Une semaine après mon arrivée, j’ai pris goût à cette vie qui me permet d’aller à la plage et à la bibliothèque quand je veux. Je passais la plupart de mon temps avec Sam et Lie, Rowan et Kalsy étant pour la plupart dans leur bulle amoureuse, bien souvent ils ne partagent que nos repas. Et encore, c’est tout juste s’ils s’aperçoivent de notre présence…
En revanche, ce qui me pèse, c’est le regard que les élèves d’ici posent sur moi. Je ne comprends pas cette différence notable entre ici et Albuquerque. Je n’ai pourtant pas changé ? Ici, personne ne connaît mon histoire et pourtant, ils me regardent comme si j’étais une bête de foire, ou plutôt, une épine sous leur pied ou un chewing-gum sur leur chaise. Je pensais que c’était dû au fait que je suis nouvelle, jusqu’à ce que la teigne du lycée, Ambre Watson, qui était absente la semaine de mon arrivée, me prenne pour son bouc émissaire dès notre première entrevue.
Tous les jours, j’ai droit à des remarques sur ma tenue, mon maquillage, mes cheveux, ou un nouveau surnom, des critiques sur mes fréquentations, etc. Cette fille est devenue mon enfer personnel. J’en viens à me demander à quel moment elle va décider de passer aux attaques physiques. Personne ne lui dit jamais rien, tout le monde a peur d’elle et ils savaient ce qui se passerait, ils savaient que la petite nouvelle serait la nouvelle cible du monstre en talons aiguilles, et personne en dehors de mesa mis, n’osaient prendre le risque de se frotter à moi.
Un mois après, c’est toujours pareil et ça devient difficile à supporter. J’essaie de l’ignorer le plus souvent possible, mais plus je l’ignore plus elle s’acharne. Je me demande bien ce qu’elle espère en tirer. En tout cas, je ne prendrai pas le risque de craquer pour que ça se retourne contre moi. Alors chaque fois que je peux échapper à l’enceinte du lycée, je sais l’opportunité sans y réfléchir à deux fois.
Ce que je préfère, c’est aller au centre commercial avec Sam pour faire du shopping. Il a plus de goût que Lie, on peut dire que c’est plutôt un expert en matière de mode.
Je me souviens encore de la première fois où j’ai dit à ma mère que je sortais en compagnie de Sam.
— Ma chérie, je suis si contente pour toi ! Mais attend, nous avons plein de choses à aborder et puis es-tu sûre de lui ? Il est gentil ? Il faudra que tu me le présentes.
Elle a dit tout ça si vite que j’ai eu du mal à intervenir.
— Maman, arrête !
— Non, non, il faut qu’on en parle…
— Mais on en a déjà parlé des centaines de fois ! Tu me refais la même scène chaque année !
— Oui, mais jusqu’à présent, tu n’avais pas de petit ami.
— Sam n’est pas mon petit ami.
— Vraiment ?
Tout en elle laissait paraître qu’elle ne me croyait pas d’un pouce.
— Maman, il est gay ! Et quand bien même il ne le serait pas, il ne m’intéresse pas de cette façon !
— Oh !
— C’est un ami ! Il est super et c’est plus sympa de faire les boutiques avec lui, qu’avec n’importe quelle fille !
— Je vois, me dit-elle un tantinet septique. C’est peut-être juste une façade qu’il affiche pour mieux te séduire…
— Ça suffit, maman ! Le débat est clos.
Elle a ri puis retrouvé son sang-froid en lisant dans mes yeux que j’étais sincère. Ceux-ci ne pouvant tricher puisque je suis une piètre menteuse.
Depuis, elle a rencontré Sam, elle adore lui demander des conseils quand elle en a l’occasion et lui, il est ravi qu’elle le sollicite. Ce n’est pas une situation très habituelle, mais je m’y suis faite, et par la suite, je n’y ai plus fait attention.
Lie est devenue jalouse qu’il fasse comme chez lui quand il vient à la maison et parce qu’il passe plus de temps qu’elle avec moi ! Alors nous faisons souvent des soirées chez moi pour compenser. Elle est la reine de la soirée et peut profiter des bienfaits de mon jacuzzi ou de ma piscine, de l’écran plat de ma chambre ou encore de la plage privée, à sa guise pendant quelques heures.
Je continue de téléphoner régulièrement à Flora et Aubin, malgré la difficulté du décalage horaire à gérer, mais les nouvelles ne sont jamais très bonnes en ce qui concerne nos projets de vacances. Ils n’ont déjà pas pu venir pour les vacances de Pâques qui se sont terminées la semaine dernière et pour l’été cela s’annonce bien mal parti.
— Je suis désolée, Séléna. Nos parents ont promis à la famille que nous passerions un peu de temps chez eux, puisque c’est le premier été où nous sommes assez proches de tout le monde, m’annonce Flora.
— Mais nous avons presque trois mois de vacances !
