Pour les amener à Changer de sujet et éviter la routine de s’accrocher à un cas pareil, le gardien pénitencier dit :
— Faites attention à ce que vous dites, Driss est là. Il vient juste d’entrer par l’autre porte. Est-ce que vous n’avez entendu qu’il était en train de tousser en tenant un discours à Radia.
— C’est vrai, dit le douanier. C’est bien lui. Vous ne l’entendez pas engueuler les servantes ?
— Driss insiste beaucoup sur la propreté des couverts, des murs, du sol et de tous les équipements du café nouvellement restauré, dit le professeur en se levant pour se diriger vers lui.
— Ce professeur est un peu malade, dit l’infirmier, n’est ce pas les amis ?
— C’est un moulin à paroles, répondit le gardien pénitencier. Il parle sans discontinuer.
— Il ne parle que pour dénigrer les gens, dit l’infirmier, et se passer pour un connaisseur ou un cuistre qui se cache derrière quelques mots savants pour nous tromper.
— C’est un professeur ! dit le douanier. Il a l’habitude de haranguer aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des salles de classes. Toujours est-il qu’il reste comme tel.
— N’êtes-vous pas rendus compte que c’est un radin ? demanda l’infirmier. Il attend toujours que quelqu’un parmi nous lui paye l’addition de ses consommations.
— Laisse-le ! Il ne consomme pas grand-chose. Ce n’est qu’un verre de thé à la menthe qu’il prend le plus souvent, sinon une gorgée d’eau pour humecter les lèvres et se lancer dans ses discours variés, dit le pénitencier en rigolant.
— Nous ne sommes pas ses élèves pour qu’il s’étale en pédant et nous rebatte les oreilles de son jargon philosophique, dit l’infirmier.
— Fais attention ! dit le douanier. Il revient vers nous et il peut t’entendre. Je ne sais pas ce qu’il va nous apporter comme nouvelle.
— Excusez-moi de vous avoir laissés, dit le professeur. Driss n’est pas dans son assiette.
— Qu’est ce qu’il a au juste, votre ami d’enfance, demanda l’infirmier ?
— Il m’a avoué que ses deux femmes ne s’entendaient pas bien. Ces derniers temps, m’a-t-il dit, il y avait un remue ménage chez lui à la maison, expliqua le professeur. Meriem et Najat, ajouta-t-il, sont devenues comme de vraies rivales qui passent leur temps à se chamailler. La situation est devenue compliquée et non maitrisables entre ces deux antagonistes.
— Et qu’est ce que tu lui a conseillé cher professeur ? demanda l’infirmier, l’air ironique.
— Que veux-tu que je lui conseille ? répondit le professeur par une question.
— Est-ce qu’il ne t’a-t-il pas demandé par hasard un conseil quelconque ? demanda le gardien pénitencier.
— Il m’a raconté ses problèmes, c’est tout, répondit le professeur. Il m’a dit que le jour du baptême de son bébé, la situation a failli tourner au vinaigre entre Najat, appuyée de sa mère, et Meriem, qui s’est dressée contre elle pour rien au monde.
— Et toi ! Tu crois que Najat est fautive dans toute cette histoire ? demanda l’infirmier.
— Bien sûr que oui, répondit le professeur. Cette infirmière est la source de tous les problèmes que vit Driss. Depuis la naissance de ce rejeton, qui fait l’objet de leur discorde, rien ne tourne rond et la victime dans tout ça, c’est en premier lieu les filles qui ne vivent plus dans un climat décent et favorable pour s’épanouir et développer leur personnalité.
— Vous ne trouvez pas que nous avons beaucoup tardé sur Driss et ses problèmes, demanda le douanier ? Changeons de sujet puisque la solution n’est pas entre nos mains et qu’à vrai dire on n’y peut rien pour ce cafetier. C’est à lui de supporter les conséquences des ses choix irréfléchis et de payer les pots cassés. Restons à l’écart de ce qui ne nous regarde pas.
— Nous en sommes déjà à l’écart, dit l’agent de prison. Rester sans parti pris doit faire partie du sens commun le mieux partagé. Quels que soient nos jugements à l’égard des uns et des autres, nous ne possédons pas de baguette magique pour remettre chacun à sa place et rétablir l’ordre et l’harmonie dans de telles relations qui vont de mal en pire.
