Sixième partie, suite chapitre II

5000 Mots
n’insinue rien, mais j’en déduis, c’est tout ! répondit-il.              — Qu’est ce que tu es en train de déduire, chère frère ? dit  une autre voix qui n’est pas étrange.                   C’était leur sœur Amina, accompagnée de sa fille Mouna, qui parla dès qu’elle a ouvert la grande porte d’entrée. — On n’attend que toi, ma sœur, dit Hamid,  pour pouvoir nous réjouir ensemble de ces retrouvailles inattendues. Entre vite et viens voir qui est là.             — Quelle belle surprise ! Je ne m’attendais pas à vous voir ici, chez moi, lança Amina à l’adresse de Meriem et Lina.                    Pour faire preuve d’amour et d’affection mutuels, elles s’embrassèrent chaleureusement.              — Comment vas-tu frangine ? Tu n’imagines pas combien tu m’as manqué, avoua Meriem toute émue.                — Et toi, aussi ma chère, dit Amina en essuyant quelques goutes de larmes qui dégoulinèrent sur ses joues. Qu’est ce qui t’empêche de faire un saut chez moi de temps en temps, ne serait-ce que pour voir à tout le moins ce mal voyant qui a besoin de réconfort et de soutien moral de votre part.              —  C’est une lésinerie impardonnable de ma part, dit Meriem. Moi, je reconnais mes fautes. Mais, je crois que tu m’excuseras si je te parle de ma situation qui n’est plus au beau fixe comme auparavant.              — Ce qui compte pour moi, ma sœur, dit Hamid à Meriem, c’est nous asseoir avec toi autour d’un thé comme celui que tu viens de me préparer, entendre ta voix et te sentir proche de nous. C’est ça qui me manque à moi. Je n’ai pas besoin d’autre chose. Ton affection de sœur me suffit largement. Amina me prévoit tout ce dont j’ai besoin et je n’ai pas à me plaindre.             — Oui, mon frère, tu as raison, notre relation doit être emprunte en priorité de ce genre d’émotions que sont l’amour, l’affection et l’empathie, j’en suis consciente.                  —  Et Lina, comment vas-tu ma belle ? demanda sa tante. Où en es-tu avec tes études ?             — Elle les a terminées, ces études ! répondit Meriem avec une certaine ironie affichée.             — Et que fait-elle maintenant ? Ne va-elle pas chercher un emploi comme le font la majorité des filles de son âge ? demanda Amina qui n’en sait rien en parlant ainsi à son sujet.            —  Je ne pense pas au travail pour l’instant, répondit Lina, qui se sent gênée et blessée au fin fond d’elle même par les paroles justes de sa tante et par l’ironie de sa mère qui en sait tout.             — Tu as tort, ma chère Lina, répliqua oncle Hamid. Comment veux-tu vivre sans avoir la possibilité de trouver un emploi stable et bien rémunéré ? Si tu penses compter sur l’héritage que ton père va te laisser, tu te trompes lourdement. Pour aborder la vie, tu as intérêt à chercher un travail pour sortir du chômage, sinon personne ne viendra te demander en mariage.             — Je n’ai pas besoin de lier mon travail à mon mariage, répondit-elle. Je suis encore jeune et je n’ai pas beaucoup d’expérience pour me marier à la va-vite. Mon attention n’est focalisée sur rien pour l’instant. Je veux passer ma vie telle que je le désire. Je n’admets l’opinion de personne. S’agissant de mes actes, j’en suis la seule responsable.            —  Cesse de parler sur ce ton à ton oncle ! Tu as perdu la tête ou quoi ?  dit sa mère.            —   Je n’ai rien dit de mal, répliqua Lina, l’air un peu fâché.                — Laisse-la parler ma sœur ! Ne la réprime pas, dit oncle Hamid. Elle comprend les choses à sa façon.                  Les deux sœurs, qui assistaient à ce comportement insolite de Lina, se regardèrent pour se faire passer un message. Sur un clin d’œil venant de Meriem, Amina la suivit à la cuisine pour parler tête à tête.      —  Qu’est ce qui se passe frangine ? Pourquoi tu fais cette tête ? demanda Amina. Je vois que ta fille et toi, vous avez la mine renfrognée. Mais dis-moi, que vous  arrive t-il ?              — Oui, effectivement, répondit Meriem. Je suis fâchée à cause de ses bêtises.              — Quel genre de bêtises a-t-elle pu commettre ? dit Amina.              — Elle vient de commettre la pire erreur de sa vie, avoua-t-elle. Le jardinier lui a volé son innocence. D’après le gynécologue qui l’a examinée ce jour même, il s’est avéré qu’elle est enceinte de quelques semaines. Aide-moi, ma sœur à trouver une solution à ce problème avant que son père et encore moins notre voisinage ne le sache.            —  C’est votre jardinier ?  demanda Amina.            —  Oui, c’est lui le responsable de notre malheur. Elle passait pas mal de temps avec lui sous prétexte qu’elle s’occupait de notre chien. Cet homme est un repris de justice. Il vient d’agresser à coups de couteau notre servante Radia qui est maintenant hospitalisée. Après cet acte criminel, il a pris ses jambes à son cou et la police court toujours à ses trousses pour lui faire payer le mal qu’il a fait à cette pauvre femme qui s’est rendu compte de sa relation avec Lina.             — Tu me surprends ma sœur, dit Amina, je suis amèrement chagrinée par cette mauvaise nouvelle.              — La fautive dans cette histoire, c’est moi qui ai engagé ce criminel sans avoir vérifié sa vraie identité. Il logeait dans le petit réduit. Lina y passait du temps avec lui à notre insu. Et l’inévitable s’est produit. Cette fille ne nous a donné que du fil à retordre. Elle ne s’est jamais intéressée aux études. Toutes ses notes scolaires n’étaient que catastrophiques. A cause de son absentéisme répété et sa toxicomanie, le conseil de discipline, qui a statué sur son cas, a décidé fermement à ce qu’elle soit expulsée définitivement de l’école. Voilà les raisons pour lesquelles je l’ai amenée jusqu’à chez toi. Je que tu m’aides à trouver une solution.             —  Il y a pour l’instant deux solutions dont il faut en choisir une, répondit Amina. Soit qu’on procède tout de suite au curetage, soit que ta fille garde le fœtus dans son ventre jusqu’à l’accouchement qui doit se dérouler discrètement chez moi.            —  Et le nouveau-né, qu’allons-nous en faire ?             — Ne t’inquiète pas ma sœur ! dit-elle. Je m’en charge. Tu peux compter sur moi. Laisse Lina ici chez moi et viens la voir de temps en temps. Dit à Driss que je l’ai gardée pour me tenir compagnie et s’occuper en même temps de son oncle.             — D’accord ma sœur, dit Meriem. Prends soin d’elle et excuse-moi de t’avoir embêtée par les bêtises de cette sainte nitouche.             — Je suis toujours à ta disposition en quoi que ce soit, frangine. Ne t’en fais pas de soucis. La vie en tant que telle nous réserve toujours des surprises qu’il faut admettre sans jamais rester inactif à la recherche de solutions.                    Les deux sœurs revinrent vers Lina et Mouna qui jouait avec ces poupées. Leur frère Hamid qui devina le sujet autour duquel tournait leur discussion privée n’a pas pu s’empêcher de leur poser la question de savoir l’objet de leurs confidences. Il leur demanda de but en blanc :             — Pouvez-vous me dire, chères sœurs, de quoi est-il question ? Votre longue discussion m’intrigue.             —  Ce n’est pas intéressant pour toi Hamid, répliqua Amina. Ce n’est pas un secret d’alcôve. Ce ne sont que des choses qui se disent entre femmes et ça n’a aucune importance que tu le saches.            — Je rigole ma sœur, répondit-il, l’air amusé. Mais il n’en demeure pas moins que je sens avec mon flair de furet qu’il y a anguille sous roche.             —  Ce que je peux te dire, mon cher frère, dit Meriem, c’est que Lina va passer avec vous un bon bout de temps pour vous tenir compagnie et changer d’air.             —  C’est vrai, maman ? demanda Lina.              — Absolument vrai, ma nièce, répondit Amina. Je ne te lâcherai pas d’une semelle. J’ai besoin de toi pour me donner un coup de main en attendant que ma servante Aicha revienne de chez ses parents.             — Tu as une servante ? demanda Meriem, inquiète que celle-ci va révéler le secret de la grossesse et même de l’accouchement de sa fille au premier passant.            —  Pourquoi ? dit-elle. Je ne vois pas d’inconvénient, à ce que je pense, d’en avoir une. N’aie pas peur, je sais ce que je fais. Ma domestique n’est pas une commère. C’est une femme dégourdie et discrète comme une tombe. Elle ne m’a jamais déçue en quoi que ce soit.                                                      III                                    Aicha la servante frisait la quarantaine, la taille normale, le visage maigre et ovale, le teint brun, souriante et gaie, mais astucieuse et pleine de malices et de ruses, les yeux vifs et le nez en bec d’aigle, les joues creusées et le menton pointu, le corps squelettique et sensiblement décharné, ses vêtements étaient propres et commodes.             Elle avait passé dix ans de service comme femme de ménage en charge de la propreté du bloc de la gynécologie. Elle connaissait tout le rouage du fonctionnement de l’hôpital. Elle était toujours l’acolyte et  l’alter égo de prédilection d’Amina dans plusieurs affaires spéculatives.             Aicha avait des accointances non négligeables dans tous les blocs et services. Elle connait très bien Najat, la femme de Driss et avait beaucoup d’affinités avec elle. C’était une femme très douée dans l’accomplissement de missions préjudiciables. La direction de l’hôpital l’a renvoyée pour avoir semé la zizanie et incité les infirmières à se chamailler pour des futilités.            C’était une lèche-botte qui paraissait obséquieuse dans tous les cas de figure.  Elle simulait la servilité pour gagner la confiance des gens et profiter de leur bonté.            Amina qui croyait toujours en sa capacité de femme madrée et astucieuse, l’a engagée chez elle pour l’aider à traiter  de tous les sujets délicats. Elle entretenait d’excellents rapports avec Bahia la negafa, mère de Najat. Elle l’accompagnait à maintes reprises à des fêtes de mariage où elle lui apportait son aide.             Afin que son prénom tout court ne prête pas à confusion, on l’avait affublée d’un surnom méprisant sans qu’elle le sache.              En raison des services rendus à tant de gens intéressés et encore moins aux fornicateurs désireux de profiter du charme et de la beauté de femmes captivantes et enclines à la lascivité, tout le monde a convenu de l’appeler Aicha l’entremetteuse.                En sus de cela, elle se rendait le plus souvent au bain maure pour repérer les jolies filles et avoir une vue d’ensemble sur leur beauté corporelle. En procédant de la sorte, elle était capable de répondre de façon pertinente aux questions de certains prétendants qui lui demandaient son avis d’experte sur l’une des filles qui l’intéressaient.               Pour les couples qui n’enfantaient pas, faute de fécondité de l’épouse ou de la fertilité de son mari, elle servait d’intermédiaire clandestine entre eux et une parturiente qui ne souhaite pas garder son bébé pour des convenances qu’elle disait personnelles.               Avant que l’accord ne soit conclu entre les deux partie, Aicha l’entremetteuse exigeait une somme importante du couple en question. Selon ses convictions personnelles, elle considérait  que ce travail de rapprochement entre les parties concernées  relevait  d’une médiation de bons offices.  