qui nous concerne, c’est la raison qui devra avoir le dessus, expliqua Amina. Le père dont tu parles, quand il sera élargi, tu lui raconteras ce que tu veux, à part nous impliquer avec toi dans tes bêtises qui ont t’amenée au point de te laisser voler ton innocence.
— Tu veux me dire, dit Lina, que mon bébé est un bâtard ?
— Je n’ai pas dit expressément bâtard, répliqua sa tante, mais je l’ai insinué et je te félicite d’avoir compris si vite mon message qui vient malheureusement mal à propos. Si j’avais su plus tôt que tu entretenais une relation sexuelle avec un homme qui n’était pas légalement ton mari, je t’en aurais empêchée. Je l’aurai fait au su et au vu de toute la maisonnée. Mais puisque les choses se sont déroulées autrement, je pense que la chance de te libérer de tel fardeau était de ton côté. N’oublie pas que tout le monde chez nous est catégoriquement contre cette façon de faire qui porte atteinte aux bonnes mœurs et aux valeurs éthiques de notre société.
— Tout ce que tu me dis, marmonna Lina, ne fait qu’accentuer mon mal et ne résoudra d’aucune façon le problème d’enlèvement de mon fils. Demain, je m’en vais à la première heure sans jamais penser revenir un jour chez toi. Je vous préviens, toutes les deux, et le cas échéant ma mère aussi, que vous répondrez devant la justice du mal que vous m’avez fait en me séparant exprès de mon bébé.
— On ne t’a rien fait de mal, répliqua Aicha, l’air apeurée. Le mal c’est toi qui l’avais cherché en te confiant à ce jardinier qui va passer toute sa jeunesse au cachot sans que personne ne vienne le défendre des faits qui lui sont reprochés. Radia qui a été agressé à cause de toi à coups de couteau pour avoir lui reproché son comportement aberrant, ne va pas le pardonner et en évoquant son cas, elle parlera peut-être de ta relation illégale avec lui pour lui faire écoper du maximum d’années d’emprisonnement.
— Ce n’est pas étrange pour moi que vous soyez, toutes les deux, les meilleurs acolytes de ma mère qui ne voulait pas, elle aussi, de cet enfant qu’elle croit être l’opprobre de la famille.
— Ta mère, ajouta sa tante, souffre beaucoup à cause de l’état de santé de ta sœur Sabah et de toi-même. Je pense qu’elle a toutes les raisons du monde de refuser la prise en charge d’un enfant qui vient mal à propos. Ce père dont tu t’es entichée n’est rien d’autre qu’un criminel. Il a volé ton innocence sans avoir froid aux yeux ni prendre en compte le service que tes parents lui ont rendu pour faire de lui un homme responsable et digne de confiance.
— La discussion avec toi, chère tante, va devenir interminable et elle ne sera porteuse d’aucune solution. Le mieux pour nous est de l’arrêter tout de suite, grogna Lina, l’air irascible et dépité.
Najat, qui mentit à Driss, l’avait déjà mit au courant qu’elle avait accouché d’un enfant de sexe masculin et c’était grâce à sa mère et à la servante Zineb que les choses se furent passées dans de bonnes conditions. Driss n’en crut pas ses oreilles et se sentit aux anges.
Depuis qu’il avait appris la bonne nouvelle en se disant que la naissance d’un garçon va changer sa vie, Driss a pris toutes les dispositions nécessaires pour fêter ce qu’il considérait comme étant un événement grandiose et exceptionnel. Sans pouvoir supporter le fait de rester chez lui sans voir son nouveau-né, Il prit l’initiative de se rendre au domicile de sa femme sans préavis. Le taxi, qui l’amena à destination, le déposa devant la maison de Bahia.
Quand la sonnette retentit, la servante ouvrit la porte et dit sans avoir honte :
— Quelle surprise tu nous fais monsieur Driss !
— C’est vous qui m’avez fait plutôt la surprise, dit-il. Où est mon fils ? Je veux le voir tout de suite.
— Suis-moi, elles sont dans le salon en train de lui changer de layettes.
— Najat qui n’en savait rien sur cette visite impromptue demanda-t-elle, l’air méfiant :
— C’est monsieur Driss, dit-elle.