— Personne ne possède de baguette magique pour rallier tout le monde à la même vision, dit le professeur. Nous vivons dans un monde dur et plein de divergences. Les uns restent passifs devant les clivages qui nous séparent, les autres à bout de patience, comme elles le disent à qui doit les entendre, recourent à la force et ne font que dilapider des ressources naturelles, détruire, tuer et spolier. Laissez-moi là ! Je ne veux pas entrer dans les détails de ce qui se passe autour de nous. Je laisse cette analyse aux stratèges géopolitiques qui savent orienter leur discours contre le sens des aiguilles d’une montre.
— Même si tu lèves la voix, on ne t’entendra jamais, dit le douanier. Le mieux est que tu te mêles de tes oignons et que tu n’essayes pas de contredire la loi du plus fort. Bêta, le barbu n’a apporté que du mal au monde qui l’entoure lorsqu’il a commencé à manifester de la désobéissance. Il avait commis l’erreur monumentale de détruire et de tuer des innocents, histoire de se venger d’un géant qui dirige le monde par le bout du nez qu’il le veuille ou non.
— Qu’est ce que tu veux dire par Bêta le barbu ? Je n’ai rien compris, dit le gardien pénitencier.
— Je te laisse comprendre par toi-même, répondit le douanier. Parfois, il vaut mieux s’abstenir d’appeler les choses par leur nom pour amener son interlocuteur à deviner et par conséquent à faire travailler sa jugeote. Et moi, qui te semble un peu énigmatique, je considère que tout acte terrorisant n’est pas digne de porter le nom d’un exploit qui mérite d’être évoqué dans ses moindres détails.
— Moi, je ne qualifie jamais ce genre de crime comme un exploit, dit Hicham.
— Et moi, non plus, ajouta l’infirmier. Je sais bien où tu veux en venir cher gardien. Qui de nous n’a pas condamné ce genre d’agissements ? Quand on aime l’humanité, il faut faire preuve de cet amour en se montrant sensible, empathique, altruiste et à l’endroit de toutes les races sans distinction bienveillant d’appartenance ou de couleur. Le mieux pour nous tous, c’est de réfuter toutes les tendances d’endoctrinement qui visent à saper toutes les valeurs morales des sociétés.
— Nous avons compris ce que chacun de nous veut nous dire selon ses capacités du savoir, dit le professeur. Je crois qu’il est temps de nous quitter. Que quelqu’un parmi vous paye mon addition. Je n’ai pas de monnaie.
— En ayant l’air mécontent à l’égard de ce professeur qui ne sait, selon lui, que parler et se targuer des choses qu’il ne possède pas, l’infirmier lui dit :
— Va là où tu veux, moi, je m’en charge.
— Merci à vous ! On se revoit, à bientôt ! lança le professeur en quittant les lieux.
— Ah ! Quel soulagement ! Nous pouvons passer encore du temps sans ce babillard de professeur, lança l’infirmier.
— Tu n’aimes pas les professeurs, je suppose ? demanda le gardien.
— Je ne t’ai jamais dit que je ne les aime pas, répliqua l’infirmier. Au contraire, je les respecte beaucoup et c’est grâce à eux que j’ai appris tant de choses et avec eux j’ai passé toute ma jeunesse. C’est sans eux que je me débrouille maintenant à résoudre mes problèmes par moi-même ou émettre entre autres mon opinion et la défendre, arguments à l’appui.
— Est-ce que tu veux nous dire que tu as bien défendu ton opinion sur Najat contre les médisances diffamatoires avancées à son encontre par le professeur ? demanda le douanier.
— Effectivement ! Je l’ai bien défendue, répondit l’infirmier plein d’animation. Et je ne veux pas en démordre pour lui montrer de quoi un infirmier est-il capable.
— Tu es un dur à cuir à ce que je constate, lança le gardien pénitencier. Mais cette infirmière que tu défends ne mérite pas à ce que je sache cette importance que tu lui accordes. Du moment que la majorité des gens qui la connaissent ne cessent de dire que c’est une fornicatrice invétérée et que ce rejeton dont elle prétend avoir accouché n’est pas le fils de Driss, tu dois prendre leur parole au sérieux. Je pense qu’il n’y a pas de fumée sans feu.
— Toi aussi, dit l’infirmier, tu abondes dans le sens de ce professeur pour me reproche ce qu’on te raconte par mensonges sur le comportement et la conduite de Najat. Je n’admets en aucun cas ce genre de dénigrements et je reste solidaire à cette femme qui me semble être sur un piédestal et au dessus de toutes vos critiques.
