Chapitre XX, suite 1

5000 Mots
d’affronter de nouveaux problèmes. J’ai peur que ma vie devienne un désastre. Je ne peux plus te recevoir chez moi. Notre relation commence à faire l’objet de soupçons et je ne veux pas risquer le pire.      —   Tu parles vrai ou tu plaisantes ? demanda Farida, l’air étonné.      —   Je te parle sérieusement, avoua-t-il. Je n’aime pas courir le risque de continuer à nous voir. Tes frères sont dangereux et agressifs et pourraient s’attaquer à moi à tout moment. Va-t-en et n’y reviens plus ! Je t’en supplie. J’ai des prémonitions macabres et je ne peux pas déchiffrer ce qui pourra m’arriver exactement dans les jours à venir.      — Tu m’as eue ! s’indigna-t-elle. Tu vas voir, je vais leur raconter tout, espèce de traître. Tu me prends pour une roue de secours. Tu as profité de moi et tu veux maintenant m’abandonner sans scrupules. Où sont-elles passées tes belles promesses qui s’avèrent maintenant mensongères ?     —  Ne dis rien s’il te plait ! supplia-t-il, tu risques de me créer de sérieux problèmes et je ne suis pas en mesure d’affronter tes frères si jamais ils décident de se venger de moi.            Touchée derechef dans son amour-propre et sa dignité de femme honnête, chaste et pure, Farida se sentait dupée et mal dans sa peau. Elle raconta tout ce qui s’est passé à sa mère.            Zhor n’était pas contente du comportement insolite et surprenant, adopté en fin de compte par Thami à l’égard de sa fille qui n’a pas cessé de verser des larmes pour avoir été embobinée.             Sans perdre de temps, elle n’a pas hésité à mettre ses fils au courant de la situation de leur sœur et de la promesse fallacieuse de son mariage.                           Un jour, juste avant le crépuscule, les deux frères de Farida, armés de gourdins cloutés, interceptèrent Thami qui revenait du village à bord de sa moto et n’étant armé d’aucun moyen de défense.              Sans engager de conversation préalable avec lui et sous les yeux de quelques habitants du Douar Doum, ils bondirent sur lui et se mirent à lui asséner plusieurs coups de gourdin sur la tête au point que le sang lui coula sur tout le corps.             Malgré ses cris et ses appels à l’aide, personne ne s’avisa de  venir à son  secours pour le sauver de cette agression méchante et odieuse.            Ce n’était que son oncle Hamri, le beau-père du plus grand de ces agresseurs qui en vint d’intervenir quand La victime était dans un état grave et saignait beaucoup.            Tous les habitants s’attroupèrent pour s’enquérir des motifs scandaleux qui avaient provoqué ce cette agression où les rapports de force n’étaient pas les mêmes.              Les commères, qui ne rataient aucune occasion pour ébruiter des nouvelles toutes fraîches, disaient que la fessée que la victime avait reçue était un acte de vengeance visant à lui faire payer au centuple la bêtise qu’il a commise en ayant  dupé Farida.              L’affaire a pris des dimensions démesurées et plus graves encore quand le lendemain, Thami décida de se rendre justice par lui-même.               En dépit des blessures d’hier cachées sous le casque de sa moto, elle organisa une équipe armée de gourdins et de triques.               Moussa le sauvage, l’ex mari de Farida, qui en faisait partie, s’en prit à l’oncle des deux agresseurs et le frappa à terre comme s’il voulait le tuer.              Un combat corps à corps éclata entre les membres antagonistes des deux familles qui s’affrontaient pour le pire. Le bilan de ces affrontements était lourd car les blessures des deux côtés étaient graves.              Ce n’était  qu’au bout de trois jours que l’intervention des gendarmes a mis fin à cet accrochage où Moussa se montra comme un vrai sauvage sanguinaire et féroce.              