un sourire de reconnaissance et dit :
— Je suis très content de partager cette boisson aromatique et gustative avec Yamna.
— Et toi, Yamna, que penses-tu de Mekki ? demanda-t-elle en lui tendant le verre de thé qu’elle versa avec plaisir et enthousiasme.
— Pourquoi dois-je être contente ? demanda Yamna, si je ne suis pas habituée à rencontrer un homme seul-à-seul, à l’insu de mon mari et de mes enfants. Je dois m’en aller !
— Non reste ! ordonna Lalla Zahra d’un ton péremptoire. Mekki a besoin de parler avec toi un peu plus. Je n’ai pas à te confier ce qu’il a l’intention de te dire par lui-même.
— Tout à fait Yamna ! fit Mekki. Accorde-moi encore un peu de ton temps et ne sois pas si pressée.
Par un clin d’œil codé, dont Yamna sut déchiffrer le sens et la signification, La maquerelle l’invita à modérer son attitude et manifester un tant soit peu de réceptivité à l’endroit de Mekki.
Ce soupirant apprécia bien la façon de s’y prendre de Lalla Zahra et pensa en son for intérieur qu’il devrait jouer le jeu pour persuader sa victime à s’offrir à lui corps et âme.
De son côté, Yamna s’engagea, à son corps défendant, dans une fausse piste. Elle savait qu’en commettant cet acte d’adultère, il finirait par souiller son image ainsi que celle de ses enfants et de son mari.
Dès le premier brin de cour fait par son soupirant, elle manifesta la volonté de goûter aux délices amers du péché offerts par son premier amant.
L’irréparable était commis en cette première rencontre et rien ne justifiait cette revanche anticipée, fondée maladroitement sur la suspicion et le doute non cartésien qui n’était ni hyperbolique ni systématique. Ce n’était que le résultat amer et impardonnable d’une manipulation idiote et d’un jeu joué excellemment par une entremetteuse qui n’avait pas froid aux yeux.
Merveilleusement influencée par les paroles si douce de l’entremetteuse, la victime n’avait pas le moindre souci de se raviser au dernier moment pour sauver son honneur personnel et préserver à tout le moins la dignité et la valeur éthique de toute une famille, si unie et soudée, fusse-t-elle. En ce moment irréversible, les dés ont été déjà jetés et tout recul était devenu impossible.
Avec la complicité de la femme de son oncle qui l’avait dupée en mettant en avant sa pauvreté et sa misère pour justifier ses scélératesses, Yamna s’était embarquée dans une aventure malheureuse.
En cédant en fin de compte aux ruses machiavéliques de l’épouse de son oncle, son aventure amoureuse avait à coup sûr changé le cours des choses et transformé sa vie d’épouse chaste, pudique et honnête en celle d’une femme corrompue et impure, qui ne s’est pas avisée, par aveuglement et manque de lucidité, à s’abstenir de commettre un acte condamnable, immoral et illicite aux yeux du commun des mortels des habitants du Douar.
Mekki n’était pas du tout le genre de personne respecté et respectueux qui faisait la différence entre le bien et le mal. C’était un vrai coureur de jupons qui passait son temps libre à courir derrière les femmes des autres.
Cette fois-ci, son jeu de passer de l’une à l’autre avait pris fin et lui, en tant qu’amoureux, il s’est focalisé en définitive sur sa dernière conquête. Yamna est devenue pour lui la femme favorite sur laquelle il avait jeté son dévolu sans craindre la réaction imminente de son mari. Il s’était entiché d’elle et son attachement s’est avéré définitif et sans recul ni idée de renoncement ni abandon.
Les rendez-vous de l’amant et sa nouvelle maîtresse se multipliaient sous les yeux mêmes de ses proches. A ce stade, personne n’avait le pouvoir ni le courage de les empêcher de sombrer dans le pêché ni de récriminer non plus contre leur acte immonde et malvenu.
Les relents de leurs trahison et actions scélérates se propageaient parmi les habitants et l’information commença à circuler de bouche à oreille.
Avec le consentement effectif de Hamdane, frère de Yamna, considéré comme étant l’acolyte principal dans cette affaire de mauvaises mœurs, Mekki se rendait fréquemment chez la famille de sa dulcinée. En agissant de la sorte, il se permettait de transgresser ce qui est interdit et prohibé en faisant fi aux règles et lois en vigueur.
