2012. Cimetière du Clos, France.Elisabeth tournait et retournait la lettre. L’écriture liée, son nom à elle sur l’enveloppe, son nom à lui au verso. C’était la première fois qu’elle recevait un message, un mot de son père. L’avocat lui avait pourtant téléphoné, quelques jours auparavant, et lui avait annoncé avec regret le décès de Louis Albert Jacques, comte de Boisseau. Elisabeth aurait souhaité un coupe-papier, elle ne voulait rien déchirer, rien abîmer.
Ma chère Elisabeth,
Refuse la succession. Tu devras rembourser mes dettes, il n’y a rien d’autre. Je suis désolé.
Louis, ton père.
Une photo glissa du beau papier. Un portrait de ses parents : Francine enceinte et engoncée dans un tailleur bon marché et Louis, à l’aise et très beau. Elisabeth supputa qu’il s’agissait de leur mariage. Le mariage raté de ses parents. Une union qu’elle ne s’expliquait pas, qu’elle estimait inappropriée et ridicule. Une bouffée de honte remontait toujours en elle lorsqu’elle songeait au couple dont elle était issue. Elle regarda pourtant longuement le cliché flou, essaya de deviner l’expression de sa mère, remarqua la grosse émeraude à son doigt. Cette bague que Francine portait toujours et à laquelle le second mari, François Branex, devait assortir tous les bijoux qu’il lui offrait. Elisabeth remit la lettre et la photographie dans l’enveloppe et rangea le tout dans son sac Céline.
– Je ne peux que vous conseiller de suivre les recommandations de votre père, madame Hohenberg, précisa l’avocat.
– C’est vous qui avez écrit cette lettre ? demanda Elisabeth.
– Non. C’est bien M. le comte qui vous l’a écrite.
– Vous ne l’appeliez pas Louis ?
– Non. J’ai été son avocat pendant près de trente ans, mais je ne me serais jamais permis d’appeler Monsieur votre père par son prénom.
– Vous n’étiez pas son ami ?
– J’étais son plus proche conseiller.
– Est-ce que vous le connaissiez ?
– Je ne suis pas sûr de bien saisir votre question, madame Hohenberg.
– Je n’ai pas vu mon père depuis des années et selon toute vraisemblance, je ne le verrai plus jamais. J’espérais rencontrer quelques-uns de ses amis à son enterrement. J’espérais que quelqu’un pourrait me dire quel genre d’homme il était.
– Je ne crois pas que je pourrai répondre à vos questions, madame Hohenberg. J’en suis désolé.
Le fossoyeur leur avait fait signe. L’avocat tendit le bras, Elisabeth le prit. Ils marchèrent vers la tombe, un simple trou dans la terre. Les dernières volontés du dernier comte de Boisseau : être inhumé à côté du caveau familial. Il avait également choisi son cercueil, le moins cher de la gamme. Elisabeth le détestait d’être mort seul et pauvre. Elle aurait payé. Elle aurait payé pour le tombeau en pierre, pour une messe, pour la dignité de ce corps qui avait été beau, auréolé de passé et brillant d’avenir, qui avait été son père. Sa race s’éteignait dans la honte. Elle aurait payé pour l’honneur.
***
Chez le notaire, Elisabeth accepta la succession. Contrairement à ce qu’elle avait promis à son mari. Elle vendit le chalet et une paire de boucles d’oreille en diamant afin de rembourser toutes les dettes de son père, y compris les derniers honoraires de l’avocat. L’Hôtel Montesquieu prétendit n’avoir retrouvé aucun objet personnel dans la suite que le défunt avait occupée pendant vingt-sept ans, pas même un vêtement.