13Fay regarde ailleurs. Elle fuit l’obturateur, son clin d’œil, loin des dupes et des mensonges : elle ne veut rien de ce qu’on voit dans ses yeux. Alors ce ne sont que paupières et cils bas, des mains, d’autres manches, bleues, noires ou lâches, trop courtes d’enfant désinvolte. Immobile, elle laisse deviner son allure, ses mouvements, la main qui s’apprête encore à couler une mèche derrière l’oreille que percent trois clous, la tête rejetée en arrière, comme pour prendre un élan qu’elle retient. Toujours elle est jolie, consciente un jour sur deux, parfois pour une semaine, au gré des riens.
Presque identiques, les dix ou douze photographies défilent en diaporama, semblant de séquence qui lui rend vie. Fay se baisse et sourit ; Fay se retourne et lève un bras ; Fay sourit à Merrin.
Et tout recommence, encore, tandis que tu larmoies vers ses traits délavés, trois lignes qui l’estompent et lui suffisent. Elle respire à peine ; elle veille car le temps est compté. Alors c’est agacée qu’elle attend au pied de la porte jaune de sa classe, contre un rideau sombre – cabine d’essayage, scène de théâtre ? –, agacée qu’elle désigne les briques rondes et rongées, le mur en surplomb qui l’écrase comme une vague, agacée qu’elle piétine sur le papier sensible. Fay toujours prend son mal en patience, celui d’un siècle qui lui manque.
Sur les derniers clichés, elle est soudain plus proche, les cheveux rassemblés en une natte lâche, et on croise à peine son regard. On devine ses absences, profil perdu pour le peintre, la nuque blanche et tavelée, mais l’on sait que c’est elle.
Ton travail n’avancera guère, et personne ne t’en fera reproche. Ta main tourne en vain les pièces d’un dossier d’assurance, contrats et rapports d’expertise, requêtes et contre-expertises. Tu lis les premiers considérants d’une décision contestée. Mâché, machinal, ton crayon corrige les maladresses du recours, dessine en marge des étoiles et des poires. La gomme passée, tu feuillettes encore un dictionnaire jusqu’à la définition du verbe stipuler, t’attardes à côté, en regard des sternes et des stipendiés. Tu cherches des fautes d’accord, les erreurs de cohérence ou d’uniformité, regrettes les subjonctifs et l’attraction modale. Tes tiroirs ne contiennent que quatre couleurs, à peine, qui tracent soigneusement une règle de trois que tu t’appliques à résoudre de tête.
Eteint, l’écran ne te donne plus que ton image, un buste brisé, porphyre du pauvre. La pression du clavier lui préfère des kyrielles de chiffres en fausse addition ; une autre les ronge à petites touches. Ce ne sont que des formules pondérées, quotes-parts et défalcations, une suite qui se noie dans le café froid.
Rien n’y fait. En remontant au 22 juin, tu consultes la presse lointaine qui dilue laborieusement l’affaire, brasse et ressasse les choux gras dans la saumure qu’elle sue ; et d’égrener les creux, ménageant de tristes effets, outrant les rebondissements d’une enquête qui bientôt s’enlise. Tu agrandis les images, archives, scène et prétextes, pour y scruter les arrière-plans, les ombres et les recoins. Tu cherches où il n’y a rien, comme tu lis entre les lignes des mêmes phrases, sans choix, entre les colonnes du Daily Record, du Daily Star of Scotland, du Scotsman et du Scottish Sun, les tabloïds et les journaux d’Ecosse ou d’Angleterre, l’Irish Independent, aussi, tout ce qui s’esquisse sur un drame qui s’essouffle.
Dans la reconstitution de la BBC, deux silhouettes trop longues arpentent les allées des jardins. Comme repliées sur elles-mêmes, elles vieillissent à mesure que s’approche la caméra qui s’attarde sur les sacs à dos qu’elles ne portaient pas, sur les fesses et leurs mains grasses. Dépareillées, elles n’ont rien des mortes, spectres de chair, ne peuvent prétendre, mais un homme les suit, des pas lourds qui battent, qui pressent la terre avide. Les filles s’arrêtent. Une branche s’écarte. Elles se retournent et l’image se brouille. Puis c’est la synthèse des images, trois mannequins raides, trois robots de fil de fer en messes basses et un premier coup, un corps qui tombe, l’autre dont les jambes flanchent, le crâne frappé, la voûte qui s’affaisse, les tempes et les parois, la mâchoire puis un os, encore, en U solitaire, qui cède dans la gorge alors que le plan s’immobilise sur la pierre, grosse pierre, sur une poignée de terre à l’agonie.