Thami, pris par son rôle de cuisinier de Jodard, s’absentait le plus souvent de la maison et ne rentrait que rarement chez lui. Et ce n’était que plus tard qu’il a été informé par une femme de son entourage que sa femme le trompait avec son collègue de travail.
A la ferme, tous les ouvriers étaient au courant de la situation. L’aventure amoureuse de Yamna et Mekki était devenue leur sujet à discussion par excellence. Thami portait à leurs yeux l’étiquette d’un nouveau cocu qui devait réagir pour prendre sa revanche et se manifester par n’importe quel moyen contre les commérage dénigrants des mauvaises langues qui s’en prenaient à sa réputation en médisant de lui et dans son dos.
A la tombée de la nuit, il se dirigea vers son oncle Hamri pour lui exposer son cas et solliciter son aide.
— Bonsoir mon oncle ! dit-il, l’air énervé et mélancolique.
— Tout va bien Thami ? lui demanda son oncle. Tu as l’air bizarre et triste. Qu’est-ce-que tu as au juste ?
— Tu ne sais pas ce que j’ai, mon oncle ? grogna-t-il en soupirant de colère et d’indignation.
— Je viens de l’apprendre ce jour même, à la ferme, lui répondit-il, tout hanté par quelque sentiment d’animosité à l’égard de Mekki et inquiet de la mauvaise impasse dans laquelle se trouvait son neveu.
— Ma femme, qui n’a jamais osé me donner mauvaise impression, me trompe avec mon ennemi ! cria Thami, et moi, le bougre que je suis, je ne savais pas ce qui se tramait à mon encontre.
— Est-ce que toutes ces rumeurs qu’on raconte à son sujet sont-elles vraies ? demanda son oncle.
— Il n’y a pas de fumée sans feu, oncle. Ce ne pourrait être que vrai, soupira Thami de rage et d’indignation. Au début ce n’était que des racontars, me disait-on, mais maintenant tout devient réalité et moi je pense qu’il n’y a pas de doute à ça. En cherchant à me discréditer aux yeux de tout le monde, ces deux traitres ont signé leur arrêt de mort. Je ne vais pas rester les bras croisés.
— Que comptes-tu faire alors ? lui demanda son oncle.
— Je suis venu te demander conseil avant d’entreprendre quoi que ce soit, confia Thami, hors de lui.
— Tu dois d’abord t’en assurer, conseilla-t-il. Et quand tu en auras eu des preuves tangibles, tu porteras plainte contre les traîtres.
— Et que dois-je faire face à ces ragots qui visent à me flinguer ? Suivre la voie royale qu’est la loi ? hurla Thami, ça ne réparera jamais l’irréparable. La solution que j’envisage, c’est de leur trancher la tête avec cette hache et en finir avec ces histoires une fois pour toute.
— Je ne suis pas d’accord que tu fasses une chose pareille, dit son oncle. Il va falloir que tu temporises, sinon tu seras accusé d’homicide volontaire et tu moisiras en prison le restant de ta vie. N’agis pas comme un lâche en prenant les choses à l’envers.
— Je n’ai pas le choix, oncle, gronda-t-il. Cette trahison devient insupportable pour moi et ça ne me donne que du fil à retordre. Ils se sont mis à filer du mauvais coton et leur punition doit être la mort avec l’arme blanche que je vois comme mon seul recours.
— Débarrasse-toi de cette hache ! lui demanda son oncle. Le mieux est de te calmer pour l’instant. Le recours à la vengeance que tu envisages n’est pas salutaire. Déprends-toi vite de cette idée.
— Je ne changerai pas d’avis sur cette solution, déclara Thami, en pleine déception.
— Afin que tu puisses te calmer et reprendre tes esprits, dit son oncle, allume-toi une cigarette et prends ce verre de thé.
— Depuis le jour où j’ai appris cette mauvaise nouvelle, ma dose de cigarettes par jour a doublé et j’en consomme maintenant deux paquets, dit Thami.
— Ne te fais pas beaucoup plus de mal, conseilla son oncle, un délit de cette envergure ne sera que lourdement payant. Si tu suis la voie de la justice, tu obtiendras sûrement gain de cause.
— Qu’est-ce que Je dois dire à mes enfants encore en bas âge ? demanda-t-il en gesticulant. Que leur mère est infidèle !
— Ne leur dit rien ! C’est une affaire d’adulte, lui suggéra son oncle. Ils sont encore trop petits pour comprendre les raisons de son infidélité. Alors ne les mêle pas à ce problème que tu devras résoudre sans le moindre tapage.
