arrive. Il peut nous amener au village. Je vais lui mentir pour qu’il nous prenne.
— Arrête ! dit l’un des passagers au conducteur qui freina sur place. Il y a un jeune homme et une fille qui font de l’auto-stop. Sans hésiter une seconde Allal demanda :
— S’il vous plait, messieurs, pourriez-vous avoir l’amabilité de nous amener jusqu’au village ? Nous étions délestés de tout notre argent par trois inconnus qui nous ont interceptés et menacés avec des couteaux. Nous sommes maintenant sans le sou qui vaille.
— Cesse de nous raconter des histoires. Nous n’avons pas le temps d’écouter ce genre de rengaine à longueur de la journée, dit le conducteur grelottant de froid et frottant vigoureusement ses mains l’une contre l’autre pour ressentir un tant soit peu de chaleur.
— Dépêchez-vous de monter, lança l’homme au grand gabarit qui leur posa de multiples questions auxquelles Allal répondit intelligemment et de façon détournée.
Arrivés au village qu’ils ne connaissaient pas, Allal et Sabah se mirent à faire le porte à porte non en qualité de vendeurs mais de demandeurs d’hospitalité. Ils réussirent à trouver où passer la nuit.
Une famille modeste, mais beaucoup plus généreuse et empathique, les a accueillis à bras ouverts en leur offrant le gîte et le couvert. Pour leur permettre de se réchauffer du froid glacial, le maître de maison leur a servi un plat de résistance fumant de chaleur. Ils mangèrent à satiété et dormirent à poings fermés.
Personne de cette famille n’a osé leur demander quoi que ce soit sur leur visite au village. Ainsi, ils étaient contents d’avoir échappé aux questions qui les auraient gênés si jamais quelqu’un s’était avisé de les leur poser.
Au lever du jour et après s’être renseignés sur le train en partance vers leur ville et avoir obtenu de quoi payer leur place pour ne pas la resquiller, ils remercièrent infiniment tous les membres de cette famille de la convivialité et de la bonté de leur cœur.
Au bout de quelques minutes de route, ils arrivèrent à destination. Après s’être reposés dans un café et avoir repris amplement leur souffle, Allal, accompagné de Sabah, se dirigea directement vers l’endroit où habitait sa mère. C’était une sorte de taudis misérable bâti sur une parcelle de terrain très réduite où l’on peut s’en accommoder difficilement. En frappant à la petite porte faite de moyens de fortune, la mère d’Allal, qui ne l’a pas vu depuis longtemps, vint ouvrir. Elle était dans un état lamentable. Avec ses guenilles et ses mains sales, son visage lugubre et ses cheveux enchevêtrés, elle ressemblait à un vieux chiffon, naturellement doté d’une âme et d’un cœur qui se mit à battre la chamade au vu de son fils. Malgré son état repoussant dans lequel elle se présenta, Allal n’hésita pas une seconde à se jeter sur elle et l’apprendre affectueusement dans ses bras. En assistant à ce spectacle de retrouvailles, Sabah, stupéfaite, resta bouche bée.
L’émotion était tellement forte que la mère d’Allal ne put s’empêcher d’éclater en sanglots et laisser libre cours aux chaudes larmes salies qui jaillirent de ses yeux en finissant par dégouliner sur son visage.
Avant de saluer Sabah, elle demanda à son fils d’une voix rauque :
— C’est ta femme ? Je trouve qu’elle est jolie, mais elle est un peu blême et dans les pommes cuites.
— Non ! C’est une fille de bonne famille, dit-il. Ses parents, chez qui j’ai travaillé longtemps, m’avaient logé et nourri jusqu’au jour où, par ma faute, la situation fut tournée à mon désavantage. J’ai commis des bêtises qui m’étaient fortement payantes et me voilà aujourd’hui de retour chez toi, ma petite mère.
— Entrez ! dit-t-elle. Vous avez besoin de repos, je vous trouve trop fatigués. — Entre, Sabah, dit-t-il. Ne fais pas attention à l’état répugnant de ce trou à rat. Installe-toi sur ce divan dont peut- être un riche fait cadeau à ma mère.
— Sois la bienvenue chez nous dans ce taudis hideux et misérable, dit-elle, mais ça ne manque pas pour autant de chaleur humaine. Vous étiez où, avant d’arrivez ici ? demanda la mère, l’air curieux d’en savoir sur leur histoire.