— Alors, c’est moi le père de ce nouveau venu, dit Driss, l’air comblé de joie et d’enthousiasme. Montrez-le moi ce petit mignon qui vient enfin combler le vide que j’ai amèrement ressenti durant toutes ces années passées avec Meriem. La pauvre ne m’a malheureusement enfanté que des filles. Je pense qu’elles seront remplies de joie quand elles apprendront la nouvelle. Quand elles l’auront sous le regard, elles n’hésiteront pas une seconde à la tentation de le tenir dans les bras pour le dorloter et le couvrir de bisous.
— Soit le bienvenu Driss, lui lança Bahia, l’air mensonger. C’est un grand jour que tu sois parmi nous. Apporte le thé Zineb ! Et n’oublie pas les crêpes feuilletées avec du beurre et du miel.
— Tout de suite, madame ! dit Zineb, l’air malicieux. Monsieur Driss est pour moi un grand homme qui mérite respect et considération. Je suis très enchantée de partager avec lui et Najat ce moment de plaisir et d’enthousiasme inédit.
— Merci beaucoup de ta convivialité, Zineb, dit Driss. J’en suis ravi. Je te promets que tu vas être parmi nos invités lors du baptême de mon futur héritier. Je suis maintenant très satisfait d’avoir réussi à trouver la femme idéale. Najat m’avait donné un vrai bijou qui va illuminer tous les jours restant de ma vie. Quand j’aurai quitté ce monde, ce fils prendra le relai.
— Avec la naissance de notre fils, dit Najat, ta vie sera longue et tu reprendras goût à tout ce qui t’entoure. Avant d’en arriver au baptême, je dois te montrer le trousseau de naissance que j’ai préparé à loisir et avant mon accouchement. Regarde combien ces vêtements sont doux et agréables, ce pyjama, cette gigoteuse, ce bonnet, ces petits gilets en coton bien chauds et ces paires de chaussons.
— Cet enfant doit être chanceux d’avoir une maman comme toi, dit Driss. Je ne doute pas qu’il soit bien gâté.
— Je vais le gâter sûrement, mais cela ne veut pas dire que je vais l’élever à la manière d’une femme ignorante qui ne sait quoi faire quand les problèmes la submergent jusqu’au cou, dit-elle, histoire de faire allusion à Meriem. A propos, cher mari, quel cadeau ma mère, zineb et moi, méritons pour avoir pris soin de ce nouveau-né ?
— Je vous achèterai, à chacune, un cadeau pour vous en remercier. Mais montrez-moi tout d’abord mon petit homme, Je veux le voir avant de manger quoi que ce soit.
— Ok ! Tout de suite ! dit Najat, en faisant signe d’un clin d’œil à Zineb qui s’exécuta sans tarder.
— Le voilà votre prince ! Regarde combien il est mignon ! lança Zineb.
— Ah ! Quel immense plaisir ! dit Driss, en le prenant entre les mains. Dès aujourd’hui, je vais appliquer ce que me répétait souvent un professeur de philosophie de notre quartier qui ressentait parfois mes crispations : « Celui dont l’âme est heureuse ne ressent pas le poids des ans. ». Avec ta présence mon petit, je suis maintenant l’homme le plus heureux du monde. Dites-moi, quel prénom on va lui donner ?
— On le lui a déjà donné ! lança Najat, l’air arrogant et enthousiaste d’avoir l’emporter sur Meriem. Notre fils mérite le prénom de Réda.
— C’est un joli prénom, je l’accepte puisqu’il vient de toi ma chère épouse, dit Driss qui ignore tout ce qui se trame dans son dos.
— Je suis ravie, mon cher époux que tu l’acceptes sans réserve. J’aurais dû prendre ton avis avant de lui donner ce prénom, mais puisque tu me fais toujours confiance et que nos choix et préférences s’apparentent les uns aux autres, j’ai pris cette initiative unilatérale et Dieu merci, elle n’est qu’heureuse et acceptable.
— Dorénavant, dit Driss, je te procure tous les droits d’agir en mon nom. Je trouve que tu es une femme battante et pleine d’expériences et je n’ai pas à me faire de soucis en ce qui concerne l’éducation de mon bonhomme.
Le jour du baptême de Réda, Driss avait organisé une fête qui a été célébrée en grande pompe. Tous les membres de la famille étaient présents, excepté Amina, la sœur de Meriem, oncle Hamid.
Quant à Lina, elle a décliné l’invitation de prendre part à cette mascarade, dont elle ignorait les détails, en raison de son malaise et de sa tristesse d’avoir été dépouillée de son fils dont elle ignorait le sort. Meriem ne s’arrêtait guère de penser à ses deux filles, Sabah et Lina. Driss qui remarqua son état de stupeur lui lança :
— Qu’est ce que tu as Meriem ? Je te trouve toute triste.