— Et cette sorcière qu’on appelle Lalla Zahra, que mérite-t-elle ? se demanda Thami en regardant son oncle, l’air enragé.
— Pourquoi tu veux incriminer cette femme ? lui demanda son oncle.
— C’est elle qui est à l’origine de mon malheur. C’est elle et personne d’autre qui a joué le rôle d’entremetteuse, dit Thami en fulminant de rage. Elle a bien mâché la besogne à ce criminel de Mekki et c’est à cause d’elle que mon honneur vient d’être souillé.
— Et c’est pourtant la femme de Ghali, son oncle, dit Hamri. Elle devait avoir honte de s’impliquer dans cette affaire odieuse en jouant le rôle d’instigateur. Le fait de séparer sans le moindre remords une femme de ces enfants et de son mari en l’incitant à s’enliser aveuglément dans cette sorte de débauche, est un délit grave et punissable.
— On m’a dit, expliqua Thami, que c’est grâce à ses imbécillités et à son rôle d’entremetteuse que son mari a pu obtenir un travail assez rémunéré au même titre que Hamdane, le frère de cette traîtresse d’épouse, que je qualifie de proxénète vil et bas.
— Elle sera découverte et mise à nu, ne t’en fais pas Thami ! grogna son oncle.
— Elle doit payer les pots cassés, cette vieille harpie, ajouta Thami. Elle nous a toujours flattés en se passant pour une femme gentille et honnête. Elle venait constamment chez moi et je n’ai jamais douté de sa crédibilité. Je la traitais toujours de la façon la plus convenable et idoine pour lui témoigner de notre affection, mais hélas !
Thami quitta la maison de son oncle Hamri sans avoir envisagé d’autres solutions que de tuer à coups de hache ces trois traîtres qui lui ont empoisonné la vie. Il se mettait à penser au devenir de son deuxième mariage qui était déjà en passe d’aller à vau-l’eau à cause de la niaiserie de sa femme et la trahison manifeste de cette infâme canaille de son soupirant, aidé par cette espèce de harpie, Lalla Zahra.
A la ferme tout comme à la maison, ses idées tournaient autour de cette histoire d’infidélité conjugale. La nuit, il ne dormait pas bien. Il ressassait des regrets au sujet de son manque de vigilance. Il imputait son malheur aux moments d’amusement qu’il passait tous les soirs au café du village à jouer aux cartes sans avoir consacré un tant soit peu de temps pour surveiller ses arrières. Pris par ce genre de loisir ludique, il se reprochait de ne pas avoir contrôlé les va et vient de cette sorcière, qui avait réussi à empiéter sur ses plates b****s et à s’immiscer en douceur dans sa vie pour la chambouler d’un seul coup en la mettant sens dessus dessous.
Mais il se ressaisit et en en voulant à sa femme qu’il considérait comme la seule et unique responsable de cet acte d’adultère. Il prit la résolution de ne pas la répudier chez ses parents en attendant le procès qu’il avait intenté en justice.
Malgré cette prise de disposition, Mekki était déterminé à retirer à son profit Yamna du foyer conjugal. Il n’en démordait pas et continuait à manifester son désir de se l’approprier. Il la considérait comme étant un bien matériel, rare et presque introuvable, qui valait son pesant d’or pour sa valeur intrinsèque.
Il s’est habitué à se rendre chaque soir chez les parents de Hamdane pour passer le temps qu’il fallait avec sa maîtresse. Yamna ne se souciait plus des commérages des voisins ni de l’avenir de son mariage et de ses enfants.
Comme ses parents n’avaient pas d’autorité sur elle pour la dissuader de commettre des bêtises, ils se sont résolus à la laisser faire ses quatre volontés tout en restant indifférents à l’égard de sa relation extraconjugale avec cet homme.
Sans engager la procédure de divorce, Thami, qui n’avait pas obtenu gain de cause dans le procès engagé, décida de renvoyer Yamna chez ses parents. Ceux-là n’ont montré aucun sentiment de regrets ni de remords à l’égard de leurs petits enfants abandonnés à leur sort.
Ayant appris sur le vif cette mauvaise nouvelle qui allait faire couler beaucoup d’encre, Mina se fâcha contre son mari et dit :
— Est-ce que je peux savoir ce qui se passe au juste avec la femme de Thami ?
— Tu veux savoir quoi à propos de cette femme ? répliqua-t-il avec indifférence.
— J’ai besoin de savoir la vérité à votre sujet, tous les deux, dit-elle !