— N’êtes-vous pas rendus compte, dit le douanier, que, tous les deux, vous perdez votre temps à parler de cette fameuse femme que, toi cher infirmier, tu considères comme étant une idole. Il faudrait que nous cessions de nous tracasser la tête avec des fariboles. Je crois que c’est le moment de vous laisser. J’ai d’autres chats à fouetter. Au revoir ! N’oubliez pas de payer mon addition.
— Ok ! Je m’en chargerai, dit le gardien, l’air rigolo. Ne vous en faites pas, je payerai cette fois l’addition globale.
— La mienne, je la paye moi-même. Je ne manque pas de fric, lança l’infirmier.
— Cela veut dire que tu es riche, dit le gardien.
— Pas si riche que tu le pense, mais, Dieu merci, je vis en autarcie. En d’autres termes, je me suffis à moi-même. Tout ce que je touche à la fin de chaque moi, couvre amplement mes dépenses. Je suis quelqu’un de positif et j’applique toujours et au pied de la lettre cette recommandation que j’ai piquée au cours de mes lectures et qui dit : « soyez reconnaissant de ce que vous possédez et vous verrez que vos possessions s’étendront. »
— C’est une règle d’or, moi aussi, je vais l’appliquer tous les jours, dit le gardien. Mes croyances en l’univers sont fortes et ça me rappelle à moi aussi la réponse et les bienfaits de la loi de l’attraction qui nous renvoie des ondes positives quand nous formulons strictement des pensées positives.
— C’est super intéressant ce que tu dis, dit l’infirmier. On va en parler de temps en temps pour nous éclaircir l’esprit. Maintenant, puisque nous sommes soit disant tous les deux des cruciverbistes, nous allons travailler ces grilles de mots fléchés et de mots croisés pour nous aiguiser l’esprit et tuer le temps.
— Ok ! Vas-y ! dit le gardien.
IV
La situation entre Meriem et Najat se compliquait de jour en jour. Elles étaient en brouille comme deux sœurs ennemies et ne s’adressaient la parole que rarement. Chacune d’elles mène sa vie à sa façon. Driss n’était pas du tout content de leur comportement qui est devenu pour lui si choquant et désagréable. Il vivait presque le paradoxe de l’âne de Buridan. C’est la légende selon laquelle un âne est mort de faim entre un picotin d’avoine et un seau d’eau, faute de choisir. Le positionnement de Driss était presque similaire à celle de cet âne qui ne savait pas où donner de la tête pour sortir indemne de cet antagonisme existant entre ses deux femmes.
Najat ne s’intéressait plus à Driss. Pendant tout le congé de maternité et même après, elle se mit corps et âme aux petits soins de son bébé. Elle engagea une nounou et lui donna toutes les consignes nécessaires :
— Ecoute-moi bien Sofia ! Dès maintenant tu es la seule personne responsable de mon enfant. Je ne veux pas que quelqu’un l’approche ou le prendre dans les bras. Puisque, moi, Je n’ai pas de lait maternel à lui donner parce que je souffre d’une insuffisance de lactation sans savoir à quels facteurs cela est dû, toi seule, tu prépares le biberon et tu lui donnes ses tétées de façon stricte et régulière.
— Madame Najat, épargne-toi ces explications. Moi, je suis nounou et je connais sur les bouts des doigts quand et comment faut-il allaiter son bébé. Votre enfant sera entre les bonnes mains. Je ne me séparerai jamais de lui. Je prends soin de lui de jour comme de nuit. Occupe-toi de ton travail et laisse-moi la charge de ce petit mignon qui va m’appeler, d’ici peu d’années, Tata Sofia.
— Puisque tu connais bien ton travail, je te laisse le soin de t’occuper de lui, dit Najat. Quand à Meriem, ne lui accorde pas le plaisir de te poser la question de savoir d’où tu viens. Méfie-toi d’elle. C’est une vieille bique qui ne cesse de guetter tous mes actes et mouvements.
— La vieille bique, c’est toi, lança Meriem qui l’écouta parler avec sa nounou. Tu n’es qu’une sale coquette qui se cache derrière ce rejeton que tu avais dans le ventre avant d’arriver ici chez nous pour altérer notre image de famille respectée et respectueuse. Que va-t-on dire aux voisins et aux amis quand ils se rendront compte que tu n’es qu’une femme légère et sans scrupule ?