— Nous n’étions nulle part, répondit-il pour couper court aux questions inopportunes de sa mère. Nous sommes venus uniquement pour te voir et passer du temps près de toi. Mais dis-moi, petite mère, c’est pour qui, cette poussette de bébé ? Je trouve qu’elle est comme neuve.
— C’est une longue histoire, mon cœur, dit-elle. Mais, ça n’a pas d’importance que je te la raconte en détail à moins qu’il ne soit nécessaire pour toi d’en savoir plus.
— Vas-y, petite mère, je t’écoute et Sabah peut aussi être intéressée si l’histoire que tu vas nous raconter est un peu sublime ou étrange.
— A l’entendre, dit-elle, cette histoire va certainement vous faire mal au cœur, dit-elle. Cette poussette de bébé que tu vois, je l’ai récupérée auprès d’une femme généreuse qui me fait toujours don de quelques objets usagés dont elle n’a plus besoin.
— Et c’est pour qui tu la gardes ? demanda Allal, qui n’arriva pas à deviner de quoi est-il question dans cette histoire.
— Cette poussette que vous voyez là, expliqua-t-elle, est réservée à ma petite fille que Dieu m’a envoyée comme un cadeau.
— Par le biais de qui, Dieu te l’a envoyée ? Est-ce que tu t’es mariée ou quoi ? demanda Allal, l’air abasourdi.
— Moi ? Mariée ? Non ! Mon petit, je suis trop dépassée par l’âge pour me permettre ce luxe ou commettre un pêché quelconque.
— Je trouve que tu es en train de noyer le poisson, petite mère, dit-il. Pourquoi tu n’entres pas directement dans le vif du sujet et nous dire en une seule phrase le genre de cadeau que Dieu t’a envoyé.
— Dieu vient d’exaucer mes prières et il m’a donné un bébé. C’est une petite fille. Elle dort dans ce coin. Regarde comme elle est mignonne, cette perle dont je n’ai jamais rêvé.
— C’est vrai, c’est un bébé fille, lança Allal. Mais dis donc, quels sont ces parents ?
— Je n’en sais rien, mon cœur.
— Comment tu oses dire que tu n’en sais rien ? Tu l’as volée ou quoi ? Dis-moi la vérité, je n’aime pas les devinettes, cria Allal.
— Ecoute-moi donc, mon fils ! Un jour dans la matinée quand j’étais cachée dans un coin contre le tronc d’un arbre, j’ai vu deux femmes dans le dépotoir. L’une d’elles qui portait je ne sais quoi, emmitouflé dans ses bras, le déposa par terre et dans un coin camouflé des vues de tout fouineur. Dès qu’elles quittèrent les lieux, je progressai pas à pas jusqu’à l’endroit exact où elles avaient abandonné leur truc. Quand je commençai à l’examiner rapidement, je me rendis compte que ce fut un bébé vivant qui respira tout comme moi les relents de quelques corps d’animaux en pleine décomposition et des restes de viandes avariées qu’on avait jeté dans ce dépotoir qui sentait le renfermé à plusieurs centaines de mètres. Je le pris dans mes bras et entrai vite fait chez moi. Sitôt arrivée à mon taudis, je l’examinai de fond en comble et je me suis dis que c’est une fille que Dieu m’a donnée.
— Comment tu l’appelles maintenant ? demanda Sabah, l’air bouleversé par cette histoire dramatique qui lui fait penser à des gens inhumains, odieux et sans cœur tout comme ceux qui lui ont mis une camisole de force pour la faire interner contre son gré.
— Je l’ai prénommée Houda. C’est un prénom qui me plait parce que c’est le premier qui m’est venu à l’esprit par réflexe.
— Et comment tu te débrouilles pour la nourrir avec du lait ? demanda Allal.
— Je lui achète du lait pour bébé et je lui prépare ses biberons. Maintenant elle commence à s’habituer à moi en tant que mère adoptive et nourrice d’infortune si l’on veut dire. A chaque fois que je l’entends vagir, je l’allaite et lui change ses couches et ce après avoir lui lavé le corps avec du savon et de l’eau chaude.
— Et je peux savoir, dit-il, d’où tu sors tout cet argent sachant que tu n’es qu’une femme miséreuse qui ne trouve dans la majorité des cas, rien de nourrissant à mettre sous la dent ?
— Je fais des efforts dans tous les sens pour trouver l’argent qu’il me faut pour lui acheter ce qu’il faudra.