A l’issue d’une enquête, tous les adversaires furent passés devant le tribunal et avait écopé, pour la plupart, de plusieurs mois de prison.             Farida, qui était à l’origine de cette altercation farouche et cruelle, se maria avec un autre homme loin du Douar Doum à qui elle donna plus d’un enfant. Mais à la suite d’une longue maladie incurable, elle fut morte toute jeune en laissant derrière elle  les mauvais souvenirs inoubliables de cet affrontement farouche et impitoyable.                                        CHAPITRE XXI                  Tamou était mariée à un homme qui avait dû divorcer d’avec elle, à cause d’un malentendu dégénérée en rupture définitive.                De ce premier mariage, un fils fut né. Quand il est devenu  adulte, il se mit à travailler, lui aussi, à la ferme comme saisonnier. Selon sa mère, ce jeune homme Il n’avait pas la chance de trouver sa place dans ce milieu hypocrite et plein de clientélisme.               Boubi et ses alter égos le détestaient tellement qu’ils ne lui avaient  jamais offert l’opportunité de montrer ces capacités et son savoir-faire.             Totalement scandalisée par la malchance de son fils le traitement de faveur qui régnait dans le milieu des ouvriers, Tamou décida de l’envoyer travailler auprès de son frère Moukhtar qui n’a pas décliné sa demande.             Hammouda commença à travailler comme graisseur et aide conducteur avec son oncle Moukhtar qui le traitait mal en le gourmandant si souvent pour la moindre faute constatée.             Cependant, il continua son petit bonhomme de chemin en supportant tant bien que mal toutes les grossièretés et insultes de son oncle.             Tamou, qui n’avait pas l’esprit tranquille tant que son fils n’était pas encore marié, proposa à son frère Moukhtar l’idée de lui trouver une femme qui puisse aider Sfia aux différentes tâches ménagères et lui tenir compagnie aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la maison.               Moukhtar trouva que l’idée de sa sœur est tellement géniale qu’il est allé la suggérer à Hammouda. Celui-ci n’a pas hésité d’accepter de se marier pour fonder une famille plutôt que de continuer à gaspiller à tort et à travers le peu d’argent qu’il gagnait.               Contente de la bonne volonté de son fils, Tamou avait pris toutes les dispositions nécessaires pour lui trouver une femme.               Pour faire vite, elle se mit à frapper toutes les portes des maisons où vivaient encore des filles célibataires avec leurs parents. Mais à chaque fois qu’elle passait voir celle qui pourrait répondre à ses attentes, elle revenait bredouille chez elle.               Sans se laisser décourager par la malchance de ne pas avoir tombé sur la femme qui conviendrait à son fils, elle se tourna vers Jamila, l’ex femme de Brahim.             Ainsi, Par un jour de souk, elle avait pris l’initiative de  se rendre chez elle. Aussitôt arrivée devant l’entrée de la maison, elle se mit à l’appeler à tue-tête. Bien que sa voix si forte fût  noyée dans le bruit des aboiements assourdissants d’une meute de chiens des maisons mitoyennes, chétifs et apparemment affamés, qu’elle repoussa en les menaçant avec son bâton, elle continua  à appeler :        — Jamila ! Jamila ! Est-ce qu’il y a quelqu’un dans cette maison ? demanda-t-elle.             Le chien de la maison, attaché solidement au pied d’un arbre de grenadier, se mit à aboyer lui aussi de toutes ses forces et Jamila sortit en accourant à sa rencontre.     —  Ah ! C’est toi Tamou ! Entre ! Entre ! Sois la bienvenue !     —  Ce n’était pas facile pour moi de repousser tous ces chiens farouches et méchants. Dis donc ! Est ce que tu es seule ? demanda-t-elle en braquant son regard sur tous les coins de l’enceinte de la maison.       —  Tu as oublié ou quoi ? dit Jamila, aujourd’hui, c’est  notre jour de souk. Tout le monde s’y rend pour s’approvisionner en denrées alimentaires, légumes verts ou que sait-on.                  — Tout à fait Jamila ! Excuse-moi, je n’ai pas fait attention parce que  je n’y suis pas allée cette fois, dit Tamou.     —   Pourquoi alors ?  demanda Jamila,  l’air étonné.     —  Tout simplement parce que j’ai laissé la priorité aux choses sérieuses. Et maintenant, je voudrais voir tes parents au sujet de mon fils Hammouda, confia-t-elle.     —  Qu’est ce qu’ils ont à voir, mes parents avec ton fils, un problème ? demanda-t-elle.       — Il n’y a rien qui puisse t’inquiéter, Dieu soit loué ! répondit-elle.  Mais puisque tu es là, ça tombe bien.      —  Je n’ai pas compris quel est l’objet de ta visite, Tamou ! dit-elle.             —  Tu vas le comprendre tout de suite, répondit-elle.      —  Je ne vois pas bien ce que je dois comprendre ! dit Jamila.       —  Mon fils doit se marier pour faire des enfants, confia-t-elle.       —  Et qu’est ce que j’ai à voir, moi, dans cette affaire ? dit-elle, l’air nerveux. Le mariage est devenu à mes yeux une absurdité impardonnable pour celle qui se marie sur un coup de tête sans savoir avec qui elle va faire sa vie. Mon cas avec Brahim est un exemple vivant.       — Je connais ton histoire ! dit Tamou. Deux mariages échoués, c’est un peu insupportable. Mais l’échec de telle relation  ne dépend pas uniquement de la femme toute seule dans la majorité des cas de figure. L’homme a lui aussi sa part de responsabilité dans tout ce qui arrive aux couples qui se séparent sans prendre le temps de réfléchir à ce qui est de mieux pour les deux parties.      —  Mon histoire ou si tu veux dire mon sort peut être celui d’une multitude  de femmes à qui la chance n’a pas souri comme il se doit, renchérit  Jamila  en soupirant d’indignation.      —  Ne t’en fais pas, la chance va te sourire cette fois si tu garde encore confiance en toi-même, la rassura-t-elle.        —  Mon prétendant potentiel ne s’est pas encore manifesté ! s’exclama Jamila en rigolant.       —  Et que diras-tu s’il vient maintenant frapper à ta porte ?  demanda-elle.       —  Qu’il soit le bienvenu ! S’il a de bonnes intentions derrière la tête, je l’accepterai sans réserve aucune, dit-elle.       —  Je me porte garante de la bonne foi de ce prétendant, dit-elle, pace qu’il n’est que mon fils Hammouda au nom de qui je suis venue demander ta main à tes parents qui ne sont pas malheureusement là. Mais je pense que la décision d’accepter ou de refuser revient à toi en premier lieu. Qu’en dis-tu Jamila ?         — Je ne peux pas dire non. Je connais presque toutes ses qualités humaines et encore moins sa bonhomie et son respect envers les femmes, répondit-elle.      — Cela veut dire que tu acceptes sans réserve ? demanda Tamou, qui devint  ravie et souriante.     —  Qu’est ce qu’elle veut accepter ? dit la voix d’un homme  à l’adresse de Tamou.            C’était le père de Jamila qui venait de rentrer du souk avec sa femme, transportant tous les deux leurs achats de vivres nécessaires.    — Que fais-tu chez moi, Tamou, en ce jour de souk ? C’est étonnant que tu ne sois pas là, reprit-il en rigolant.    — Tu vas le savoir à cet instant même, rétorqua-t-elle. Mais, je te vois haletant, reprends d’abord ton souffle ! Rien ne presse pour bien faire !    —  Jamila ! Prépare-nous un thé à la menthe,  lui demanda son père. Tamou est aujourd’hui notre invitée du jour de souk.           Jamila s’exécuta sur le champ pour laisser Tamou parler à son père de l’objet de sa visite inopinée.     — Tu peux parler maintenant Tamou, je t’écoute, demanda le père de Jamila encore essoufflé.      —  Puisque ta fille est d’accord, dit-elle, je veux entrer dans le vif du sujet. Je suis venue te demander la main de Jamila pour mon fils, qu’en dis-tu ?     —   Lequel de tes fils ?  demanda-t-il, l’air surpris.     —  Mon fils Hammouda, qui n’est pas là parce qu’il travaille maintenant en ville avec mon frère Moukhtar,  répondit-elle.     —  N’a-t-il jamais été marié ?  interrogea-t-il.     —  Non, jamais !  affirma-t-elle.     —  Puisque Jamila est d’accord, moi, je n’ai aucune objection,  dit-il. C’est une femme adulte et elle a besoin de refaire sa vie avec quelqu’un d’autre. Je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’il soit votre fils.            Jamila apporta le thé avec des amuse-bouches et servit tout le monde. Elle était aux anges parce que son mariage en ville lui permettrait de vivre une nouvelle vie plus décente que celle qu’elle menait à la compagne. Tamou se sentait fière d’avoir accomplie sa mission convenablement.               Après avoir fixé une date butoir, les nouveaux ont organisé une petite cérémonie symbolique  pour célébrer leur mariage. Moukhtar, ses enfants et Sfia ont pris part à cette fête éclair.              Le fils de Jamila était confié à la mère de Brahim, qui n’avait pas d’autres enfants pour s’occuper de lui et de bien l’élever.              Après quelques jours, ils ont rejoint tous la maison où ils habitaient. Jamila  était une campagnarde. A vrai dire, elle n’en savait rien sur la ville, contrairement à Sfia qui se considérait comme étant une vraie citadine. Elle connaissait tous les rouages de la vie en ville.               Moukhtar et son neveu Hammouda étaient toujours en déplacement d’une ville à l’autre. Ils s’absentaient de la maison beaucoup plus qu’il n’en fallait.              Les enfants de Moukhtar n’étaient pas en mesure d’apporter tout le confort nécessaire à sa femme et à celle de Hammouda.              Sfia commença à emmener Jamila en ville pour lui montrer des choses qu’elle n’avait jamais vues auparavant. Elle  promit de lui faire visiter tous les endroits de délices et savourer ce mode de vie  divertissant et rempli de tant de merveilles.             Afin de la mettre dans le bain et lui apprendre progressivement tous les rudiments d’un nouveau jargon, elle lui dit de but en blanc :      —  Jamila !  Ce matin, nous allons faire le ménage dans toute la maison.      —  C’est quoi le ménage ?  demanda-t-elle naïvement. Je n’ai pas compris ce que tu voulais dire. Je ne suis pas habitué à entendre ce genre de mot.      —  Ecoute, je t’explique, dit-elle : c’est l’ensemble des travaux d’entretien et de propreté qu’on effectue dans un intérieur comme celui de notre maison. Compris ?     — Ah ! Je vois, c’est comme l’on fait à la campagne, dit Jamila, qui se répandit en explication : «  Chez nous, chaque femme ou fille adolescente doit être capable de faire ce travail. C’est une tâche qui consiste à asperger d’abord le sol de la maison avec de l’eau avant de passer des coups de Balais. Ces outils sont faits pour la plupart de brindilles de ricin ou de tamarix. Ce qui est difficile à faire, pour nous, à la campagne, c’est le ménage, entre autres, des soit disant étables, écuries et  bergeries d’où il faudrait ramasser chaque matin les déjections des animaux et les transporter à l’aide de brouette dans un amas de fumier à l’extérieur de la maison. »     —  Ne commence pas à mélanger les choses ! répliqua Sfia, je ne parle pas de la campagne. Oublie ça, veux-tu ?     —   Moi, c’est ce que je sais faire, dit Jamila.      —  Ne vas pas plus vite que la musique ! Ecoute d’abord pour comprendre, dit Sfia, sinon on ne va pas s’en sortir. Pour le ménage, nous avons grosso modo besoin d’ingrédients, de serpillières,  de raclettes, de balais emmanchés et d’un ou deux seaux. Je vais te montrer comment tu dois t’en servir et du coup, tu apprendras facilement. Chaque jour, on doit mettre les déchets ménagers à la poubelle et faire la vaisselle après chaque repas. On ne doit jamais oublier de passer dans les chambres pour relever les rideaux, ouvrir les fenêtres,  tirer les draps et les couettes pour  laisser les lits s’aérer.      —  D’accord ! Ce n’est pas la mer à boire ! avoua-t-elle, c’est facile pour moi de faire ces choses et d’autres encore. Ce travail est moins fatiguant  que celui qu’on fait à la campagne.      —  C’est ce que je veux que tu apprennes pour passer ensuite à ce qui est plus important pour nous, dit Sfia. Nous n’allons pas rester toutes les deux confinées dans un coin de cette maison étriquée et étouffante pour attendre désespérément le retour de Moukhtar et Hammouda qui s’absentent autant qu’ils veulent. Nous avons, toutes les deux, besoin de changer d’air, de goûter aux délices d’un peu de liberté pour pouvoir voir la vie en rose, profiter du moment présent et nous imprégner de l’expérience des belles choses qui évoluent tout autour de nous.       — Pour ce qui est de nos deux maris, je pense que leur absence est motivée par le genre de travail qu’ils effectuent,  dit Jamila naïvement sans savoir ce qu’il pourrait l’attendre.      —  Ta naïveté démesurée prouve que tu n’as pas encore tiré la leçon des méfaits que Brahim avait commis et que tu continues à croire toujours aux hommes après ce qu’il t’a fait avec Zineb ! reprocha Sfia. Le mieux pour toi, c’est d’oublier, d’une part, cette fameuse idée reçue consistant à être soumise et sincère et, d’autre part, à suivre mes conseils. Ils vont te permettre de te libérer du carcan de l’ignorance et de combler toues les lacunes  que tu as en matière manque de savoir-faire. Avec mon idée, tu vas aussi apprendre comment tu peux gérer ta vie toute seule et sans homme.       —  Je n’en sais rien, dit Jamila, qui commence à avoir des doutes sur son nouveau mari.      —  Et ce qu’a fait Mekki avec la femme de mon ex-mari ne te dit rien ? Alors, prépare-toi !  ordonna Sfia. Nous allons sortir, toi et moi, pour voir quelques amis. Fais-toi belles ! Ce sont des gens importants. Dorénavant, tu n’auras plus besoin de la petite somme d’argent de poche modique que te jette ton mari à même le sol pour t’humilier en t’obligeant à s’accroupir pour la ramasser.      — Non ! Je ne peux pas faire ça ! protesta Jamila. C’est un péché impardonnable et celles qui se le permettent brûleront en enfer.     — Ne me parle pas de péché ! Tu entends ? dit-t-telle sèchement. Le péché c’est de rester enfermer indéfiniment et attendre le retour de ces deux absents qui prennent l’habitude de découcher sans se soucier de nous. Dépêchons-nous, vas te changer et prends cette robe, elle te sied bien en pareille occasion. Après, nous passerons dans un magasin de prêt à porter et je te choisirai de belles tenues pour que tu te débarrasses de cette défroque des coins reculés de la campagne. Nous nous achèterons même des préservatifs pour nous prémunir contre le risque de grossesse et encore moins toi qui n’es pas stérile comme je le suis.       — D’accord ! Je vais te faire plaisir pour la première et dernière fois et me plier provisoirement à tes désirs, grommela Jamila.      —  J’accepte et respecte ton choix ! dit-elle en murmurant tout bas: « tu va regretter le jour où ta mère t’a mise au monde ».     — Tu dis quoi ? demanda Jamila. J’ai mal perçu ta dernière phrase ! Veux-tu me la répéter ?     — Je parle ne parle qu’à moi-même.  