Au fond de la petite cuisine, tu vides ta tasse dans l’évier débordant de vaisselle, dans l’eau crasse où gogent encore des nouilles et des petits pois qui crèvent comme des bulles. Il n’y a plus grand bruit sinon celui des clés – les bureaux se soulagent – et le glouglou du café, le souffle de l’abricot à confiture que tes ongles fendent. Sans le savoir, tu es sorti et, mâchant, suivant les fenêtres, tu te promènes dans les couloirs désespérément droits, du photocopieur au serveur, par les pas perdus, jusqu’à l’immense salle de conférences dont la fresque bleue t’arrête. Aucun crâne ne la cache, ce soir, et tu peux l’étudier de droite à gauche et de gauche à droite, en faisant crisser le plancher, en laissant des empreintes moites sur l’ovale de la table.
Elles fréquentaient la même école publique, sise à l’est de la ville, à la lisière de Leith. Pendant trois mois, elles ont arpenté les mêmes couloirs verdâtres, mangé les mêmes plats, subi les mêmes maîtres sans jamais se rencontrer – du moins l’auraient-elles juré. Il aura fallu un peu d’impertinence, un retard ou un devoir oublié pour que leurs pas lents se croisent, pour qu’en deux mots elles se plaisent.
Frôlant l’aisance, les parents de Merrin se réclamaient d’une bourgeoisie déchue, d’aïeux parvenus dont ils foulaient les ambitions. Bibliothécaire et libraire, ils louaient un pavillon qui, quoique modeste, hébergeait sans peine cinq ou six milliers de livres. Les beaux jours, ils se consolaient de son unique étage dans la joliesse d’un jardin qu’évitait au moins l’ombre, mêlant les graviers de la Bretagne et du pays de Galles, heureux de se maintenir à l’écart des plèbes et des allures résidentielles. C’est là, sur ce lopin aux prétentions d’îlot, qu’ils entendaient élever leurs deux enfants, à la rencontre de mondes qu’ils se contentaient de décrire.
Personne n’avait rien à dire sur Merrin que l’on n’attendrait de la moitié des adolescentes. Studieuse, polie, elle ne recueillait d’enseignants médiocres que des compliments prudents, poursuivant un bonhomme de chemin qui l’eût traînée bon an mal an sur les bancs d’une petite université, peut-être au graphisme ou au vétérinariat, s’il n’y eût son inclination à l’effronterie bien renseignée. Dans ses temps libres, elle pratiquait la natation et la photographie, lisait sans contrainte et s’initiait à la boxe française. Dans les marges de ses cahiers, toujours en retrait d’exercices irréprochables, elle calligraphiait le nom du cheval qu’elle montait le samedi matin, ceux des amies qu’elle disait garder à Brest et à Swansea ; puis, dans les dernières pages des programmes d’histoire et d’anglais, celui de Fay ; Fay la discrète, celle qu’on ne voyait pas ou, si on la voyait, dont on ne parlait que pour médire du bout des lèvres ; Fay souvent absente, sans qu’on le remarque toujours, qui revenait pâle et sans un mot. Elle était punie. On appelait sa mère. Et on l’oubliait à nouveau, parce qu’elle ne levait pas la main – qu’aurait-elle dit ? – et parce que ses résultats la laissaient à l’abri de l’échec. Dont on ne savait rien, ses nuits l’émaciaient. Elle traînait, dit-on, avec de jeunes adultes qui l’attendaient à la sortie des cours ; elle ne dormait pas, lisait aux larmes, publiait ses dessins, des images noir et blanc de bonheurs de brocantes ; elle errait seule dans les quartiers déserts, loin, dans la vieille ville, quadrillait le cœur, glissant sur les pavés pluvieux jusqu’aux dernières nervures d’Edimbourg.
D’elle, il n’y avait que des touches pâles, mal appliquées, de minuscules facettes : le goût des écharpes et des vieux disques, des feintes et des fictions, des cimetières et des fruits, la tasse thermique qu’elle portait vide, les regards bas, les cheveux souvent mouillés, un porte-clés en matriochka, les livres, toujours, les livres qu’elle trimballait partout sans que personne puisse en citer un titre, une mère très jeune avec laquelle elle vivait seule dans un immeuble de briques que l’euphorie d’une époque avait voulues bleues, dans trois pièces aux portes closes. Fay n’avait ni frère ni sœur – comment aurait-il pu en être autrement ? Certains pensaient son père emprisonné à Peterhead ; d’autres le voyaient dans la presse, la pulpe ou le papier, relieur ou libraire, peut-être écrivain. Lorsqu’elle l’évoquait, c’était dans une tendre hargne, en allusions blanches, ainsi qu’on parle d’un mort.