— Qu’est ce que tu comptes faire quand elle commencera à prendre conscience du monde qui l’entoure ? demanda-t-il.
— Je n’ai pas compris ce que tu veux dire par prendre conscience, dit-elle.
— Je reformule la question, dit Allal. Est-ce que tu vas lui avouer le fait que tu n’es pas sa mère biologique lorsqu’elle commencera à faire la distinction des choses ?
— Oui, bien sûr ! Je lui raconterai toute la vérité et rien que la vérité pour avoir la conscience tranquille, avoua-t-elle.
— Et tu lui montreras aussi ses parents biologiques ? demanda Sabah.
— Non !
— Pourquoi non ? demanda Allal ?
— Tout simplement parce que je ne les connais pas et celles qui l’ont abandonnée ont pris leur précautions de cacher leur visages avec un foulard.
— Et ces deux femmes qui l’ont abandonnée, tu ne les connais pas non plus ? demanda Sabah qui souffre énormément du manque de ses parents et de ses sœurs.
— Je ne connais aucune d’elles et je ne les ai jamais vues, répondit-elle.
— Quelle bêtise humaine ! Est-ce que le fait de porter dans son ventre un bébé et l’enfanter avec tant de douleur ne signifie rien pour une mère ? demanda Allal en soupirant d’indignation.
— Si ! dit sa mère. Le fait de perdre son bébé dès les premiers jours de sa naissance, signifie beaucoup plus pour une mère.
— Existe-t-il en ce bas-monde des mères qui abandonnent facilement leur bébé sans ressentir le moindre remords ? demanda Sabah.
— Je ne le crois absolument pas, répondit la mère d’Allal, mais il n’est pas exclu que certaines femmes, non mariées légalement, se débarrassent facilement ou contre leur gré de leur bébé soit pour éviter le fait d’être l’opprobre de leur voisinage et encore moins de leur famille soit qu’elles n’ont pas les moyens financiers suffisants pour le prendre en charge ou que sait-on. Les raisons sont multiples et peuvent être de plusieurs ordres.
— Il est fort possible, dit Sabah, que cette petite fille était abandonnée au dépotoir par quelqu’un qui l’a volée à sa mère ou à fortiori par des criminels qui se sont chargées de cette mission moyennant une somme d’argent. Enfin ! Je ne sais quoi dire. Sans preuves, il est difficile de déterminer le coupable de cet acte criminel et inhumain. Nous avons besoin de vrais détectives privés qui surveillent nos arrières parce que tout ce qui se passe derrière nos dos entre dans le cadre du monde de l’inconnu qui suppose de vraies explorations appuyées parallèlement de séries d’investigations. C’est un phénomène qui se répand de plus en plus dans les quatre coins de notre ville et que, pour le juguler, il faut prendre des mesures drastiques à l’encontre des mis en cause. Moi, c’est ce que je pense et que ça ne reste qu’un avis personnel.
— Laissons ça de côté et dites-moi ce que vous compter faire tous les deux ici dans ces bidonvilles ? demanda sa mère.
— Nous allons nous organiser petite mère pour exercer le métier de vendeur ambulant ou chercher à travailler dans un café ou restaurant. Mais, pour démarrer, nous avons besoin d’une somme d’argent que l’on appelle communément un capital, expliqua-t-il, de façon ironique et humoristique, à sa mère comme s’il veut fonder un fond de commerce grandiose qui suppose beaucoup d’argent dont il n’a pas la possibilité d’avoir.
— Commence par vendre des cigarettes, genre tabac jaune, au détail et moi, dit sa mère, je te prêterai l’argent dont tu auras besoin. Tu peux faire le tour de tous les cafés et j’en suis sûr que tu rentreras chaque soir avec les poches pleines de pognon. Je vois beaucoup de gens sur la voie publique faire ce métier et en faire vivre une famille nombreuse.
— Moi, avoua Sabah, je peux travailler dans un café comme serveuse parce que j’en ai l’expérience. Je n’ai pas besoin d’avoir de l’argent pour commencer. Ce dont j’ai besoin, c’est l’endroit où je pourrai me loger et repartir du bon pied pour refaire ma vie. Je ne pense pas retourner chez moi tant que cette vipère de Najat, l’infirmière, occupe avec son rejeton notre maison qui a perdu depuis son arrivée chez nous la chaleur humaine et le charme de la vie décente et agréable.
— Je ne sais pas de qui tu parles, Sabah, dit la mère d’Allal. Je ne connais pas cette infirmière que tu appelles Najat.