— Je ne possède pas la vérité que tu veux savoir, rétorqua-t-il sans le moindre souci de la vexer.
— Arrête de mentir ! cria-t-elle, l’air coléreux et irascible. Tu me trompes avec une femme mariée qui a déjà quatre enfants ! Tu n’es qu’un fornicateur qui mérite de brûler en enfer ! Je suis au courant de tout ce que tu fais avec cette dévoyée qui n’a pas du tout froid aux yeux de contrebalancer toute sa vie conjugale d’un revers de main.
— Qui t’a raconté ces mensonges ? grogna-t-il.
— Le Douar est petit et rien ne reste caché ! dit-elle. Grâce au bouche à oreille tout se propage en une seconde. Et tes enfants ne te disent rien ? Tu veux les abandonner sans honte ni crainte de Dieu ? De quel droit tu te permis de démolir la vie des autres ?
— Tu racontes des choses sans importance que, moi, j’ignore, bredouilla-il.
— Et cette femme, tu ne l’ignores pas ? dit-elle.
— Cesse de m’importuner avec des histoires à dormir debout. J’en ai assez de tes soupçons infondés, dit-t-il en faisant mine d’être fâché.
Mina voulait se venger de son mari. Un jour, elle est allée chercher Thami. Il habitait près de ses frères, à elle. Elle discutait avec lui de la liaison de son mari avec Yamna. En examinant la question de fond en comble, ils avaient envisagé toutes les possibilités de faire face au problème.
Bien qu’il se fût abstenu de lui raconter ce qu’il comptait faire pour prendre sa revanche contre son mari, il n’a pas pu lui cacher son mécontentement à propos de sa vie conjugale qu’il considérait comme étant démolie et détruite.
Ne différant en rien de particulier de la maîtresse de son mari, Mina était, elle aussi, le type de femme abordable. Elle n’hésiterait même pas une seconde à accepter à cœur ouvert les avances de quelqu’un s’il tentait de lui faire un brin de cour.
Sans faire entrer en ligne de compte ses faiblesses de femme facile, Mina changea le ton de la conversation avec thami et dit :
— Mon mari ne peut être qu’un s****d et traitre !
— Et ma femme n’est qu’une traitresse ! dit-il-t-il sur le même ton qu’elle.
— Comment cela pouvait-il arriver à notre insu ? demanda Mina.
— Nous étions été loupés, toi et moi ! avoua-t-il.
— Quelle est cette personne vile et crottée qui a pu faciliter leur rapprochement ? demanda-t-elle.
— C’est la femme de Ghali, dit-il. Cette maquerelle se présentait tout le temps sous des airs de gentillesse et d’amabilité.
— Je connais les tours de malice et de ruse que jouait cette sorcière qui aura affaire à moi, dit-elle.
— Cette entremetteuse est dans le collimateur et elle va payer le prix fort de ses imbécilités, menaça Thami.
— C’est une crève-la faim qui vend sa dignité, si elle en a une, à vil prix, dit-elle. Elle met toujours en avant ses intérêts de mesquine et cherche à gagner de l’argent sale au détriment de l’honneur des autres. Qu’elle aille brûler en enfer !
— Et ta femme comment est ce qu’elle s’est-laissée duper par cette harpie ? demanda Mina.
— Hamdane, son frère, est en quelque sorte responsable du malheur qui nous frappe, dit Thami.
— En quoi peut-il être responsable ? demanda Mina.
— C’est bien lui qui invitait Mekki, ton mari, à se rendre chez ses parents, L’informa Thami. En acceptant ses visites répétées, il l’a encouragé implicitement à se rapprocher de plus en plus de sa sœur Yamna. Cette traînée, m’a-t-on dit, qui partageait avec lui le même plat, a fini par se jeter dans ses bras en faisant fi de toutes les règles et convenances sociales.
Yamna est tombée follement amoureuse de Mekki. Elle s’offrait corps et âme à lui. Ils s’attachaient l’un à l’autre. Tout le temps qu’ils consacraient à leurs rencontres intimes, l’ont bien mis à profit.
A force de s’aimer, ils sont devenus mari et femme avant même d’avoir eu le droit d’annoncer leurs fiançailles. C’était le monde à l’envers dans ce Douar.
C’était là où les habitants assistaient passivement à une liaison amoureuse malvenue. C’était là où parents et frères sont les témoins d’une vie conjugale illégalement envahie sans que personne ne s’avisât de remettre les choses à leur place.