— Et toi espèce de sorcière, répliqua Najat, qu’as-tu apporté à Driss depuis le jour où tu t’es mariée avec lui. Quand il était hospitalisé, tu n’étais même pas capable de rester quelques minutes à son chevet pour le soulager et prendre soin de lui. Par contre, moi, même si je n’étais pas sa femme, je lui ai donné beaucoup plus d’affection et c’est pour cela qu’il s’est attaché à moi et m’a choisie comme sa deuxième femme lorsqu’il a décidé de se marier. Ne me dis pas que c’est grâce à toi que ce mariage a eu lieu. Je m’en fous carrément de ce que tu racontes à mon sujet parce que je ne l’ai pas déçu quand j’ai accouché d’un garçon qui vaut mille fois plus que toutes tes filles réunies.
— Qu’est ce qui vous arrive à toutes les deux ? demanda Driss, attiré par le bruit de leur chamaille. Vous cherchez quoi au juste ? Me donner encore plus du fil à retordre et me rendre la vie difficile ? Je ne supporte plus vos altercations. Il faut que cela cesse, sinon je prendrai des mesures drastiques à votre encontre et je ne vous dirai pas lesquelles à présent pour que vous soyez surprises.
— Cette mannequin, dit Meriem, je l’ai surprise en train de m’insulter et de raconter du mal sur moi à cette nounou de pacotille.
— Si vous continuez à vous quereller, je m’en vais là où il me serait possible de ne plus entendre parler de vos histoires de femmes grincheuses et antipathiques. Au lieu de vous sentir toutes joyeuses et enjouées à l’occasion de l’arrivée combien attendue de ce nouveau-né qui vient illuminer notre maison, vous vous mettez à vous injurier toutes les deux à longueur des journées pour je ne sais quel objet de discorde. Dis-moi Meriem, quand est ce que tu vas aller chercher Lina ?
— Tu penses à Lina en oubliant Sabah ! Laquelle des deux te préoccupe ? Celle qui est malade ou l’autre qui n’a aucun problème ?
— Bien sûr, c’est Sabah qui me préoccupe le plus et il ne se passe guère de jour sans que je ne pense à elle.
— Et pourquoi, bon sang, tu ne t’es jamais rendu à l’hôpital pour t’enquérir de son état de santé ? demanda-t-elle d’un ton coléreux.
— Rassure-toi, je vais m’y rendre dans les prochains jours si le temps me le permet, rétorqua-t-il, et j’aimerai bien que tu m’accompagnes.
— Et pourquoi pas maintenant ? Quel empêchement as-tu ? demanda Meriem, toute inquiète de l’état de santé de sa fille.
— Laisse-moi quelques jours pour mettre un peu d’ordre dans la maison. Je dois d’abord voir ce qu’il faut pour mon bébé. Ensuite nous irons la voir ensemble. Mais va d’abord chercher Lina. Elle me manque beaucoup et j’ai besoin d’elle ici pour qu’elle puisse voir son petit frère et l’embrasser. Elle rêvait toujours d’en avoir à tout le moins un. Et puisque maintenant, il est là, parmi nous, sa présence devient indispensable.
— Mes deux filles jumelles rêvaient, elles aussi, d’avoir un frère germain et j’insiste sur ce qualificatif, dit Meriem, mais leur souhait a été malheureusement exaucé autrement et je ne pense pas qu’elles vont se sentir comblées par la naissance de ce poupon. Mais, bref, elles vont se marier, ces deux là, avec des hommes de leur niveau et pourraient avoir leurs propres enfants. Celles-ci ne m’inquiètent pas. Sou peu, elles feront, chacune en ce qui la concerne, de brillantes carrières dans leur domaine préféré. Je suis très ravie de leurs résultats. Et Nadia où en est-elle ? Tu ne m’as jamais parlé d’elle.
— Elle se débrouille tant bien que mal et moi, je fais en sorte à ce qu’elle soit imprégnée de la tâche que je lui ai confiée. Elle s’occupe maintenant de la caisse et elle s’en sort bien à ce qu’il me semble, pour peu qu’elle reste fidèle aux principes de sa conduite.
— Et Radia, comment va-t-elle avec son nouvel emploi au café ? Ne t’a-t-elle jamais parlé d’Allal le jardinier ?
— Ah ! Non ! dit-il. Elle a oublié toute cette histoire dont elle ne nous parlé que de façon énigmatique sans jamais vouloir lever le rideau sur ce qu’elle cachait.