— Il viendra un jour où tu auras l’occasion de la connaître, de près ou de loin, dit Sabah. Laissons du temps au temps, lança-t-elle, comme si elle s’agissait d’une prophétie qui va se manifester incessamment dans un futur proche.
— Qu’a-t-elle de particulier cette femme ? demanda la mère d’Allal. Je constate que tu me caches un truc quelconque à propos d’elle.
— Tout ce qui te parait caché, dit Sabah, à propos de Najat te sera révélé au grand jour et tu n’auras besoin ni de moi ni de qui que ce soit pour distinguer par toi-même le vrai du faux. Pour l’instant oublie cette femme et concentre-toi uniquement sur ce qui te regarde. L’avenir de cette petite mignonne est entre tes mains et tu dois veiller à ce qu’elle ne soit pas choquée ni complexée quand elle apprendra que tu n’es pas sa vraie mère. Je t’adjure de lui dire la vérité de la façon la plus douce qui soit et sans courir aucun risque de la brusquer ou de lui chatouiller le moral par des racontars de mauvais goût.
— Tes recommandations sont des ordres ma fille, promit-elle à Sabah.
— Un autre point sur lequel je veux insister, dit Sabah, c’est de te mettre d’emblée en devoir de la préparer moralement avant de lui confier le secret. Fais en sorte à ce que tu sois la première personne qui lui dira qui est-elle vraiment.
— Je n’oublierai pas tes conseils et je les appliquerai au pied de la lettre, dit la mère d’Allal. Pour que ne je sois pas prise de court, je dirai à toutes les gens qui me connaissent que cette petite n’est pas ma fille de sang et que je ne suis pas non plus sa mère génitrice, mais la Providence l’a mise sur mon chemin pour que je l’adopte.
— Et si jamais ses parents la réclament un jour, tu ne devras pas refuser leur réclamation, conseilla Sabah.
— Je ne suis pas si sûre que je l’accepterai, répondit la mère d’Allal, peut-être pour la seule raison que cette fille qui va ouvrir les yeux en ma compagnie, refusera catégoriquement de s’éloigner de moi d’un iota. Le pire, c’est qu’elle pourra se révolter contre ces parents pour l’avoir abandonnée, sans le moindre sentiment de pitié, dans un endroit sale, infesté d’oiseaux rapaces et de chiens errants. Houda est ma fille. Elle va grandir et se développer dans mon giron et sous ma tutelle. Personne n’aura le droit de me la prendre quelques soient ses raisons.
— Ce que tu viens de dire, petite mère, prouve que tu t’es déjà attachée à cette fille, lança Allal qui n’en cessa pas moins de scruter le visage de Houda qu’il considère maintenant comme étant sa petite sœur.
— Il n’y a pas de doute, mon fils, dit-elle, je me suis vraiment attachée à cette fille et aucune raison au monde ne pourra m’empêcher de l’aimer et de veiller sur elle autant que faire se peut. L’amour d’une mère à l’endroit de son enfant, qu’il soit issu de ses propres tripes ou adoptif, quand il existe pour de bon, il n’est jamais superficiel ou trompeur.
— Je ne dis pas le contraire, petite mère, dit Allal, moi aussi je t’aime et t’adore comme telle, que tu sois miséreuse, pauvre ou riche. On n’est pas responsable de notre statut social s’il n’est pas du tout prestigieux.
Ayant pris la décision de s’activer dans la vente des cigarettes au détail, Allal qui a emprunté de l’argent auprès de sa mère, se rendit illico presto chez le menuiser pour se faire perfectionner d’abord une boite en contre plaqué. Il passa ensuite chez le bureau de tabac, s’y acheta une quantité de paquets de cigarettes variés, les stocka dans sa caisse et se mit à la tâche.
Dans chaque café où il passait, la majorité des clients étaient des petits fumeurs. Ils ne se contentaient que de deux ou trois cigarettes. Malgré le nombre restreint de cigarettes qu’ils s’achetaient, Allal s’aperçut qu’avec un tant soit peu de volonté et de patience, son affaire allait prospérer. De jour en jour, pour fructifier ses ventes, il élargissait son périmètre d’action et passait dans tous les coins, même les malfamés parce qu’il était habitué à les fréquenter depuis tout petit.
Sabah, quant à elle, prit l’initiative de chercher du boulot dans un café. Elle en trouva un si vite. Le cafetier, avec qui elle s’entretint pendant quelques minutes, l’accepta à travailler comme serveuse.
