Nous avons dîné sur la plage, tout en continuant à imaginer à quoi pouvait bien ressembler le nouveau, ou est-ce que je paraîtrai plus vieille demain. Sam m’a proposé différentes tenues que je pourrais porter, pendant que Lie me proposait plusieurs films pour la suite de la soirée. Chacun étant agacé parce que je ne l’écoutais pas.
Nous avons fini par choisir de regarder Titanic[1], Lie s’occupe d’aller chercher les pop-corn pendant que Sam m’aide à remballer nos affaires. Une fois installés dans le canapé, nous n’entendons plus que le bruit des poignées de pop-corn jusqu’à ce que nous nous transformions en fontaine au moment où Jack meurt.
Le film terminé, nous nous apprêtons pour aller nous coucher, mais je m’aperçois que j’ai oublié de demander à ma mère des matelas supplémentaires. Alors nous finissons tous les trois dans mon lit, qui grâce à sa taille complètement déraisonnable nous offre un espace confortable pour chacun, ce qui nous fait rire. Le plus risible reste le pyjama de Sam, à rayures roses, Lie et moi ne pouvons nous retenir de pouffer en le regardant. Lui arbore un sourire très fier, ce qui amplifie notre hilarité. Nous nous endormons ainsi.
Je suis réveillée par un b****r sur chaque joue et le « Bon anniversaire ! » de mes amis. Sam se fait un plaisir d’assortir à ma tenue, mes chaussures et mes lunettes. Lie me maquille et me coiffe.
Fins prêts, nous descendons prendre notre petit-déjeuner, préparé avec attention par Tamy.
Sur la table de la cuisine, devant mon assiette, plusieurs paquets attendent d’être déballés. Le premier que j’ouvre, m’est offert par Tamy, un double bracelet d’or blanc surmonté de trois pierres d’un bleu étincelant, une grosse centrale et de chaque côté, une plus petite. Je la remercie, les larmes aux yeux. Le second paquet est de la part de Lie.
— Tamy et moi, nous sommes concertées, me dit-elle quand je soulève le couvercle. J’espère qu’il te plaira.
Je découvre un collier assorti au bracelet, tout aussi magnifique.
— C’est parfait, merci beaucoup.
L’émotion me submerge.
Dans le troisième paquet, offert par Sam, je suis folle de joie en découvrant la veste en cuir devant laquelle j’ai bavé d’envie, un jour en faisant du lèche-vitrine avec lui. Le dernier paquet, celui offert par ma mère, contient le dernier IPhone dont je rêvais et dont Sam se fait un plaisir de le mettre en route, pendant que nous engloutissons notre petit-déjeuner, afin que je puisse l’utiliser le matin même.
Avant de partir, je fais honneur aux présents que j’ai reçus en les portants tous.
— Ma puce, tu es magnifique ! s’exclame Sam.
— Splendide ! renchérit Lie.
— Tout à fait ravissante, conclut Tamy.
— C’est grâce à vous, merci !
Nous voilà partis pour le lycée, moi avec ma voiture, Lie et Sam dans la voiture de ce dernier.
Alors que nous rejoignons nos classes, une voix interpelle Sam :
— M. Foley, attendez, s’il vous plaît !
C’est Mme Olive.
— Voici votre nouvel emploi du temps, votre demande a été acceptée.
— Oh, merci beaucoup !
— Mais pourquoi as-tu fait changer ton emploi du temps ? lui demandé-je une fois Mme Olive partie.
— Parce que je trouvais que nous ne passions pas assez temps ensemble au lycée, alors maintenant, je partage deux cours de plus avec chacune de vous !
— Tu viens en histoire et en anglais avec nous ? nous exclamons-nous toutes les deux d’une même voix.
— Eh oui les filles ! dit-il d’un air fier en passant un bras sur les épaules de chacune.
C’est avec une joie explosive et un entrain presque alarmant, que nous nous rendons tous les trois à notre cours d’histoire. Sam s’installe à côté de Lie, à l’avant-dernier rang, juste devant moi, qui suis à ma place de prédilection. Être toute seule à ma table, au fond de la classe, me permet de ne pas faire trop remarquer que je n’assiste pas à tous les cours.
Contrairement à son habitude d’être toujours à l’heure, aujourd’hui, M. Barnett est en retard. Dix minutes après la seconde sonnerie, alors que nous nous apprêtons à envoyer quelqu’un à la pêche aux infos, le professeur fait enfin son apparition.
— Veuillez excuser mon retard, je vous remercie d’avoir patienté, dit-il en s’installant à son bureau. Certains d’entre vous doivent savoir qu’un nouvel élève vient d’arriver à Blue Lagoon High et M. Summers tenait à m’entretenir. Il faut croire que notre établissement attire les élèves particulièrement doués, ajouta-t-il en me jetant un coup d’œil, que je soupçonne d’être suspicieux, mais après tout ce n’est probablement que les effets de ma paranoïa abusive.