— Et Allal ? Qu’en est-il de lui ? demanda Meriem.
— On m’a raconté qu’on l’avait agressé en prison et il se trouve maintenant interné, lui aussi, au même hôpital que notre fille Sabah, dit Driss.
— Quel rapport y’a-t-il entre l’agression et l’internement ? demanda Meriem.
— Après avoir été agressé, on s’est aperçu qu’il avait des troubles psychiatriques et on l’avait mis dans cet hôpital, expliqua Driss. Connais-t-il notre fille Sabah ?
— Evidemment, ils se connaissent, dit-elle. J’espère qu’il prendra soin d’elle si jamais il a la possibilité de le faire. Il est malin et il peut se faire facilement des amis là-bas. Moi, je crois qu’il n’a peut-être rien de mal et que ce n’est qu’une simulation de sa part pour échapper des mains de ses agresseurs qui faillirent le tuer quand le gardien les surprit et l’éloigna d’eux en le mettant dans une autre cellule.
NEUVIEME PARTIE
I
Lors d’une pluie torrentielle qui s’abattait jour et nuit sur la ville, l’hôpital où se trouvaient Sabah et Allal fut submergé d’eau. Etant prise de court, l’administration organisa l’évacuation immédiate des lieux.
Tous les patients, femmes et hommes confondus, furent transportés dans plusieurs camions sous une bonne garde vers un autre lieu d’accueil.
Les crues d’eau formées ça et là étaient impétueuses et elles charriaient plusieurs voitures. Le terrain de sortie était boueux et certains camions vétustes s’embourbèrent à cause de l’impuissance de leur moteur. Tous les patients à bord, en furent descendus pour permettre aux véhicules de se dégager de leurs bourbiers.
En raison du souffle si fort et glacial des vents, du tonnerre grondant, accompagné d’éclair intermittent et de pluie diluvienne, les patients qui devenaient incontrôlables, quittèrent les camions en se dispersant dans la nature.
Allal et Sabah se trouvaient face à face dans une forêt dense et broussailleuse et commencèrent à se débrouiller pour l’échapper belle :
— Tu vas bien ? demanda Allal à Sabah.
— Bien tout de même, mais je suis un peu essoufflée, dit-elle.
— Donne-moi ta main, nous allons sortir de là tout de suite. Essaye de respirer un peu d’air pour recharger les batteries. Je crois que nous sommes maintenant dans un endroit inconnu. Nous devons suivre quelques sentiers et si possibles ces traces fraîches de piétons qui vont certainement nous mener vers quelques villages où nous pourrons trouver quoi manger et nous abriter de ce vent glacial et insupportable.
— Aide-moi ! J’ai tellement peur, dit Sabah. Je n’ai jamais pénétré dans une forêt comme celle la.
— Ne crains rien, dit-il, je vais t’aider coûte que coûte. Je suis habitué à ce genre d’évasion. Allez marche ! Résiste ! Continuons à progresser attentivement afin qu’on ne nous rattrape pas. Profitons de ce mauvais temps pour recouvrer notre liberté. Moi, je suis normal et n’ayant aucune crise émotionnelle. J’ai simulé cette mise en scène que pour échapper au danger de mort imminent. Ils avaient dessein de me tuer peut-être pour venger l’agression de Radia que j’ai blessée grièvement sans motif valable.
— Moi, aussi, je n’ai rien, dit-elle. J’ai simulé une crise de nerfs parce que je ne voulais pas que mon père tombe dans le piège que lui a tendu cette infirmière hypocrite et impure. Maintenant que j’ignore ce qu’il en est de ce projet de mariage, je me sens très bien dans ma peau.