Dès le premier jour de son travail, elle pensa, elle aussi, en plus du service rendu aux clients, à leur vendre des cigarettes au détail quand ils la sollicitaient. Grâce à son comportement de fille affable et doux, elle gagna si vite l’estime et la considération de toutes les gens qui passent par ce café. En se mettant à la tâche, elle restait attachée aux enseignements de la citation que lui répétait souvent le professeur Samir, l’ami de Driss, son père, et qui dit : « L’estime vaut mieux que la célébrité, la considération vaut mieux que la renommée. »
Chaque soir, Allal et Sabah rentraient plus ou moins sur les rotules, mais tous fiers et joyeux de leurs recettes journalières. Pour leur permettre de se délasser, la mère d’Allal leur apportait une bassine d’eau chaude où ils trempaient les pieds pour se détendre et se sentir tout le corps apaisé.
II
Meriem, qui ne pouvait pas supporter le fait de rester loin de ses deux filles, décida de se rendre à l’hôpital dans l’intention de s’enquérir de l’état de santé de Sabah. Dès son arrivée à proximité du portail d’entrée, on lui fit savoir que l’hôpital fut évacué à causes des derniers vents orageux et des pluies diluviennes dont les eaux des crues impétueuses avaient submergé tous les pavillons.
On l’informa aussi que lors de cette évacuation impromptue et mal organisée, certains patients transportés à bord des camions qui s’enlisaient dans les eaux boueuses, prirent la fuite en se dispersant dans la nature au moment où l’on leur demanda de descendre pour alléger le poids des véhicules et les aider à sortir des bourbiers.
Après avoir pu obtenir les coordonnées exactes de l’endroit où sont évacués les autres patients, Meriem, lamentablement chagrinée et toute en pleurs se rendit sur les lieux. Elle demanda à voir le directeur de cet établissement de rechange. Quand ce dernier l’avait reçue, il lui raconta la même version en lui disant :
— Ta fille Sabah figure dans la liste des disparus. La police, mise au courant en temps réel, a décidé d’agir sans tarder et l’on est en train de passer au peigne fin toute la région et en particulier la forêt avoisinante.
— Je me demande, dit-elle, pourquoi vous ne nous avez pas informés que notre fille a disparu. Dans quelle société sommes-nous ? Est-ce que l’on est encore à l’âge de la pierre taillée ?
— Ne vous emballez pas Madame, dit-il pour la calmer. Nous sommes aussi inquiets que vous de la vie de votre fille. Elle n’est pas la seule à avoir pénétrer dans cette forêt. Elle devait être probablement accompagnée d’autres patients. Nous étions pris de court pas les crues qui ne nous ont pas laissés suffisamment de temps pour organiser l’évacuation et prendre les mesures nécessaires de façon ferme et hermétique. Nous n’avons pas un parc auto qui devait être composé de camions de transport prévus en pareilles circonstances. En l’absence de moyens adéquats, tout ce complique devant nous et on se sent tellement débordés.
— Ces problèmes dont tu es en train de me faire part en guise d’excuses, ne sont pas du tout de mon ressort et je n’ai aucun intérêt d’en parler ni vous dicter désormais la marche à suivre résoudre vos problèmes. Moi, je veux retrouver ma fille morte ou vivante.
— Vas déposer une plainte à la police et dis leur tout ce qui te passe par la tête ! C’est la seule solution pour toi qui puisse t’aidera à récupérer ta fille. Nous n’avons pas pensé à exprimer nos besoins en cages fermant à clé pour y mettre tous ces patients afin de les empêcher de fuir, répliqua le directeur de façon ponctuée d’ironie.
— Je sais où je peux aller, dit-t-elle. Au lieu de me soulager en me conseillant d’être résiliente, tu me tiens un discours de mauvais goût, moqueur et méchant, qui prouve que tu t’en fiches pas mal des déboires des autres. Je suis complètement déçue par votre attitude antipathique et malveillante, en me voyant traitée de la sorte en de si funestes circonstances. Vous êtes tous des débiles mentaux dans cet hôpital et vous n’êtes là, assis sur ces fauteuils à bascule, que pour aggraver l’état de santé des patients et pas pour l’améliorer. Votre tour arrivera un jour et vous serez payés au centuple pour les méfaits de vos agissements choquants et désagréables.