Personne ne les connaissait, et ce n’est pas toi, dans tes quinze pouces de lumière, ce ne sont pas les journaux qu’acharnent les dépêches qui en saurez quoi que ce soit. Tu lis tout, mais plus rien n’importe d’une affaire dont tu n’auras pas le fin mot, qui s’étouffera comme un fait divers, au mieux dans les pages mal remplies d’un livre de kiosque, comme le suicide d’un schizophrène jeté d’un pont, comme l’arrestation d’un couple assassin ou la fugue amoureuse d’une enfant qui lit trop.
Pour l’heure naissent les mauvais poèmes, d’anges grisâtres et de fleurs de boudoirs. Pourtant les forums s’emplissent de promesses en vers libres, de blagues et d’outrances, de haines et de recoupements ; les pages privées se repaissent, salivent et bavent, crient vengeance et jouissance : on aime que le sang coule sur ses terres, et on lynchera les salauds. Partout les hommages s’envolent où l’on ne parle que de soi.
Egéries mortes, Merrin et Fay s’érigent et s’émiettent. Elles ne sont qu’esquisses auxquelles chacun prête ses fantasmes, deux visages qui demeurent dans les traits maladroits des crayons à papier, qui s’abstraient dans le souvenir des enfants martyrs – battered children – dont les corps sont brandis en breloques – ceux de Michelle, treize ans, petite Anglaise étranglée l’an dernier derrière la tente familiale, près du Loch Lomond, et d’une adolescente dont on n’a jamais rien su, échouée sur la plage grise de Clamlach, corps qu’on articule en vain, qu’on v***e encore dans un castelet de lézardes.
Aux derniers collègues, tu réponds d’un cliquetis, d’un signe du menton, de dix doigts qui frappent la page blanche. D’autorité, l’un d’eux s’installe au bureau d’en face, farfouillant distraitement dans les fournitures avant de désigner l’horloge d’un œil remontrant. Tout en jouant avec la souris, grattant des corrections, il t’expose le long dilemme qui t’échappe, dont tu n’écoutes qu’une proposition, et ton avis d’ailleurs n’importe guère. Il pivote sur sa chaise, songeur, te rappelle encore l’heure et s’en va en dénouant sa cravate d’une main, l’autre laissant un salut en suspens. Et dans ta tête approche, boitant bas, un épouvantail à la nuque brisée, agitant des poignées d’étourneaux.
Someone kills our children. Dans la pénombre, l’image trépane et scintille, du Daily Mirror au Daily Star, dont les lettres noires te cognent, dont les lettres blanches t’aveuglent. Ce sont des S, des L qui serpentent et t’enlacent – SLAIN, SLAUGHTERED –, des M et des D qui coupent et poignardent – DEFACED, DISFIGURED, MURDERED, MASSACRED. Les pages défilent du Sun, du Sunday Post, de l’Edinburgh Evening News où le mot kill est asséné avec la violence d’un film de Russ Meyer. Et les titres s’allongent, traînent, s’emplissent et s’empourprent – My daughter has been denied, I died that night too –, tandis que les faits s’obstinent en paragraphes de trois lignes. Et bientôt s’impose le visage de Fay, perdu dans un souffle : celui de Merrin qu’on oublie déjà.
Les articles peuvent fleurir. Ensemble, en redondance, ils brassent, récitent et s’enferment ; on ne leur demande pas davantage. En marge, les déclarations tonnent et martèlent. Les traits pâteux, l’œil bas, le Lord Provost Donald Wilson manque de mots, présente ses excuses et se retire, les réitère sur son blog crêpé de noir, et il n’y a pas jusqu’au Premier ministre qui, citant l’Heure immortelle de Sharp, ne prenne une parole accablée que la presse reprend à son compte. Les colonnes s’ouvrent aux experts de tous bords – éducateurs, psychologues, prêtres, criminologues, médecins, sociologues – qui divisent Holyrood et les éditoriaux, qu’écarte le courrier des lecteurs. Tout autour, tout le monde parle et bavasse, sans que rien jamais ne soit dit des baisers ni des jolies larmes, des plaies roses qui s’avivent, sans qu’on évoque seulement les mots et les dessins ni leurs rêves confus. Ce ne sont plus que deux corps, cadavres qu’on traite et triture, provende de pourvoyeurs ; mais c’est l’été des canicules, en Grande-Bretagne, le premier depuis sept ans. Le temps que le sang sèche, Merrin et Fay, dans la masse des morts, ne valent pas plus que le poids de leur âme.