— Ne ressasse plus cette affaire de mariage entre ton père et cette croqueuse de diamants, dit-il. Concentre-toi sur l’instant présent et suis-moi, on va se reposer au pied de cet arbre avant de reprendre notre marche sur cet itinéraire. Il va nous mener peut- être dans un endroit sûr. Tu vois ? Ce sont des traces de piétons. Regarde ! Mais arrête ! Ecoute ! Moi, j’entends du bruit un peu lointain, genre vrombissement de moteur et un mélange de voix et de chahut. C’est dommage que nous n’avons ni carte ni boussole pour pouvoir nous orienter dans la bonne direction. J’ai fais un peu de topographie avec un ingénieur et je sais bien m’en servir. Malheureusement, je n’ai pas eu conscience de leur importance et j’ai vite changé de cap pour sombrer dans la délinquance et le chômage. Maintenant, je ne récolte que de l’amertume et des regrets. Comme j’étais dingue de passer mon temps sans rien apprendre ! Mes parents n’avaient pas les moyens suffisants pour me payer les frais scolaires et m’ont obligé de quitter les bancs de l’école sans me laisser la chance de pouvoir continuer. A l’heure qu’il est, je suis orphelin de père qui est décédé dans un accident provoqué par le déboulement d’un terrain où il travaillait dans une mine et il est maintenant six pieds sous terre. J’ai sans raison délaissé ma mère toute seule et je ne sais pas comment elle se débrouille pour vivre. On m’a déjà appris que c’est une fouineuse qui passe son temps dans les dépotoirs à la recherche d’objets de rebut qu’elle vend à vil prix à des brocanteurs. Je ne suis pas du tout content de sa situation de veuve miséreuse qui n’a obtenu aucune assurance de décès. Comment veux-tu que je sois élevé si ce n’est dans la pauvreté et au plus profond de la lie de la société. J’en veux beaucoup à mes mauvaises conditions de vie.
— Ne dis pas ça et ne mets pas en cause votre pauvreté pour justifier le malheur dans lequel tu prétends vivre. Regarde-moi près de toi ! Même si je suis issue d’une famille qui a tout pour que ses enfants soient heureux et mènent une vie décente et propre, je souffre maintenant autant que toi. Dans mon cas, la pauvreté n’a aucun lien avec ce qui m’arrive. Je suis la victime du comportement aberrant de mon père. Cet homme capricieux et fantaisiste a voulu remonter le temps en se mariant avec cette croqueuse de diamants qui ne veut que son argent. Après avoir bien géré sa vie pendant une longue période, il en vient à la pilonner au bout de son dernier souffle en cherchant la compagnie d’une autre qui lui donnera un fils.
— Ton père a commis une erreur monumentale dans sa vie quand il a décidé de se marier avec cette infirmière. C’est une femme hypocrite et pleine d’astuces. Elle m’a incité à maintes reprises à me venger de vous tous en abusant de ta sœur Lina. Mais, moi, contrairement à ses visées de traitresse, j’aime ta sœur du fin fond du cœur. Je ne m’arrête pas de l’aimer et encore moins maintenant qu’elle est enceinte de moi. D’après mes calculs, elle aurait déjà accouché, mais je ne sais pas à quel endroit exact.
— Moi, je n’ai aucune objection, avoua Sabah. J’espère bien que votre relation amoureuse soit officialisée d’ici peu. A mes yeux, l’amour l’emporte toujours sur la raison et surtout quand il est aveugle. Je vous souhaite, à tous les deux, tout le bonheur du monde.
— Tu es vraiment une fille gentille et exceptionnelle, dit Allal. Je ferai de mon mieux pour que tu sois saine et sauve. Maintenant que tu t’es reposée, nous reprenons la marche. Donne-moi ta main et essaye de résister le plus possible pour qu’on sorte si vite et avant la tombée de la nuit de cette broussaille étouffante.
— Je suis avec toi jusqu’à ce que nous réussissions à nous dégager de cet imbroglio, dit Sabah. Quand je serai rentrée chez moi, je convaincrai mes parents à ce qu’ils acceptent ton mariage avec Lina qui, d’après mes pressentiments, aurait dû accoucher d’un garçon.
— Moi aussi, j’ai les mêmes pressentiments que toi, dit Allal. Il m’arrive de rêver en plein sommeil que je le prend dans les bras et le dorlote. Un rêve quand il est motivé, il se concrétise et devient réalité. Fais attention ! Qu’est ce que tu as sur la jambe droite ? Tu saignes. Fais voir. !
— Je crois que c’est une blessure, dit-elle, mais elle est légère. Je pense que c’est peut-être le coup d’une brindille qui m’a touchée sans que je ne m’en rende compte. Heureusement qu’il fait un peu froid. Elle va se coaguler si vite.
— Fais attention aux morceaux de brindilles cassées qui deviennent tranchants quand ils sont tout secs, dit-il.
— Je crois que nous sommes sortis de cette forêt. Regarde ! dit-elle. Vers le nord, je vois un petit village composé d’un pâté de quelques maisons.
— Oui, effectivement, dit-il, ça pourrait être un village et c’est là où nous pouvons passer la nuit. Arrête ! Voilà un camion qui