— Arrête de nous insulter, cria le directeur. Nous ne sommes pas là pour essuyer passivement vos tirs à boulets rouges. Si tu continues à me traiter de la sorte, je te ferai immédiatement sortir de ce bureau et t’envoyer paître.
— Epargne-toi cet effort, lança-t-elle. C’est moi seule qui vais sortir sans idée de retour dans cet endroit affreux qui sent la maltraitance et le manque de respect.
A sa sortie, Meriem héla un taxi et lui indiqua la direction à prendre. Après quelques minutes de route, il la déposa devant la maison de sa sœur Amina. Elle frappa à la porte et la servante Aicha la lui ouvrit. Après le salut d’usage, elles se dirigèrent vers le salon de séjour. Dès qu’elle vit sa sœur Amina, sa fille Lina et oncle Hamid, elle éclata en sanglots en les embrassant. Elle ne s’arrêta guère de pleurer le sort de sa fille Sabah en leur annonçant la mauvaise nouvelle :
— Ma fille Sabah n’est plus à ce fameux hôpital. On vient de l’évacuer à cause des crues d’eau de pluie qui l’ont submergé.
— Mais où est ce qu’elle est passée, maman ? demanda Lina, l’air stupéfait et abasourdi.
— On m’a dit qu’elle a disparu dans la nature le jour de son transfert avec d’autres patients vers un autre endroit plus sécurisé.
— Et l’on ne t’a pas expliqué dans quelles circonstances ? demanda oncle Hamid. J’ai entendu parler de ce sinistre à la radio, mais le communiqué a uniquement annoncé que certains patients ont pris la fuite lors de leur transfert vers un autre établissement hospitalier sans donner un peu plus de précisions sur leur disparition. Je ne savais pas exactement que Sabah fait partie des disparus.
— Tu n’as pas été voir la police ? demanda Amina.
— Non ! J’ai vu seulement le responsable qui m’a mal reçue. Ma visite à son établissement a failli tourner au vinaigre.
— Qu’as-tu l’intention de faire maintenant ? demanda oncle Hamid
— Je n’en sais rien, répondit Meriem, l’air bouleversé.
— Comment tu n’en sais rien ? dit Aicha la servante. Tu dois te rendre immédiatement à la police pour faire une déclaration de disparition de ta fille qui était internée dans cet hôpital.
— La police est déjà au courant, m’a-t-on dit. Ils ont la liste de tous les disparus et sont en train de passer au peigne fin toute la forêt dans laquelle ils se sont dispersés. Moi et Lina, devons rentrer à la maison tout de suite pour mettre Driss au courant de la situation afin qu’il agisse en conséquence.
Avant de prendre congé de sa sœur, Amina lui susurra quelques mots à l’oreille. Elle lui conseilla de s’abstenir de dire quoi que soit à Lina à propos du vol de son bébé.
III
Après avoir quitté la maison de sa sœur Amina, Meriem et sa fille Lina retournèrent chez elles. A leur arrivée, Lina fut surprise d’apercevoir une poussette noire où était mis un bébé.
Sans prendre la peine de poser la question de savoir de qui s’agissait-il, elle s’approcha de lui en se sentant une certaine attirance aimantée et persistante qui la bouscula par derrière et la poussa jusqu’à se pencher sur sa frimousse et lui appliquer un bisou fort et chaleureux. Le bébé qui sentit l’odeur particulière et unique, commença à agiter simultanément ses bras et ses jambes de manière saccadée en formant de petits poings qu’il porta à sa bouche et les suça comme s’il cherchait à téter le lait du sein maternel dont on l’avait frustré depuis les premiers jours de sa naissance.
Meriem qui se rendit compte de l’intérêt que Lina porta au bébé, comprit la sensation de sa fille autrement et lui demanda :
— Eloigne-toi de ce bébé ! Ni sa mère ni sa nounou ne permettent à personne, en particulier mes filles et moi, de s’approcher de lui ou de le toucher.
— C’est à qui ce bébé ? demanda-t-elle enfin à sa mère.
— On peut dire à contre cœur que c’est ton demi-frère paternel, répondit sa mère, l’air pensif.
— Je n’ai pas compris ! dit Lina.
— Ce rejeton que l’on veut qu’il soit intouchable est bien le bébé dont cette vipère de Najat vient d’accoucher. Moi, j’ai le pressentiment fort que Driss n’est pas du tout son père biologique, expliqua sa mère.
— Pourquoi tu dis ça maman ? demanda Lina. Est-ce que tu as des preuves tangibles