14.

1149 Mots
14Brûlée, la voix d’Alex Hepburn réchaufferait presque la chambre où le soleil n’entre plus. Sophie a pressé le bouton sans y penser, parce que le silence bat dans ses tempes, pour occuper les lieux. Jamais encore elle n’a pu rester. Elle aimerait pouvoir fermer la porte, s’asseoir sur le lit, mais ses pas n’ont de cesse. Elle doit marcher, de large en long, traverser la chambre pour garder la raison, toucher les murs pour ne pas devenir folle, ouvrir la fenêtre et tirer les rideaux et fermer la fenêtre, empoigner des objets qu’elle n’ose déranger, des balles de jonglage, de petits pots, les vieilles éditions de Stevenson. Elle s’agite, s’absente et revient pour s’arrêter derrière la porte où elle lisse en vain les pans d’un peignoir. Aujourd’hui, elle ne peut s’en aller : elle doit choisir la dernière robe de Fay. Sophie s’en veut. A sa fille, elle n’a pu offrir qu’une exiguïté, des murs froids, creux, qui sont encore ceux de son enfance. Elle n’y voit plus qu’expédients et coups de main, chambranles heurtés, et comprend que sa fille n’y invitait jamais personne, sinon des garçons muets, glissés entre deux portes, sinon cette fille un peu forte dont le prénom lui échappe ; Merrin ou Moïra, peut-être, qu’elle n’est pas sûre d’avoir vue. Entre les battants de l’armoire, les cintres coulissent. Les premières étoffes sont pincées, palpées, mais bientôt les doigts se crispent et renoncent. Par acquit de conscience, ils frottent encore une petite tache, la grattent d’ongles rongés. Les plis se mêlent partout ailleurs, les tombés se confondent. De rares paillettes parsèment espadrilles et ballerines, les fanfreluches qui débordent d’une corbeille d’osier. Sophie enfouit sa main dans les poches béantes des gilets et des blousons, dans celle d’un éternel sweatshirt pleine de mouchoirs en papier. Elle a honte. Absurde, elle ouvre le coffre, celui des habits d’hiver, fouille sans raison dans les vieux tricots, chandails et chaussettes, dans les écharpes sans fin. Son dos lui fait mal. Elle s’assied sur le rebord, dans l’expectative, face à l’armoire qui arbore le même cœur taillé. Elle sent bien quelque chose, mais les larmes la surprennent en tombant dans la laine bleu ciel d’un bonnet sur lequel sa main s’est refermée, dans les layettes et les gigoteuses dispersées. Il n’y a pas si longtemps, Fay riait de ses propres sursauts, des bruits de sa petite bedaine ou lorsqu’on lui frottait la paume ; c’était l’âge des sourires au réveil, de ceux qu’elle faisait dès qu’on entrait dans la pièce ou lorsqu’on parlait sérieusement, des courses à quatre pattes à l’heure du coucher. Sophie s’en désole : elle découvre la plupart des tenues de sa fille. Certes, elle a vu cette robe de coton, un jour, au mariage d’une cousine où personne n’avait envie de se rendre ; de même cette jupe noire, ce chemisier blanc, ce pantalon de velours côtelé lui sont-ils familiers, portés lors des baptêmes et des brunchs, comme ce premier soutien-gorge, les bavures d’une marinière et ce gros pullover emprunté, comme elle sait l’accroc d’une manche, l’auréole de pêche sur un col ; mais ce ne sont là que des frusques froissées, étriquées, couvertes de peluches, qu’elle ne dépliait plus depuis longtemps, à l’image du fourreau marron qui pend sur son cintre ; sans doute la tenue soigneusement choisie pour un bal de l’école que Sophie a payée, commentée, raccourcie, ourlée, encore arrangée, mais dont elle ne se souvient pas – dont elle ignore si elle se souvient. Sur le lit, elle renverse un sac à main. N’en tombent qu’un baume à la cerise, des gommes et des pastilles, une fleur de feutrine et deux clés de fer blanc. Pour y trouver un indice, une réponse, le début d’une fausse piste et la fin, elle éparpille le reste, un carnet vide, une plume