A ses yeux, ce n’était pas une affaire à caractère commerciale, mais un acte de bienveillance et d’empathie. Pour elle, le fait de décharger une mère ou une maîtresse, si pauvre et miséreuse soit-elle, du fait de pendre en charge son bébé constituait, à lui seul, un acte de solidarité.            Dans le prolongement de sa stratégie, Najat lui avait en toucher un mot pour lui prévoir la possibilité d’avoir un nouveau-né de sexe masculin si jamais le sien était une fille. Pour la rassurer, Aicha lui avait donné la promesse de résoudre le problème dans les premiers jours de son accouchement.                   Meriem qui n’avait pas répondu sur le vif aux paroles d’Amina, prenait un long temps de réflexion avant de lancer à son adresse :             — Je ne sais pas ce qu’il adviendra quand cette fameuse servante reviendra de chez elle et se rendra compte de la grossesse de Lina.            —  Ne t’inquiète pas, ma chérie, je sais ce que je fais. Aicha est presque une amie. Elle connait tous les secrets de mon métier de sage femme. Et comme, j’ai toujours confiance en elle, je vais la charger de cette affaire de grossesse et d’accouchement. Garde ton calme et ne souffle nul mot à personne, même à ton mari Driss. Laisse-le loin de ce problème et n’anticipe pas les choses.            —  Ok ! dit Meriem. Mais je suis au regret de te laisser coltiner  ce fardeau toute seule. Si jamais mon mari se rende compte de ce qui se trame derrière dans son dos, il piquera une crise de nerfs et pourra me chasser immédiatement de la maison sans hésiter une seconde.           —  Rassure-toi, Meriem, il ne va rien savoir de la grossesse de Lina et de notre stratégie pour nous débarrasser du futur enfant quelque soit son sexe. Lina, elle aussi ne doit être au courant de rien. Fais gaffe !              — Ma sœur ! Le dossier brûlant de Lina est maintenant entre tes mains. Je ne fourre plus mon nez là dedans. Mais j’ai un autre problème et il  n’en demeure pas moins qu’il soit grave.             —  Lequel ? dit Amina, l’air surpris.             —  Sabah ! Ma fille est internée dans le centre psychiatrique de la ville et je te demande de m’y accompagner pour la voir et nous enquérir de visu  de son état de santé.             — Mais qu’est ce qu’elle avait de si grave pour qu’elle soit internée ? Pourquoi vous l’avez amenée dans ce foutoir ? Est ce que vous voulez aggraver encore son état de santé ? Vous auriez dû réfléchir mûrement avant de prendre cette initiative malheureuse. Dis-moi, bon sang, qui est ce qui vous a conseillés de la jeter dans les tréfonds de ce gouffre hideux et rempli d’atrocités ?             —  Pour se débarrasser d’elle sans coup férir, Cette mauvaise femme de Najat a fait la pression sur Driss pour le convaincre de la nécessité de son internement. Et comme ce vieux crouton n’avait pas un tant soit peu de courage pour réfuter son idée, il s’est plié à son injonction. Pour ta gouverne, Sabah était pour moi la fille de la maison. Elle a agressé deux fois cette infirmière parce qu’elle n’avait jamais admis l’idée que son père se marie avec une autre femme et encore moins avec une vipère à cornes.              —  Cette femme que tu appelles Najat, je la connais, avoua Amina. C’est une grande hypocrite qui n’a jamais honte d’user de  tromperie et d’imposture et de gagner l’estime des patients qu’elle ne mérite pas véritablement. Comment a-t-elle pu devenir la femme de Driss au moment où tout le monde sait qu’elle a un amant qui ne s’éloigne jamais d’elle ? Il est fort probable que cet enfant dont elle est enceinte et qui va naître dans les mois prochains n’est pas celui de Driss. Cette femme est déjà divorcée pour avoir forniqué avec un autre homme.                  —  Tout ce que tu dis est super vrai ! Elle est tombée enceinte dès le premier mois de son mariage avec Driss qui n’en a pas le moindre soupçon et table beaucoup sur sa grossesse pour avoir un garçon que, moi, par la faute de la mère nature, je n’ai pas pu le lui donner.              — Tu lui as donné cinq filles ! Quand même, répliqua sa sœur.             —  Mais faute de garçon, il n’est comblé qu’à moitié, d’après ce qu’il pense ce qu’il pense. En m’apercevant qu’il est obnubilé par cette idée fixe de vouloir un fils comme certains de ses camarades, je lui ai suggéré de se marier avec une autre femme qui pourrait peut-être lui apporter confort et soulagement. Mais, le revers de la médaille, avec l’arrivée de cette hypocrite et orgueilleuse vipère notre mode de vie a été chamboulé de fond en comble. Allons voir Sabah, s’il te plait, et ne gaspillons  pas plus pour   parler de cette infirmière revêche et acrimonieuse.                                                        IV                                Le taxi qu’elles ont pris, les déposa devant le portail d’entrée du fameux centre psychiatrique, situé  à une dizaine de kilomètres de la maison d’Amina. Les deux sœurs engagèrent une discussion avec un agent de sécurité chargé de contrôler les entrées  et sorties des visiteurs :         — Permettez-moi, monsieur, dit Amina, nous voulons voir, si c’est possible, une fille internée ici dans votre centre.         —  Quel est son nom ? demanda le préposé au service.         —   Sabah, annonça sa mère, l’air pressé de la voir.          —   Quel lien de parenté avez-vous avec elle ? demanda-t-il.                     — Je suis sa tante et cette femme c’est sa mère, expliqua Amina en lui disant qu’elle fait sage femme dans l’hôpital de la ville.             — Enchanté de vous connaitre, mesdames. Veuillez entrez ! dit-il en  entrouvrant le portail pour leur livrer passage.                   Dans l’enceinte du pavillon hospitalier, les deux sœurs ont été sommées par une infirmière qui a l’air grincheux et acariâtre qui les interpella :             —  Vous allez où toutes les deux ? Vous n’avez pas le droit de passer par là. Ce passage est uniquement réservé au personnel médical. Dites-moi ! Vous cherchez qui ?             —  Nous voudrions voir ma fille Sabah, répliqua Meriem, l’air toujours pressé.              —  Ah ! Je vois ! Tu veux dire la folle ? demanda l’infirmière l’air plein d’ironie.               — Ce n’est pas comme ça qu’on traite les malades ! grommela Amina, l’air irrité. La patiente n’est pas une folle comme vous le dites.              —  Le cas de votre fille ne diffère en rien de celui de toutes ces malades qui ne montrent aucune prédisposition pour guérir.              — Vous êtes qui pour vous aviser de nous parler des malades de cette manière ? demanda Amina. Vous vouliez nous dire que vous ne respectiez ni l’éthique ni la déontologie dans ce centre ?              — Je n’en sais rien. Moi, je suis l’une des deux infirmières qui s’occupent de votre fille. Vu son état émotionnel, je ne pense pas qu’elle va s’en sortir. Apparemment, votre fille présente des symptômes d’une vraie psychopathe. Dites-moi ! Quel lien de parenté avez-vous avec elle ? demanda l’infirmière.              —  Moi, dit Meriem, je suis sa mère et cette femme c’est ma sœur.              — Oui, infirmière, je suis sa sœur et sage femme à l’hôpital de gynécologie, dit Amina.               — Enchantée de vous connaître, toutes les deux, dit l’infirmière qui leur dit de vouloir attendre quelques minutes, histoire de prévenir sa collègue de leur visite et  faire sortir Sabah de l’endroit où elle est enfermée à clé pour l’amener vers elles.                      Quelques instants après, les deux sœurs virent apparaitre la silhouette d’une fille maladive et maigrichonne, saisie aux bras par deux hommes, nonchalante et peu léthargique, le visage repoussant et envahi par la pâleur, les yeux éteints et le regard indifférent, les lèvres toutes desséchées et gercées, les cheveux lamentablement ébouriffés et rêches, la démarche lente et mal assurée, les mains sales et les ongles ébréchés.                     