Sans évoquer les raisons pour lesquelles Lina n’a pas voulu assister à cette fête, Meriem se limita à dire en guise de réponse:
— Je suis triste du sort de ma fille Sabah et je n’ai aucune envie de m’amuser.
— Veux-tu me dire pourquoi ni ta sœur Amina, ni oncle Hamid ni Lina en particulier ne sont-ils pas présents ?
— Je ne sais pas pourquoi ne sont-ils pas venus bien que je les aie invités, répondit-elle, l’air mensonger.
— Ils auraient dû nous dire au moins ce qu’ils ont comme empêchement, grogna-t-il, l’air sensiblement interrogateur.
— Ils ont leurs raisons de ne pas venir, rétorqua-t-elle. Tu excuseras leur absence quand tu sauras le motif exact de leur absence.
— Est-ce que tu as vu Réda ? demanda-t-il.
— C’est qui Réda ? demanda-t-elle, l’air distrait.
— C’est mon fils ! dit-il. Est-ce que tu l’as embrassé au moins pour me montrer que tu l’aimes ?
— Que je l’embrasse ou non, ça n’a pas d’importance puisque Bahia s’empare de lui sans laisser à personne la possibilité de le toucher.
— Ne le prends pas mal, dit-il. C’est sa grand-mère quand même.
— Je n’ai pas dit le contraire ! répliqua-t-elle. Qu’elle soit sa grand-mère ou pas, je m’en contrefiche !
— Répète ce que tu as dit ! grogna Bahia.
— Puisque tu l’as entendu et compris, tu n’as pas besoin que je te le répète, riposta Meriem toute nerveuse.
— Tu n’es qu’une femme malade et aliénée ! Tu nous cherches la bête noire depuis que nous sommes arrivés-là, grogna Najat.
— Tu es chez moi et tu n’as pas le droit de hausser le ton ni de bougonner. La malade, c’est toi, vieille hypocrite ! Toi et ta mère, vous êtes les mêmes ! J’espère que ce rejeton connaîtra son père biologique le jour où il commencera à avoir un tant soit peu de discernement et de maturité. Quand tu t’es mariée avec ce pauvre type, qui a perdu à mes yeux toute sa crédibilité d’homme le jour où il t’a choisie comme épouse, tu étais déjà enceinte et le bébé dont tu as accouchée n’est pas un enfant précoce comme tu le répète à celles et à ceux qui veulent t’entendre. Le temps révèlera toutes vos scélératesses et vous plans machiavéliques seront bientôt découverts.
— Mais tais-toi, bon sang ! cria Driss en s’adressant à Meriem. Tu as perdu la raison ou quoi ? D’où tu sors ces informations diffamatoires ? Je n’ai jamais eu à l’idée que tu es aveuglément envieuse et jalouse.
— Moi, jalouse ? Non ! Tu dois dire plutôt que je suis vindicative parce que je hais toutes les femmes hypocrites qui se ressemblent à celle-là en qui tu as mis trop de confiance. Tu vas regretter le jour où tu l’as croisée sur ton chemin. Pour me donner raison même sur le tard, n’oublie pas de te rappeler ce que je te confie maintenant quand tu connaîtras ses quatre vérités.
— Ferme ta gueule, brebis galeuse ! cria Bahia. Tu as dépassé les bornes ! Nous ne sommes pas venues ici pour écouter tes balivernes et idioties. Tu as besoin de voir un psychiatre ou de te faire interner tout comme ta fille dont tu ne diffères pas d’un iota.
— Le jour du baptême de mon fils devient une mascarade, ne l’avez-vous pas remarqué ? marmonna Driss, l’air tendu et morose.
— Il faut que cette harpie cesse de nous insulter, sinon nous allons quitter tout de suite cette cérémonie malheureuse et te laisser seul une fois pour toute, lança Najat à l’adresse de Driss.
— Celle qui dois vous laisser, c’est bien moi, annonça Meriem, l’air fâché et nerveux.
— Tu vas où ? lui demanda Driss qui ne sait pas à quel saint se vouer pour arbitrer leur litige.
— Je vais dans ma chambre en vous laissant le champ libre pour continuer cette fête que tu n’as à vrai dire aucune raison d’organiser dans cette ambiance pleine d’hypocrisie et qui manque du moindre esprit de convivialité.