Oublie ça ! Ce sont des paroles qui ne te concernent pas. Fais vite ! Tu es lente ! C’est presque l’heure de partir pour ne pas rater notre rendez-vous. A l’heure qu’elle est, ils sont peut-être sur place.      — On va où ? De qui s’agit-il ? demanda Jamila, toute effrayée.       — On va au bain maure, répondit Sfia en plaisantant. Habitues-toi de ne jamais me poser ce genre de questions idiotes. Tu n’as pas intérêt à le savoir ! Suis-moi et tais-toi un peu.         —   Je ne sais pas pourquoi tu  réprimes carrément mon envie de savoir ? dit-elle       —  Tout simplement parce que, toi, tu veux nous faire rater une occasion d’or. Voilà  pourquoi ! hurla Sfia en jetant un coup d’œil sur sa montre.        —  Ton attitude me fait tellement peur que je n’arrive même pas à me concentrer sur mon maquillage et les objets que je dois mettre dans mon sac à main. Je ne sais pas combien de temps nous resterons absentes de cette maison et pourquoi faire ?      —  Tu n’es qu’une idiote qui n’apprendra jamais les bonnes manières, dit Sfia. Alors, si tu veux que ton mariage perdure, tu as intérêt à te soumettre à tous mes ordres, sinon tu risques de perdre ton mari. Je te rappelle que je suis la maîtresse de maison et c’est à moi seule que reviennent toutes les décisions. Moukhtar et Hamouda me mangent dans le creux de la main et ils sont incapables de douter de ce que je pourrais leur raconter à ton sujet. Fais attention et dépêche-toi ! Nous sommes un peu en retard.                 Les deux femmes se dirigèrent vers l’endroit où les attendaient deux hommes dont Sfia était déjà la maîtresse favorite et  assidue de l’un d’eux.                Après les avoir emmenées de bar en bar et de boîte en boîte, ces deux partenaires les ont conduites dans une maison discrète, située à une vingtaine de minutes  de route aux alentours de  la ville. C’était là où elles ont passé  toute la nuit avec eux à faire leurs quatre volontés.                Le matin, quand elles étaient de retour à la maison, Jamila ne s’empêcha pas d’incriminer Sfia pour l’avoir entrainée dans ce milieu malsain de débauche où les relents de boissons alcoolisées et de la fumée de cigarettes de tout genre étaient monnaie courante.               Afin de la calmer, Sfia, lui a mis dans le creux de la main plusieurs billets de banque que Jamila, couverte de honte d’avoir forniqué, scruta avec intérêt et regarda son amie avec le sourire aux lèvres, lui disant que désormais leur sortie allait se multiplier pour gagner plus d’argent que celui de leurs deux maris réunis.               Depuis cette nuit où les deux femmes avaient découché, leur relation avec les enfants de Moukhtar commencent à connaître des hauts et des bas.               Quand Moukhtar rentra à la maison avec son neveu, les deux femmes, qui commettaient le péché en catimini, se sont abstenues de lui raconter tous les problèmes qu’elles avaient eus avec les enfants.               Ceux là, n’ont pas osé, eux aussi,  dénoncer à leur père le comportement insolite de leur belle-mère et lui révéler ce qui s’était passé durant son absence.               Quand ils se mettaient à table pour prendre leur repas ensemble durant ces deux jours de repos, la discussion, qui battait son plein, tourna au tour de divers sujets.              Moukhtar, qui voulait aller du coq à l’âne, posa à sa femme la question de savoir si Jamila avait bien apprécié la vie en ville  et Sfia, qui avait de la répartie, répondit sur le vif :     —  Elle est très satisfaite. Je lui ai montré la mer, les magasins de prêt à porter, les belles pâtisseries, les marchés de vente de légumes et fruits et de poissons, les boucheries, les petits taxis, les gares de trains, les gares routières, le bain maure du quartier et d’autres petites choses qui ne concernent que les femmes rajouta-t-telle en souriant.      —  Je n’ai jamais vu la mer ! dit  Jamila naïvement. Chez nous à la compagne, il n’y a que la rivière où l’on passe toute la journée à s’y baigner, laver les vêtements et se rincer les cheveux, pendant les jours d’Achoura  avec le jus que l’on extrait des feuilles  du figuier de barbarie.       —  En été, tu vas aimer la plage. Elle grouille pendant l’été de plusieurs milliers d’estivants qui viennent de tous bords, dit son mari Hammouda.       —   C’est quoi la plage ? demanda-t-elle.       —  C’est un lieu presque plat et bas d’un rivage de la mer, servant à la baignade des hommes, femmes et enfants, expliqua Sfia qui se porta à son secours.      —  Avec Sfia, tu vas connaître tout ! lança Moukhtar,  ignorant ce qui se trame au juste derrière son dos.         —  Elle a déjà appris  une bonne habitude ! Ironisa le fils aîné de Moukhtar.       —  De quelle habitude tu veux parler ?  demanda Sfia d’un ton sévère.       —  Toi, tu connais déjà la réponse !  lança-t-il à son adresse. Mais mon père non. Raconte-lui et à Hammouda aussi tes sorties répétées chaque soir avec Jamila.      —  Quelles sorties ? demanda Moukhtar, l’air énervé. Parle ! Dès notre arrivée, j’ai senti que quelque chose ne tourne pas rond, murmura-t-il tout bas.            Abasourdie par cette question inattendue, Sfia fut prise de court et ne sut quoi répondre à son mari pour le remettre dans sa bonne humeur. Mais Jamila essaya de lui sauver la face en disant :      —  C’est moi qui ai demandé à Sfia de m’emmener tous les soirs en ville pour voir toutes les lumières belles et lumineuses que je n’ai jamais eu la chance de voir dans ce Douar reclus dont les habitants ne se servent que de lampes à pétrole.      —  Si c’est le cas, ce n’est pas grave ! dit Moukhtar. Oublions ça ! Et sortons de table pour  changer d’air. J’ai envie d’aller boire un café. Tu veux m’accompagner Hammouda ?     —  Je ne dis pas non, mon oncle. C’est intéressant ! C’est une bonne idée que de sortir par ce bel moment du soir, dit Hammouda.     —  Que pense-tu alors de ce que disait mon fils tout à l’heure à propos des sorties de Sfia et Jamila ?  demanda Moukhtar.      —  A ma connaissance,  répondit-il,  Sfia est une prude qui sait ce qu’elle fait. Mais, j’ai de la suspicion envers elles, concernant  leurs  sorties répétées  et je crains que ce ne soit pas pour d’autres raisons.         — Moi, je ne la vois pas comme telle, dit Moukhtar. Je commence à douter de sa nouvelle attitude. Mon fils ne parle pas uniquement de leurs sorties tout court. Il voulait insinuer un truc que nous ignorons, toi et moi. Il a un peu peur de ma mauvaise réaction si j’apprends quoi que ce soit qui touche à ma dignité. Il sait ce qu’il dit. C’est lui qui m’a annoncé la mauvaise nouvelle sur le comportement pervers de sa mère quand je suis sorti de prison. J’ai peur que ce genre d’histoire impardonnable ne se répète derechef avec une autre femme. Si c’est le cas, ma vie d’homme marié connaîtra encore un nouvel échec parce que je n’hésiterai pas une seconde à répudier Sfia chez ses parents, quitte à passer le restant de ma vie sans femme. Je ne supporte jamais  les déviations et le dépassement de la ligne rouge.       —  Je suis de votre avis, mon oncle. J’ai le même esprit de fermeté et de rigueur quand il s’agit de dignité et d’amour propre. Je n’ai jamais pensé que les choses prendront une tournure de mauvais goût.       — Ecoute-moi bien Hammouda. En rentrant à la maison, conseilla Moukhtar,  nous allons d’abord faire semblant que nous nous sommes bien défoulés, puis nous leur dirons que demain nous  rejoindrons  le travail  parce qu’on vient de nous            .     .
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