Ils n’étaient pas en mesure de parler ni réfuter quoi que ce soit. La raison en était claire et nette : Mekki était en position de force. Et quiconque voulait critiquer ses actes ou les diaboliser, il le mettrait à la porte de la ferme. C’étai l’homme le plus craint après Boubi, son bras droit, avec lequel il tissait de bonnes relations ethniques.
En dépit de la considération que lui accordaient Jodard et ses enfants, Thami n’a pas pu le remettre à sa place. C’étaient bel et bien des étrangers qui ne tenaient pas compte des intimités des autres. Toutes les luttes intestines qui sont survenues parmi les ouvriers, hors de l’enceinte de la ferme, ne les intéressaient nullement.
Mina n’évoquait plus le problème d’infidélité et de trahison avec son mari. Elle avait pris ses distances et ne lui adressait guère la parole. Elle disait qu’elle ne pouvait pas le dissuader de son mauvais pas. Elle savait déjà que c’était un coureur de jupon qui avait un passé plein d’aventures amoureuses, mais toutes n’étaient que malheureuses. Elle jugea inutile de le talonner pour le surprendre et créer un scandale qui ne pourrait pas servir son intérêt.
Elle commença à réfléchir sur le mode de réaction adéquat, susceptible de lui permettre de prendre sa revanche sans mettre sa vie en danger.
Elle a cru bon d’établir, d’entrée de jeu, une relation amoureuse avec Thami pour le préparer à un mariage éventuel. L’idée de passer à l’action lui germa dans la tête et elle se focalisa sur la manière appropriée pour l’attirer et l’inciter à l’aimer.
Elle savait que Thami n’était pas le type d’homme qui s’interdisait d’aimer une autre femme. Selon ses informations, Yamna ne comptait mieux que Sfia que parce qu’elle lui avait donné des enfants. Si ce n’était pas le cas, elle ne l’aurait jamais intéressé en tant que telle.
Quand la relation établie entre la maîtresse et son amant avait pris de la consistance, Lalla Zahra la sorcière s’est retirée du terrain de jeu et ne s’intéressait qu’au travail de son mari. Elle comptait les jours de la quinzaine pour s’emparer de sa paie et en faire ce que bon lui semblait.
Elle paraissait mener une vie normale en faisant semblant de ne rien savoir de la vie de Yamna. Mekki ne la voyait pas assez comme avant. Il ne la convoquait à son service que le jour où il voulait se concerter avec elle sur un sujet quelconque qui lui tenait à cœur. Elle ne recevait plus de cadeaux ni d’argent de sa part. Mais, à ses yeux, elle était l’initiatrice par excellence du plan d’action qui a permis de faire tomber Yamna dans ses filets.
Au moment où Mekki profitait de sa nouvelle vie avec Yamna, Thami et Mina se mirent à se rapprocher pour concrétiser leur relation. Ainsi, dans l’intention de soulager leur déception, panser leurs blessures morales et surmonter l’échec cuisant de leur vie conjugale, ils se fixaient des rendez-vous pour engager des conversations.
— Ne t’en fais pas Thami ! dit Mina. Je sais ce que tu vaux.
— Moi aussi, je connais ta valeur, avoua Thami.
— Maintenant que les choses ont pris cette tournure, je veux que tu m’aimes pour oublier cette traîtresse. L’amour, à mon sens, n’est jamais destiné à une femme qui le réfute. Le tien peut facilement changer de cap pour se focaliser sur celle qui le mérite. Il n’est absolument pas l’affaire d’une seule partie et si c’est le cas, il sera voué à l’échec à coup sûr.
— Sois rassurée Mina, je sais comment m’y prendre dans de telle situation et qu’elle femme je dois aimer pour oublier les mauvais souvenirs laissés par une autre. Je saisis bien ce que tu veux dire. Aimer d’un seul côté n’est pas suffisant. La réciprocité dans un couple est une condition sine qua none et sans elle rien ne perdure.
— Si tu n’as pas d’empêchement, toi et moi, nous allons nous aimer sans la moindre contrainte. Nos enfants vont devenir assez grands pour comprendre plus ou moins les tenants et aboutissants de nos démêlés et supporter qu’ils le veuillent ou non tous les déboires résultant de telle dissidence et séparation.
— Ils n’ont pas le choix, affirma Mina. La responsabilité de cette nouvelle donne n’incombe pas à eux. Ils sont innocents de ce qui advient et personne ne devra juger utile de leur reprocher quoi que ce soit. La vie en tant que telle ne manque pas de ce genre de situation. Il y’en a ceux qui s’aiment et s’estiment et d’autres qui se détestent faute de ne pas savoir se respecter durablement et mutuellement.