— Va te reposer si tu veux ! Moi, je prendrai en compte tous tes agissements de femme jalouse.
— Fais ce que tu veux ! lança-t-elle. Ce qui compte pour moi, c’est ma dignité de femme chaste et pure. Je ne suis pas de celles qui bâtissent toute leur vie sur du sable mouvant en l’animant par le mensonge pour arriver à leurs fins. D’ici peu, tu vas savoir qui est Meriem et de quel bois je me chauffe.
— Tu me fais douter de la paternité de cet enfant sans en avoir la moindre preuve de ce que tu dis. Et ça, c’est grave et je ne te le permettrai pas. Tu cherches à souiller mon image de marque avec ton commérage de vieille mégère qui n’a rien à faire que de débiter des mensonges à qui veut l’entendre..
— Tu finiras par comprendre qui est cette vipère dont tu es tombé follement amoureux et à un âge tardif par-dessus le marché.
III
Comme il a été mentionné tout au début de cette histoire, ces quatre personnes retraitées fréquentaient assidûment le café de Driss. C’étaient Samir, le professeur, la soixantaine tout comme les trois autres. Il avait la taille normale, le visage maigre et ovale, le teint blême, la physionomie plus ou moins gaie, les vêtements commodes, la tête chauve, le nez épaté, les yeux vifs et la voix caverneuse.
Moha l’infirmier, quant à lui, avait la taille haute, le corps squelettique et décharné, le visage légèrement barbu, la physionomie souriante, les cheveux ras, le front bombé, les yeux enfoncés, le nez en bec d’aigle, la bouche mince, les joues creusées, le menton pointu et la tenue étroite et propre.
Farid le douanier avait la taille ordinaire et le corps anguleux. Il portait des vêtements légers et commodes, la tête plate, le visage long et enflammé, le nez droit, les yeux torves, la voix grave et la démarche vive.
Hicham le gardien pénitencier avait la taille grande, la tenue simple et commode, la tête pointue et tondue, le visage étroit, le nez épaté, les yeux furibonds et la voix éraillée.
Tous les quatre s’attablaient à des heures fixes et ponctuelles autour d’un verre de thé ou de café ou de boisson gazeuse. Leur curiosité de savoir n’avait pas de limite. Ils feuilletaient tous les journaux écrits en arabe et français, faisaient toutes les grilles de mots fléchés et de mots croisés et de jouer au sudoku.
Ces quatre hommes avaient pris l’habitude de discuter de tout et de rien que ce soit dans le passé ou le présent ou le futur. Leurs sujets de discussions n’étaient en aucun cas alignés ou prédéterminés. Ils passaient plusieurs heures à sauter du coq à l’âne. Dénigrer, diaboliser les uns, louer et encenser les autres étaient monnaie courante dans leur quotidien. Ils n’avaient aucune gêne de débrider leur langues et de donner libre cours à leur parole.
Driss le cafetier était pour eux un sujet à discussion de premier choix. Ils focalisaient entre autres leur attention sur tout ce qui touche à la vie de cet homme et puisque c’était toujours le professeur Samir qui ouvrait, le premier, les discussions, sa première question était pour les autres comme un signal de départ :
— Vous savez quoi ? Une chose me dérange ! Hier, on vient de me raconter que Driss a organisé une fête de baptême grandiose et il a invité tous ses amis proches. Il leur a offert, m’a-t-on dit, une réception de taille et un repas très riche en mets.
— Mais en quoi cela te dérange ? demanda l’infirmier, l’air sérieux.
— Votre collègue des années passées ! lança le professeur implicitement qui veut dénicher encore quelques renseignements.
— Laquelle des collègues ? Soit un peu explicite cher professeur et appelle les choses par leur nom, dit l’infirmier.
— Je parle de Najat, l’infirmière. C’est la deuxième femme de Driss, expliqua le professeur. Tu la connais ?
— Oui, bien sûr que je la connais, répondit-il. Mais dis-moi où veux-tu en venir en évoquant le nom de cette personne ?
— Je voudrais savoir de quel genre de femme est-elle, répondit le professeur.
— En quoi, diable, ça va te servir le fait de savoir de quel type de femme est-elle ? demanda l’infirmier un peu gêné.
— Vous les infirmiers, vous êtes des gens discrets et il y en a certains parmi vous qui sont orgueilleux et hautains et ils se prennent pour des chirurgiens qui font la greffe des cœurs en un clin d’œil.