Il se retourne vers la porte et alors que quelqu’un entre, il poursuit :
— Je vous présente Kelan Harris, je compte sur vous pour l’accueillir comme il se doit. Séléna, je te demanderai de faire une copie des récapitulatifs que je t’ai transmis à ton arrivée et de les remettre à Kelan. Vois avec lui pour son programme.
Alors ça, c’est la meilleure ! Surprise par ce que je viens d’entendre, je fixe le prof sans faire attention une seule seconde au nouvel arrivant. Je suis peut-être moins intéressante que ce type, mais j’avoue que je suis un peu jalouse ; on ne m’a pas accueillie comme ça, moi ! Pour commencer, je me suis fait engueuler par un surveillant, je n’ai pas été présenté à ma classe, mais expédiée au fond (même si cela ne me dérangeait pas, et même m’arrangeait, il y avait mieux comme accueil !) et si Rowan, Sam et Lie n’avaient pas fait attention à moi au déjeuner, aujourd’hui, je serais cantonné dans mon coin avec la peste qui s’amuserait à me lancer des tomates ! Et aujourd’hui, c’est à moi de me coltiner le chouchou !
Ma colère fait surface tellement vite que je n’ai toujours pas pris le temps de le regarder et j’ai dû laisser transparaître mes émotions parce que M. Barnett me demande :
— Un problème Mlle Lane ?
— Euh… Non. Non, M. Barnett, tout va bien.
— Alors on est d’accord ?
— Oui, bien sûr, il n’y a aucun problème, dis-je dans un soupir.
— Parfait, dans ce cas, M. Harris, vous pouvez aller vous installer, il y a une place de libre à la table de Mlle Lane.
— Manquait plus que ça ! marmonné-je à voix basse.
En entendant les dernières paroles de M. Barnett, je pose enfin les yeux sur le fameux Kelan Harris. Au moment même où il se tourne vers moi et avance dans ma direction. Je ne vois rien d’autre que ses yeux. Deux opales d’un bleu océan, qui scintillent de mille feux. Si tendres et pourtant si agressives ; ma tête me brûle violemment, ma vision se trouble et je suis obligée de vivement me détourner. Encore une chose d’étrange…
Il tire sa chaise, s’installe et sort son livre, un carnet et un stylo de son sac et les pose sur la table. J’évite soigneusement de le regarder, mes maux de tête devenant insoutenables.
J’appuie mes doigts sur mes tempes et les masses en formant de petits cercles. Tentative peu concluante pour apaiser la douleur.
— Salut, dit-il d’une voix douce, telle une berceuse. Alors c’est toi, Séléna Lane.
— Exact. Et pour ta gouverne je me fiche de ce que tu peux bien penser de moi, alors abstiens-toi de réflexions et moi, je me contente de faire ce que le prof m’a demandé. Tiens d’ailleurs, ça, c’est le programme, en vert ce que j’ai déjà vu, en rouge les cours que je dois suivre et en bleu ce que j’ai dû rattraper. Je fais glisser la feuille jusqu’à lui, en me gardant bien de croiser son regard. Dis-moi ce que tu as besoin de rattraper, je te ramènerai les copies demain.
Je m’étonne moi-même de la sécheresse de mes propos.
— Merci. Sache juste que je ne pense rien de toi, je ne te connais pas.
— Pourtant, tu as l’air d’avoir déjà entendu parler de moi. Moi qui ne soupçonnais pas ton existence jusqu’à hier soir ! dis-je avec amertume.
— Oui, c’est vrai, le directeur m’a parlé de toi quand je suis arrivé ce matin. Il semblerait que tu sois particulièrement douée en cours.
— On peut dire ça comme ça.
— Je me trompe, ou tu ne m’aimes pas ?
— Tu te trompes.
— Alors peut-être que tu n’es juste pas de bonne humeur…
— C’est ça.
— En tout cas, bon anniversaire ! dit-il en déposant un petit objet sous mes yeux, que je n’ai pas relevé une seule fois de toute la conversation.
C’est une minuscule statuette d’angelot, taillée dans une opale de la même couleur que ses yeux. Je n’ose pas en estimer la valeur de peur d’en avoir le vertige. Je suis stupéfaite, choquée, perdue, je ne sais plus quoi penser et avant même de pouvoir dire quelque chose, M. Barnett rappelle la classe à l’ordre et commence la leçon. La seule chose que je suis capable de souffler à Kelan, c’est un pauvre « Merci… ».
À la fin du cours, heureusement celui-ci a été plus court à cause du retard du prof, au lieu de me dépêcher de rejoindre Rowan et Kalsy pour aller en maths, j’attrape de justesse le bras de Sam, qui remarque immédiatement mon malaise.
— Ça ne va pas ?
— Accompagne-moi… jusqu’au… parking, s’il te plaît, balbutié-je. Appelle Tamy… pour qu’elle… vienne me chercher.
Il ne discute pas et me rattrape avant que je ne tombe à la renverse. J’ai juste le temps d’entendre Sam demander sur un ton accusateur, à Kelan, pourquoi il n’a pas prévenu pendant le cours que je me sentais mal, puis je sombre.
[1] Film dramatique américain écrit, produit et réalisé par James Cameron, sorti en 1997.