— Je suis d’accord avec toi, Mina, dit-il. Même dans la majorité des cas, c’est les enfants qui payent les pots cassés, rien ne donne raison aux parents fautifs de s’estimer heureux en commettant l’impardonnable ni les préserve de devenir la risée et l’opprobre de leur entourage.
— J’espère que mes enfants, dit-elle, ne me tiennent pas rigueur dans cette affaire parce que je ne suis en aucun cas responsable de la déviation de leur père. Tout comme eux, je suis tellement lésée que je subis, malgré moi, les conséquences du comportement pervers de ce misérable de Mekki.
— Les miens aussi seront dans la même situation que les vôtres ! ajouta-t-il. Le jour où grandiront pour devenir adultes, ils vont chercher à comprendre, par eux-mêmes, les raisons exactes de notre séparation.
— Cette gueuse va peut-être se marier avec ce traître de Mekki, dit-elle et moi, vu ma situation de mère soumise et docile, je n’y peux rien contre ce satané mariage.
— Ce n’est pas étonnant pour moi, confia-t-il. Qu’ils aillent au diable tous les deux !
Mina était convaincue que Mekki, son mari, pris au piège d’un amour fou et aveugle, ne renoncerait plus jamais à Yamna. Elle se faisait à l’idée que son mari a été envoûté. Cette sorcière de Lalla Zahra aurait dû lui concocter une potion magique qui l’avait rendu fou amoureux de sa maîtresse.
Pour mettre un terme à ce mariage chancelant, elle avait jugé bon de rejoindre la maison de ses parents pour vivre auprès de ses deux frères, de leurs enfants et de son fils aîné, issu d’un premier mariage.
Grâce à ce retour malencontreux, ce jeune homme de vingt ans l’avait bien comblée d’amour et d’affection et elle en retour ressentait un grand plaisir de l’avoir à ses côtés. C’était un homme actif et plein de dynamisme. Il travaillait lui aussi comme saisonnier dans la ferme. Il était bien estimé au Douar Doum et tout le monde l’aimait pour sa gentillesse et son sourire permanent. Pendant tout le mois de Ramadan, en se servant d’une sorte de flûte de roseau bien sifflante, il passait à heure fixe devant toutes les maisons du Douar pour réveiller les habitants qui devaient se lever pour prendre le shour.
Mis au courant de l’arrivée de Mina chez ses frères, Thami commença à la voir régulièrement pour discuter avec elle de leur projet d’avenir et fixer une date pour se mettre ensemble.
De son côté, Mekki continuait de se rendre chez Yamna presque quotidiennement et vivre son amour au grand jour. Se rendant compte que Mina avait quitté le foyer conjugal de son propre chef en délaissant ses enfants, il profita de son absence et consulta Hamdane pour activer son mariage avec elle et l’amener à vivre chez lui. Hamdane, qui attendait ce nouveau pas avec impatience, avait accepté la proposition de Mekki sans la moindre objection. La nouvelle du mariage se propagea parmi les habitants et chacun se mit à examiner cette histoire à sa façon. Certains encensaient par crainte cette fameuse et illégale union, d’autres la diabolisaient sans ménagement.
Nouvellement mariée avec son soupirant, Yamna a rejoint de bon gré la maison où vivait Mina avec ses enfants qu’elle avait abandonnés par contrainte.
N’ayant pas pu empêcher ce mariage insensé, Thami s’est marié, lui aussi, avec Mina et l’amena vivre avec ses enfants sous le même toit.
Cet échange de femme qui n’obéissait à aucune loi morale, survenu par la faute d’un ordre improvisé et mal établi, avait défrayé la chronique et faisait couler beaucoup d’encore.
Toute la région en faisait un sujet à discussion et maudissait ce type de mariage malsain et indécent qui n’avait pas respecté d’un iota les règles et les croyances morales que cet enfoiré avait outrepassées en s’embarquant dans une aventure capricieuse et fantaisiste.
« Rien n’est figé, reprit Thami pour conclure. Tout se transforme en bien ou en mal et on ne récolte d’habitude que ce qu’on sème. La vie est pleine de pièges et il faudrait savoir poser les pieds là où il fallait. Tout ce qu’on se contente de bâtir sur un terrain mouvant finira toujours par s’effondrer. Tous les regrets et remords que l’on se met à ressasser ne font qu’amplifier nos sentiments de tristesse et de chagrin