— Ne sois pas ridicule cher professeur, dit le douanier, sinon votre discussion va mal tourner et pourra dégénérer en chamaille. Faites attention à ce que vous dites. Tout le monde ici orienta le regard vers vous et surtout cette servante de Radia qui communique en temps réel tous les détails sur ce qui se passe au café.
— Entre nous, il ne s’agit que d’une discussion privée et ça ne regarde à personne de savoir de quoi est-il question, dit le professeur. Moi, je me suis exprimé un peu dur envers les infirmiers parce que le comportement de Najat ne me plait pas. Je vois en elle l’image d’une femme abjecte et hypocrite qui ne sert l’intérêt général que par mauvaise intention. A l’hôpital, on n’en finit pas de raconter à qui veut l’entendre que c’est une femme serviable et généreuse, alors qu’en réalité vrai dire elle ne l’est pas.
— Comment tu peux te permettre d’ébruiter des choses pareilles, grogna l’infirmier, l’air dépité.
— Tu as travaillé depuis longtemps à côté d’elle, dit le professeur, et tu n’as aucune idée sur ce qu’elle cache derrière ce visage de l’infirmière généreuse, pleine de compassion et de tendresse ?
— Ce que tu avances sur son compte ne m’intéresse aucunement, marmonna l’infirmier. Si Najat est comme tu la vois, je te conseille de rectifier tes impressions parce que tu es en train de médire d’une femme mariée. Si jamais son mari apprend ce que tu raconte sur elle, il te poursuivra en justice pour diffamation. Tu passeras le restant de ta vie de retraité à moisir en prison ou tout à le moins on te condamnera à une lourde amende dont tu n’as pas les moyens financiers suffisants pour t’acquitter. Tout le monde connaît combien les émoluments d’un professeur sont si modiques.
— Je sais que cette femme est l’épouse de Driss et je connais même dans quelle conditions ils se sont mariés, expliqua le professeur. Tu crois que Driss est vraiment le père biologique de ce rejeton ?
— Si ce n’est pas lui, c’est qui alors ? demanda l’infirmier qui défend sa collègue dont il ne savait que peu de choses.
— Est-ce que tu ne sais pas ce qui se passe dans cette ville et encore ce qui se dit autour de Driss et son entourage ? demanda le professeur, l’air sérieux.
— Tu prends la défense de qui dans cette affaire ? répondit l’infirmier par une question.
— Je prends la défense de Driss, de Meriem, sa femme et de ses cinq filles dont l’ainée, internée de force sur les conseils et recommandations de Najat, se trouve à l’hôpital psychiatrique. Le pire, dit le professeur, c’est qu’elle ne s’est pas encore remise de ses crises de nerfs. Tous ses déboires résultent du mariage impromptu de son père avec cette croqueuse de diamants, malicieuse et pleine d’astuces, qui ne cherche qu’à les dépouiller en les délestant de tous leurs biens.
— Et quelle relation te lie à cette famille que tu défends apparemment bec et ongles ? demanda l’infirmier qui eut la gorge serrée.
— Ce qui nous lie n’est qu’une relation d’amitié. Je connais Driss depuis tout petit. Mon estime pour lui reste inconditionnelle en dépit de ce bourbier où il s’est enlisé, rétorqua le professeur.
— Et comment ça se fait qu’un professeur de philosophie comme toi peut-il s’acoquiner avec un cafetier qui n’a jamais entendu parler de Socrate ou de Platon ? demanda l’infirmier.
— A mes yeux, les relations durables et réussies ne sont jamais basées sur le savoir de l’un et l’ignorance de l’autre, répondit le professeur. Ce qui est intéressant chez Driss, c’est sa rapidité de percevoir et d’apprendre. Je me rappelle lui avoir répété une citation et il l’a apprise par cœur : « Celui dont l’âme est heureuse ne ressent pas le poids des ans.»
— Cela veut dire, lança le douanier, à ce que je comprenne, que nous devons avoir l’âme pure et juste pour ne pas ployer sous le poids de nos scélératesses que nous tenons cacher sous des airs de douceur, de tendresse, de gentillesse et de sympathie que nous savions tous archi faux.