— Oui, reprend Aubin, mais comme nous aurons dix-sept ans, maman nous oblige à travailler déjà pendant un mois, puis nous partirons deux semaines avec nos parents, deux autres chez nos grands-parents maternels et les deux dernières chez nos grands-parents paternels ! Ils nous ont dit qu’ils ne voulaient pas faire jaloux.
— Et nous n’avons pas eu notre mot à dire, ajoute Flora. Ils veulent qu’on prenne des responsabilités en travaillant mais ils nous traitent comme des bébés en nous obligeant à partir avec eux…
— Dommage, soupiré-je. Je dois vous laisser Sam et Lie vont bientôt arriver et je dois prévenir Tamy des dernières volontés de Lie pour le dîner.
— OK, on se rappelle bientôt.
Tamy est arrivée pendant que j’étais pendue au téléphone.
— Salut Tamy, ça va ?
— Bien merci, tu as l’air tendue, y a-t-il « une soirée Lie » à l’horizon ?
— Oui, je ne sais pas ce qu’elle va encore inventer et ça me tracasse. La dernière fois, elle nous a obligés à nous déguiser en Égyptiens et se prenait pour Cléopâtre ! Bon, au moins, pour le repas, elle n’exige rien de compliquer.
— Tu me le jures ? Parce que la dernière fois, j’ai dû aller chercher un plateau de crustacés à la fermeture des magasins parce qu’elle s’était décidée à la dernière minute ! Hors de question que cela se reproduise.
— Pardonne-moi, je te promets que ça ne se reproduira plus, elle avait exagéré.
— Alors, pour ce soir ?
— Pizzas, pop-corn et fraises à la sauce chocolat.
— OK, super, quand arrivent-ils ?
— Dix minutes environ.
— Ce sera prêt dans trente minutes alors !
— Merci, t’es un ange.
Je ne sais pas quoi faire pour occuper mon temps en attendant l’arrivée de Sam et Lie, je tourne en rond, quand soudain, je prends conscience que j’ai perdu la notion exacte du temps.
— Tamy, quel jour sommes-nous ?
— Mercredi.
— Oui, ça, je le sais, mais quelle date ?
— Le quatorze, je crois, pourquoi ? Tu as l’air inquiète.
— Je n’ai guère fait attention aux dates ces derniers temps, à tel point que je ne me suis même pas rendu compte que mon anniversaire c’est demain !
— Oui. Et alors, quelque chose ne va pas ? Tu as encore le temps d’organiser une fête pour ce week-end, si c’est ça qui t’embête.
— Non, ce n’est pas ça, d’autant que je ne comptais rien faire de plus que d’habitude avec Sam et Lie et avec un peu de chance Rowan et Kalsy. C’est juste que Peter est né le lendemain de mes huit ans et chaque année qui a suivi, la veille de mon anniversaire, je demandais à maman de passer du temps avec lui. C’était en quelque sorte mon cadeau pour lui. Quand il était bébé, nous jouions plus tard qu’à l’ordinaire dans la soirée. À partir de ses quatre ans, nous regardions un dessin animé à la télé en mangeant du pop-corn et l’an dernier, nous sommes allés manger une pizza et regarder un film au ciné. C’était notre façon à nous de ne pas s’oublier l’un et l’autre. Ça aurait dû être notre soirée ce soir, et il n’est pas là. Je suis un peu nostalgique, je crois…
— Ne le sois pas, tu es à un tournant de ta vie, dix-sept ans ce n’est pas rien ! Profite de ta soirée ! C’est ce qu’il voudrait, sois en sûre.
Ding, Dong !
Ce sont eux. Je vais pour leur ouvrir, mais comme à l’ordinaire, Sam est déjà à l’entrée de la cuisine. Lie sur les talons.
— Alors quels sont les caprices de mademoiselle ce soir ? lui demandé-je en rigolant.
— Puisque demain, c’est ton anniversaire, que pensez-vous de flâner sur la plage pour le dîner et de regarder un film dans ta chambre après ?
— Ça me convient.
— Moi aussi.
Sam et moi, nous nous sommes jeté un coup d’œil, soulagés.
Équipés de nos serviettes de bain, nous sortons sur la plage, pour profiter du soleil couchant.
— Vous restez dormir à la maison ? Je n’ai pas envie de me réveiller toute seule demain matin.
— C’était bien notre intention, me dit Sam en appréciant les rayons du soleil sur sa peau.
— Super !
— Dites, vous avez entendu parler de l’arrivée du nouveau ? lance Lie, tout à trac.
— Je croyais que c’était moi, la nouvelle !
— Plus à partir de demain, annonce Sam.
— Avec un peu de chance, Ambre me laissera tranquille alors.
— Sauf s’il est super mignon, elle voudra éliminer toute la concurrence !
— Moi ? Une concurrente ? Non mais vous m’avez bien regardé ? Chacun de vous, ferait une meilleure concurrente que moi. Trêve de plaisanterie, si j’allais chercher les pizzas ?
— Je viens avec toi, je prendrai les fraises, me dit Sam.