le chahut d’une famille nombreuse, ignorante et analphabète avec le crissement des portails de taule ondulée, le beuglement des vaches, le coassement des crapauds, le braiment des ânes, le hennissement des chevaux et l’aboiement presque continu et incessant des chiens attachés aux quatre coins de ce vaste taudis.               Hakima, qui ne savait pas faire autrement, s’est soumise aux injonctions péremptoires de la première femme de Boubi. Celle qui se prenait pour la maîtresse de maison, voyait en cette seconde épouse, jeune et resplendissante l’image d’une rivale redoutable qu’elle devait combattre  avec toutes les armes.              Malgré l’affection et le privilège dont elle bénéficiait de la part de Boubi, Hakima se sentait fragile et incapable de se défendre quand l’autre se mit à lui chatouiller le moral. Toutes les années de mariages qu’elle avait passées à contre cœur aux côtés de  Boubi étaient un cumul lourd de  mauvaises expériences.              Avec le temps, les choses avaient changé. La ferme qui appartenait au propriétaire étranger passa entre les mains d’un autre organisme national qui prenait le relais de la gérer à sa façon. Certains ouvriers permanents atteints par la limite d’âge étaient mis à la retraite. D’autres continuaient à exercer leur service.              La période où Boubi, Bibi, Mekki et Hachmi exerçaient leur pouvoir dictatorial et leurs pressions ignominieuses et infamantes avait disparu.              Bibi était le seul homme qui tira profit des années de travail de cuisinier et mouchard qu’il avait passées au service  des patrons  qui lui léguèrent, avant de rejoindre leur pays d’origine, tous les biens immobiliers qu’ils possédaient. Sa relation avec eux restait indéfectible et solide jusqu’au dernier moment de leur vie.                                      CHAPITRE XXV                   Par une nuit d’été assez fraîche, contrairement à la chaleur suffocante du jour, trois jeunes hommes, dont Hmidi le frère de Yamna et Hamdane, se trouvaient assis dans un coin de l’aire de battage où l’on stockait la paille, le foin et le blé moissonné pour le laisser sécher d’abord et le battre ensuite à l’aide des bêtes de somme.                Le deuxième s’appelait Zeroual, la trentaine, la taille haute, visage ovale, doux et avenant, le teint brun, souriant, aux cheveux lisses et crépus, yeux vifs et étincelants et la démarche fière.                Le troisième s’appelait Bachir, la vingtaine, taille haute, visage ovale, affable et serein, épaules larges et jambes élancées.               Ils étaient là par coïncidence et sans avoir fixé de rendez-vous préalable pour boire  du vin rouge, fumer des cigarettes et se raconter les uns aux autres des anecdotes, des blagues et  des faits divers qu’ils connaissaient par cœur.                L’ambiance était calme et douce, le ciel nocturne était embelli par le clair de lune et le scintillement des nuées dénombrables d’étoiles.              Tout ce panorama offrait au regard un paysage captivant et romantique et l’on n’entendait que les aboiements intermittents des chiens du Douar, des bruissements des arbres qui bougeaient légèrement sous l’effet du souffle irrégulier du vent, des vrombissements de moteurs des tracteurs de la ferme qui pressaient la paille pour en faire des mottes, les chants des ouvriers de nuit qui s’occupaient de l’irrigation nocturne des jardins d’agrumes et le bruit assourdissant des moto pompes,  du tarare de la ferme dont on se servait pour faire le vannage des céréales.              Ces trois jeunes hommes trinquaient ensemble. Ils se servaient d’une lampe de poche pour pouvoir verser le vin dans le seul verre que chacun ingurgita d’un trait sans chercher à le  savourer.      —  C’est du bon vin ! s’exclama Hmidi en  buvant le premier verre.      — Fait voir la bouteille ! dit Zeroual pour s’assurer de la marque à la lumière de la lampe torche.     —  Est-ce que vous pourrez me dire combien ça coûte un kil de rouge de la meilleure qualité ? demanda Bachir un peu curieux d’en  savoir le prix.      —  Pourquoi cette question ? demanda Hmidi. Tu veux nous arroser ou quoi ?      —   Et pourquoi pas alors ? Si vous le désirez, je peux le faire, rétorqua Bachir.       —  On va bien trinquer cette nuit, lança Zeroual à l’adresse de ses deux amis.      —  Vous ne pouvez pas imaginer les gars combien j’attendais cette occasion fortuite  avec impatience et avidité, dit Bachir.     —  Mois aussi, j’ai soif et je veux boire beaucoup trop au point de devenir complètement soûl, renchérit Hmidi. J’ai besoin d’oublier les chagrins de la vie.      — Veux-tu me verser du vin? C’est  mon tour, demanda Bachir à Zeroual.     —  C’est ton tour, mec, et personne ne peut te l’enlever, dit Hmidi.     —  Merci, cher ami ! Je sais que tu me veux toujours du bien, dit Bachir à Hmidi.    —  En reste-t-il encore du vin ? demanda Hmidi.    —  Oui, nous en avons encore de quoi passer toute la nuit s’il le faut, répondit Zeroual.     —  Dis-nous combien exactement. Je veux savoir la quantité en l****s ? interrogea Bachir.     —   Nous en avons encore un litre et demi,  répondit Zeroual.       —  Ne vous en faites pas les gars s’il n’en reste plus, on va en chercher chez l’épicier du village ; il a l’habitude de fermer un peu tard à ce que je sache, lança Hmidi à l’adresse de ses deux amis.         —  Ah non ! C’est trop tard pour faire une chose pareille. Le village est loin et nous n’avons qu’une bicyclette un peu vétuste pour faire cette distance dans un temps si rapide, répliqua Zeroual.      —  A cette heure, l’épicerie dont tu parles devra être fermée, dit Bachir à Hmidi     —  Non pas encore, il reste encore suffisamment de temps pour s’y rendre, dit Hamidi.       — Moi, je ne peux pas me rendre au village à une heure pareille pour vous acheter encore du vin, dit Bachir. Le mieux pour nous, c’est de rester sobres pour ne pas commettre de bêtises en nous comportant comme  des ivrognes. Avec la quantité restante, vous allez perdre les pédales.     —  Moi, jamais, renchérit Hmidi, tu crois naïvement qu’avec le peu de vin qui nous reste on va se soûler.     — Quant à moi, dit Zeroual, je vous rappelle que je fais toujours attention à ce que je fais. Je ne suis pas un grand buveur des boissons alcoolisées. D’habitude, je ne bois que le strict minimum et ce par occasion. Ne m’obligez pas à dépasser ma dose. J’ai l’impression que l’ombre d’un danger imminent se profile devant mes yeux.    — Dans ce Douar, il faut s’attendre à tout. Il pourrait nous arriver à l’instant même des choses imprévisibles, dit Hmidi. Alors si tu as une prémonition quelconque, tu ne peux pas échapper au risque.      —  Cesse d’effrayer notre invité, dit Bachir. Ce qu’il ressent, n’est à mes yeux que le fruit d’une hallucination. Notre ami a tout simplement peur de dormir dans le foin et sous la belle étoile. Il n’est peut-être pas habitué à prendre ce risque.      —  Demain, j’aurai beaucoup de travail à la ferme et je devrai être là de bonne heure, sinon je risque de perdre mon poste et me retrouver au chômage ; j’ai plusieurs adversaires qui veulent me supplanter ; vous les connaissez peut-être, en particulier ce minable de Mekki, avoua  Zeroual.    —  Attention, dit Bachir, tu es en train de dénigrer le beau frère de Hmidi. Je ne suis pas si sûr que ça l’arrange d’entendre des choses pareilles.    —  Laisse-le parler, veux-tu ? demanda Bachir. Zeroual avait  le droit d’exprimer ce qu’il ressentait à l’égard de ses rivaux et il n’a pas besoin de d’en savoir sur la fameuse histoire de Mekki avec sa femme et  ses enfants.     —  De quelle histoire, tu veux parler Bachir, moi je n’en sais rien à ce sujet, avoua Zeroual.    —  Je ne crois pas que tu ne saches rien sur le comportement aberrant de cet homme et son frère Hachmi. Ces deux fornicateurs n’en finissent pas de courir derrière les filles et encore moins les femmes nécessiteuses du Douar.    —  Sois explicite Bachir, je ne comprends pas ce que tu veux insinuer,  demanda Zeroual étonné.       —   Tu veux savoir ?  demanda Bachir.       —  Non ! Arrête ! interrompit Hmidi, ça suffit ! je ne veux pas que vous médisiez de mon beau frère en ma présence ; c’est le mari de ma sœur, Yamna et je ne peux pas le nier même si les choses sont arrivées de la façon la plus abjecte. Si vous voulez qu’on continue à passer ce bon moment sans dispute, arrêtez de me taquiner avec ces propos malsains, je n’ai pas la tête à vos idioties.       —  Qu’est ce qu’il y a de si dérangeant dans cette affaire de mariage pour que tu sois éprouvé ? demanda Zeroual toujours étonné.     —  Ne cherchons pas midi à quatorze heures, grommela Hmidi, revenons à nos moutons !     —  Cette ferme, dit Bachir, tout comme notre Douar est bondé de tant de choses bizarres qui passent et s’oublient avec le temps, mais il arrive un jour où elles remontent à la surface quand on se met à en évoquer le moindre événement en guise de repère.    —  Parle-moi un peu de Dib, demanda Zeroual. J’ai besoin d’en savoir plus sur lui.    —  Qu’est ce que tu veux savoir au juste sur cet intrépide qui se comporte dans certaines situations comme un grizzli ? Est-ce qu’on t’a raconté des choses sur lui ? l’interrogea Bachir.     —  A la ferme, les ouvriers de sa génération disent que c’est un homme introverti et taciturne qui ne révèle jamais ses secrets à qui que ce soit, répondit Zeroual.      — Oui, il est comme tu dis, mais pour ta gouverne, il est beaucoup plus dangereux que tu ne l’imagines, renchérit Hmidi. Tous ceux qui ont essayé de lui faire du mal ont échoué de le faire tomber dans leurs pièges. Alors, je te conseille de te méfier de lui et d’éviter le plus possible de le chercher. Il réagit le plus souvent comme un grand mulet qui envoie à son adversaire sa première raclée sans préavis. Néanmoins, cet homme a des qualités et sa présence compte beaucoup quand il s’agit de braver le danger qui pourrait menacer la population.     —  Quelles sont ses qualités alors ? demanda Zeroual ?     — Elles sont nombreuses, répondit Hmidi et l’on peut confirmer que c’est bel et bien un homme placide et courageux qui se tient toujours  sur ses aguets pour affronter le pire.     —  C’est exact, ajouta Bachir en se mettant à relater ces faits réels : «  un jour, un chien enragé de la taille d’un loup errait dans le Douar et s’attaqua à une jeune adolescente et un vieillard. Il les a mordus tous les deux et tout le monde était alerté du danger imminent.             Toute la population avait paniqué. Personne n’a osé le poursuivre pour le tuer faute d’arme à feu, disaient certains, mais d’autres les contredisait en affirmant que ce qui manquait pour affronter ce chien, c’était le courage.             Informé illico presto sur le passage de ce chien terrible et effrayant et de la direction qu’il avait prise, Dib, l’homme le plus redoutable et téméraire prépara sa bicyclette, prit ses deux gourdins cloutés et sa fourche emmanchée et se lança à la poursuite du chien.               A la ferme, on supplia le gérant de faire donner aux deux victimes mordues les premiers soins nécessaires en plus de l’autorisation de les transporter par un véhicule de la ferme vers l’hôpital du village pour les transférer vers un centre hospitalier  spécialisé.              Les habitants du Douar Doume et ceux des victimes avaient l’air apeuré et s’inquiétaient de la vie de leur proche et de celle de leur bétail, en particulier leurs chiens attachés qui ne s’arrêtaient pas de glapir et japper, imaginant le danger qui pourrait les menacer si jamais le chien enragé les avait mordus à leur insu. »      —  Après presque cinq heures, dit Hmidi, qui reprit la suite : «  tout le monde s’attroupa autour de Dib pour le féliciter de son exploit d’avoir l’emporté sur un dangereux chien enragé qui avait succombé à la mort après avoir reçu de lui, en pleine tête les coups bien assénés de gourdin clouté.            Après l’avoir achevé, Dib, le courageux, qui devient une légende aux yeux de tous les enfants du Douar, l’avait ramassé et transporté sur le garde bagage arrière de sa bicyclette.             C’était un chien, reprit Bachir : «  qui paraissait élégant et de taille souple, son pelage était rude et droit, sa truffe était un peu noire foncée, sa robe gris était  tachetée de noir, la queue était peut-être tombante et touffue, il pesait au moins soixante kg. »             Le chef du Douar, renchérit Hmidi : «  informé que le chien enragé qui vient de mordre deux personnes parmi les habitants est déjà abattu, accourut  vite sur le lieu d’attroupement des badauds. 
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