— C’est à peu près ça, dit le professeur, qui se prend pour un lecteur passionné de Platon et dont il se plait de rappeler cette citation. Se référer à la parole de connaisseur ou de sage avant d’agir n’est jamais un principe déconseillé. Il faut s’habituer à ne pas mélanger les torchons avec les serviettes et de savoir séparer le bon grain de l’ivraie comme l’on dit communément. Mon ami Driss a commis un faux pas quand il s’est jeté dans les bras de cette autre que tu défends, cher infirmier, sans être au fait de son dossier de femme légère et indigne de confiance. Ce qu’elle se contente de vous montrer à l’hôpital ne sont que des manières illusoires et trompeuses.
— Elle va payer cher si jamais Driss se rends compte de toutes ses actions malhonnêtes, rebondit le gardien pénitencier, mais je crois qu’il ne faut pas accepter le fait que seule l’infirmière peut se comporter en hypocrite et en généraliser à partir de ce cas particulier pour établir la vérité d’un syllogisme formé dans ce sens.
— Quelle soit infirmière ou autre la fonction n’est pas à mettre en cause à la place de la personne elle-même, expliqua le douanier pour que la discussion ne prenne pas l’aspect d’un bavardage inutile.
— Tout à l’heure, cher professeur, ajouta l’infirmier, tu nous as fait savoir que la fille ainée de Driss qui s’appelle Sabah était internée de force. Comment tu te permets d’avancer des choses pareilles dont tu ne possèdes aucune preuve médicale susceptible de nous montrer que la patiente n’est pas malade ? Tu te bases seulement sur le commérage et les ragots des mégères de votre voisinage pour dénigrer Najat.
— Je ne parle jamais des gens pour les dénigrer. C’est une chose qui me fait froid dans le dos. Je ne suis pas un adepte de la médisance, répliqua le professeur. Moi, j’expose une vérité sans précédent. Elle porte spécifiquement sur un cas de figure cité en guise de mauvais exemple qui nuit à l’éthique et aux bonnes mœurs.
— Pourquoi, bon sang, tu ne t’es pas dépêché pour avertir ce cafetier du danger menaçant qui le guette du côté de Najat ? lui demanda l’infirmier, l’air irrité.
— Si l’on m’avait mis au courant qu’il allait se marier avec cette infirmière, je ne l’aurais pas laissé faire, dit le professeur. Bien que je sois son ami de prédilection, il n’a pas voulu me consulter pour prendre mon avis. Le mariage qu’il avait projeté était strictement une affaire intime entre lui et sa femme Meriem. Si je l’avais senti plus tôt, je n’aurais pas hésité une seconde à me dresser contre son choix impromptu au risque de me brouiller avec lui.
— Le fait de s’immiscer dans la vie intime de l’autre, me semble inconcevable, ajouta le gardien pénitencier. A ta place, cher professeur, je n’aurais pas critiqué le prix préférentiel que Driss paye pour obtenir l’amour d’une femme qu’il considère peut-être comme une bouée de sauvetage ou autrement dit comme une planche de salut.
— Exactement vrai ! lança le douanier. Chacun est libre de faire ce qui l’importe. Qu’elle soit une femme chaste ou impure, c’est à Driss que revient la décision de l’encenser ou de la diaboliser. Les médisances, les ragots et la calomnie doivent être proscrits par tout un chacun et selon ce que l’on dit : « pour faire bon ménage, il faut que l’homme soit sourd et la femme aveugle. »
— Mais excuse-moi du peu, dit le professeur. Cette citation n’est valable que dans le sens où l’on dit en paraphrasant : pour que le ménage s’entende, l’homme doit ignorer la clabauderie de sa femme et cette dernière doit accepter les tares et les imperfections de son mari. Hors de ce cas de figure et encore moins quand une femme mariée accepte la séduction d’un homme, les choses prendront une autre tournure et moi je suis contre la trahison conjugale quelles que en soient les raisons.
— Moi, dit l’infirmier, qui prend toujours aveuglément la défense de sa collègue, je trouve que vous êtes devenus des juges complets ici au café. Il ne vous manque que des robes de magistrats ou je ne sais quoi pour que tous les clients viennent vers vous à cette table pour assister au procès de Najat.
— Nous ne sommes ni magistrats ni juges, répliqua le professeur. Nous sommes là pour exprimer nos opinions sur le comportement aberrant d’une femme flatteuse et manipulatrice qui ne s’est mariée avec un homme plus âgé qu’elle que dans l’intention de le ridiculiser, le déplumer et de s’emparer de tous les biens qu’il possède. Et par voie de conséquence, sa première femme Meriem et toutes ses filles se verront délester, elles aussi, de ce qui leur revient en héritage après le décès de leur père.