et des billes de plomb, un chouchou, des mouches et de petits mots pliés. Elle y passe les mains, triant, soupesant, feuilletant, désespère de pauvres joies. C’est sur ce lit, quand elle en aura la force, que Sophie glissera dans le dictaphone la cassette des petits bruits de Fay, du souffle de son sommeil, de ses toux, de ses rires édentés. Elle pleure à en vomir, s’étouffe et pleure. Sophie reviendra souvent devant la garde-robe, soulevant des piles et des couvercles de boîte à chaussures, les déplaçant, rangeant, dérangeant, renversant corbeilles et rayons, pour emmêler des lacets colorés. Elle étendra la tenue de sport de sa fille, sa serviette de bain dans laquelle elle trouvera son maillot moite. Dans son errance, elle trouvera des peluches et des bracelets, des liasses de lettres et des sachets de lavande, des cœurs de cèdre, des épingles de nourrice, deux mignonnettes de rhum et une bouteille claire, des coquilles dans la céramique d’un cendrier. Elle reconnaîtra des joujoux, des pâtes à sel, de minuscules livres carrés qu’elle croyait oubliés, et puis des pages crayonnées. Poliment, sans les réclamer, Sophie a lu les premiers textes de Fay. Trop vite, elle disait « C’est bien », lâchait des questions qui ne se posaient pas, comparait, n’attendait pas les réponses. Elle prenait un magazine. Elle saluait les garçons sur lesquels, derrière la porte poussée, Fay s’accroupissait. Quand elle voudra refermer l’armoire, n’y pouvant mais, les portes résisteront. Sophie en retirera une robe de chambre, poussera une pile de taies de coton et le reste pour les garder de la poussière. De guerre lasse, elle piochera une robe noire ou bleu nuit, de coton ou de lin, de coupe simple, puis une paire de ballerines ; une robe sombre, parce qu’elle ne supporterait pas le blanc qui sied tant à la rousseur. Sur la courtepointe, l’étoffe couvrira les maigres reliques. Elle tournera le dos à l’armoire, enfin, qu’elle ne pourra se résoudre à débarrasser, pour y revenir dans l’instant. La bille échappée restera sous le lit. N’importe plus que la jolie robe de Fay. Devant les minces reliefs, Sophie peut à peine se la figurer, ne voyant qu’un tissu, un plat, un rien qu’élèvent à peine les tubercules. Le corps de sa fille lui manque, son épaisseur, ses petites côtes. Elle la regardera long-temps, sans ciller, jusqu’à ce que la robe enfle et s’emplisse, que la nacre naisse et les cheveux, ses longs cheveux fleurissent, jusqu’à ce que le petit ventre respire. Et là, peut-être sur son lit d’enfant, Fay reposera, sous les yeux secs enfin d’une mère amoureuse, soucieuse encore : Fay aura froid : elle aime avoir froid. Sophie s’allonge pour faire mine de s’endormir. Sur la table de chevet, elle n’ose toucher le livre de Steinbeck ; mais à la faveur de l’ampoule, dans la frondaison de la couverture, elle lira trois, quatre lettres gravées – trois lettres et une virgule ? – que tu ne remarqueras pas. Laissées par la bille appuyée d’un stylo, elles ne signifient rien, forment à peine une syllabe, mais Sophie les lira souvent du bout des doigts, comme l’arc-de-cercle qui mord l’angle, y puisant les mots dont elle aura besoin – mood, moon, mum. Pour l’heure, elle se lève, laisse tomber à regret les mouchoirs dans la corbeille à papier, la bouche pincée, consolée à l’idée qu’elle ne la videra pas non plus et qu’elle pourra toujours s’agenouiller. Il lui faut encore du maquillage, qu’elle trouvera dans le petit tiroir – un peu de khôl, du mascara, des fards à lèvres, à paupières, de ce joli pistache qu’elle adore mais qu’elle ne porte jamais. Sophie choisit minutieusement des tubes et des étuis, une houppe, referme un poudrier et s’en retourne avant de les laisser choir : Fay n’a plus de visage.
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