Meriem qui reconnut sa fille malgré son état de physionomie défigurée, éclata en sanglots sans pouvoir retenir  ses larmes jaillissantes. Sa sœur l’apprenait dans ses bras et commença elle aussi à pleurer en silence. En les regardant, Sabah  les a à peine reconnues, mais elle ne  manifesta aucun désir de les prendre dans ses bras ramollis ou leur dire quoi que ce soit.            —  Qu’est ce qu’elle a ? Elle ne parle pas ! lança Amina, l’air tourneboulé.                     Cette infirmière méchante et hargneuse appliquait au pied de la lettre toutes les recommandations de Najat, sa collègue, visant à en finir avec la patiente. Pour rejeter la responsabilité sur autrui, elle répliqua :             —  L’état psychique de votre fille ne s’est  amélioré d’aucune manière malgré le traitement de médicaments que le médecin lui avait prescrits.             —  Puis-je voir  son médecin traitant s’il te plait ? demanda Amina.             — Parle d’abord avec moi, je suis toute ouïe. Quant au médecin, je ne pense pas qu’il soit disponible pour vous recevoir, dit l’infirmière.               — Ne confond pas les choses, infirmière, dit Amina. Je ne suis pas née de la dernière pluie pour croire tes propos. Toi, tu es infirmière comme je le suis, moi aussi, et tu ne peux pas décider à la place d’un médecin. Je crois que j’ai le droit de parler directement à lui sans passer par toi. Nous ne sommes pas dans une hiérarchie purement inflexible pour que tu te permettes de m’empêcher de le voir. Fais gaffe ! Je connais mieux que toi les tenants et les aboutissants de se qui peut se passer derrière le dos d’un médecin quand une infirmière de ta taille se paye le luxe de parler en son nom.                    En entendant les cris d’Amina, le médecin traitant qui passait dans les chambres des patients pour effectuer son contrôle de routine, demanda à Amina de le suivre dans son bureau. Il ferma la porte, l’invita à s’installer sur une chaise et dit :              — Madame, pourquoi vous êtes assez nerveuse. Ici, il s’agit d’un hôpital psychiatrique qui accueille souvent des personnes complètement déphasées et nous, on est là pour les garder et leur prodiguer tous les soins médicaux. Peux-tu me dire exactement quel est votre problème ?              —  Je me présente Docteur ! Je m’appelle Amina. Je suis sage femme à l’hôpital de la ville. Je cumule plusieurs années de service. Ma conduite est toujours exemplaire et je n’ai jamais osé contrarier qui que ce soit. Là-bas, j’ai beaucoup d’affinités avec tous mes collègues, hommes et femmes, infirmiers et aides-soignants. Ma présence ici n’est pas pour me balader ou me chamailler, mais je suis venue voir ma nièce Sabah. Sur recommandation insistante de la femme de son père qui est une infirmière, ma pauvre nièce a été internée de force. La femme que j’accompagne, c’est bel et bien sa mère biologique. L’état de santé psychologique de notre fille à ce que je vois ne s’est pas  amélioré d’un iota.             —  Je prends note de ce que tu dis et je vais faire en sorte à ce qu’elle reçoive un traitement approprié et contrôlé. Compte sur moi, madame ! Je ferai le nécessaire dès que je revois son dossier médical. Parfois, il arrive que nos malades deviennent muets et aphones parce qu’ils sont sous le choc et l’effet secondaire des médicaments. Nous essayons de respecter les doses que l’on administre à tout un chacun de ces patients. Maintenant tu peux t’en aller. En sortant du bureau du médecin, Amina chercha sa sœur Meriem. Elle la trouva assise dans un coin de la cour de l’hôpital et toute pensive, la tête baissée et le regard orienté vers le sol où elle se focalisait sur le mouvement incessant d’une fourmilière qui attira son attention et la fit oublier un tant soit peu ses chagrins et ses déboires. Quand elle s’approcha d’elle,  Meriem lui demanda :             —  Que t’a-t-il dit le médecin ? Il parait gentil à ce que je vois.             —  Oui, il l’est, répondit sa sœur. Je lui ai raconté comment Sabah a été internée, mais je n’ai pas divulgué exprès l’identité de Najat.                     L’infirmière, acolyte de Najat, téléphona sur-le-champ. Elle lui annonça que la mère de Sabah, accompagnée de sa sœur, étaient à l’hôpital et elles avaient pu voir la malade en omettant de lui dire par désintérêt que la tante de Sabah est une sage femme et que le médecin traitant l’avait reçu dans son bureau. Najat la remercia du rôle impeccable qu’elle jouait pour accomplir cette mission visant à aboutir à la déchéance physique et morale de Sabah qu’elle considérait comme étant son ennemi numéro un dont elle comptait se débarrasser le plus tôt possible et vaille que vaille.                     Les deux sœurs assez chagrinées et mélancoliques, prirent le chemin du retour. Le taxi qu’elles prirent les déposa devant la maison d’Amina. Dès que la porte s’ouvrit, son frère Hamid qui se rendit compte de leur présence lança à leur adresse :              —  Comment va-t-elle ? demanda-t-il, l’air inquiet.              —  Elle va mal, dit Meriem toute éplorée. Son état de santé est lamentable et il laisse beaucoup à désirer.              —  Que comptez-vous faire alors ? demanda-t-il.              —  Nous ne pouvons rien faire pour elle, le médecin traitant m’a promis qu’il va se pencher en personne sur son cas, dit Amina, l’air inquiet. Il faut que nous restions en contact avec l’hôpital pour suivre de près l’évolution de sa maladie et la voir de temps en temps même si elle ne parle pas avec nous.             —   Où est Lina ? demanda Meriem.             — Je crois qu’elle est là quelque part, répondit-il, l’air confiant.              — Et ma petite Mouna est-elle allée à l’école ? demanda Amina.            —  Aicha, la servante, vient de sortir pour l’y amener, dit-il.             — Quand-est ce que elle est revenue de chez elle ? demanda Amina.            —  Elle vient juste d’arriver, répondit Hamid.            —   Est-ce qu’elle a vu Lina ? demanda Meriem.             —  Et si c’était le cas, quel est le problème ? demanda Hamid, un peu suspicieux. Toutes les deux vous me cachez un truc et je vais le découvrir tout seul. Je suis quand même votre frère et j’ai le droit de savoir tout ce qui se passe autour de moi.              — Nous ne te cachons rien qui puisse t’inquiéter cher frère, dit Meriem. S’il est des choses qui ne te concernent pas directement et dont tu n’es pas responsable, le mieux est de ne pas chercher à le savoir, ne serait-ce que pour garder l’esprit tranquille. Si nous avons quelques problèmes et que nous n’avons pas pu les résoudre, nous t’appellerons à la rescousse.              —  Je crois que tu as un problème avec Lina, grogna Hamid.              —  Lina est angoissée et super inquiète de l’état de santé de sa sœur Sabah et je l’ai amenée ici chez vous pour lui offrir la possibilité de changer d’air et passer quelque temps auprès de vous, expliqua faussement Meriem pour détourner la vraie histoire.             — Et sa relation avec Najat, l’épouse de son père Driss, comment est–elle ? demanda-t-il.              — Sa relation avec elle est au beau fixe et ne souffre d’aucun trouble qui puisse créer de différend entre elles, répondit Meriem en essayant de le convaincre.              —  Mais je pense que Lina a un problème personnel qui n’a rien à voir avec tout ce que tu me racontes, constata-t-il.               —                                                                                                  
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