Je me dirige vers mon bureau et fouille rapidement dans mes affaires pour y trouver quelques fiches d’histoires, de maths et de sciences, que je lui tends. Il les pose sur la table basse et vient s’appuyer contre mon bureau les bras croisés sur son torse. Le silence commence à devenir gênant.
— Pardonne-moi si je t’ai offensé, ce n’était pas ce que je désirais.
— Je ne t’en veux pas. Sache que je ne prête pas attention aux bruits de couloir, je préfère me forger ma propre opinion. De plus, c’est vrai qu’Ambre a jeté son dévolu sur moi, mais c’était déjà trop tard, j’avais remarqué une autre fille qui m’a l’air beaucoup moins superficielle et plus agréable qu’elle.
Il me gratifie d’un sourire en coin. Idiote comme je suis, je ne pas comprends pas où il veut en venir.
— Je veux bien que tu veuilles te forger ta propre opinion, mais pourquoi camper devant chez moi au milieu de la nuit sans savoir si j’accepterais de t’ouvrir ma porte ?
Cette remarque l’a rendu un peu trop sérieux.
— Tu n’as vraiment pas une petite idée ?
— Non… Et puis à la réflexion, je préfère ne pas le savoir, ça m’évitera les ennuis.
— Avec ta mère ?
— Si c’était ma mère le problème, tu ne serais pas dans ma chambre à quatre heures du matin !
Cette réplique a le mérite de le dérider, même si son visage affiche clairement de la tristesse.
— J’étais en train de regarder une pièce de théâtre quand tu m’as appelé, tu veux la regarder avec moi ? Elle est bientôt finie.
— D’accord, mais après on va regarder le lever du soleil sur la plage.
— Ça marche !
Nous nous installons chacun à un bout du canapé. J’essaie de suivre ce qui se passe à l’écran, mais je n’arrive pas à me concentrer. Il a vissé son regard sur moi, ça me met mal à l’aise, à tel point que je finis par me lever. J’ouvre les rideaux de toutes les baies vitrées et aperçois une lueur à l’horizon, je me retourne :
— Tu viens, l’aube commence.
Je ne lui laisse pas le temps de répondre, j’attrape un plaid et descends jusqu’à la plage. J’étends la petite couverture sur le sable et m’assois dessus. Je l’attends depuis déjà cinq minutes et toujours personne. Je ratisse la plage des yeux et le trouve, debout, loin derrière moi, près de la terrasse, perdu dans la contemplation du soleil levant.
Furieuse contre moi-même d’avoir osé penser, qu’il voulait rester pour moi, en dépit du fait qu’il ait affirmé être attiré par une fille du lycée, je me relève sans même ramasser le plaid, je rentre à la maison et monte m’allonger dans ma chambre. Il n’a pas bougé d’un sourcil quand je suis passée devant lui.
Je reste là un long moment, à ne plus savoir quoi faire ni quoi penser, seulement que je suis une idiote égoïste. Au bout d’un moment, je constate qu’il n’est pas remonté pour récupérer ses fiches et me décide à aller voir s’il est encore là. À mon grand étonnement, oui, et il n’a pas bronché. Je traverse la terrasse, descends quelques marches et de mon perchoir, et lui tends les feuilles :
— Je ne voudrais pas que ce soit moi qui t’empêche de les récupérer et donc de réviser. Et si tu as rendez-vous avec ta copine sur la plage, évite de le faire devant chez moi s’il te plaît, je ne tiens pas à ce que tout le lycée sache où j’habite. De plus, c’est une plage privée.
Sur ce, je lui tourne le dos et commence à remonter les marches quand une main, d’une douceur et une texture impensable, m’attrape le poignet et m’oblige à me retourner pour me retrouver face à lui. De son pouce, il essuie des larmes que je n’ai pas senties couler.
— Je ne suis pas là pour profiter de l’accès à une plage privée et j’ai encore moins de petite amie…
— Dans ce cas, pourquoi es-tu venue ? Tu ne me parles pas, tu passes ton temps, soit à me fixer soit à m’ignorer. Comment peux-tu expliquer que tu savais que c’était mon anniversaire, et que tes yeux m’ont brûlé la cervelle la première fois que je t’ai regardé ? ! Et que justement, tu te trouves là à mon réveil !
Mes émotions reprennent le dessus et les larmes repartent de plus belle.
— Pardonne-moi, je ne voulais pas te faire souffrir, mais je dois avouer que tu es magnifique sans tes lunettes.
Un brin d’espoir dans les yeux, il me sourit.
— Je ne peux pas tout t’expliquer pour le moment, mais une chose est sûre, je ne veux pas te perdre.
— Je ne sais pas quoi te dire…
— Alors ne dis rien et viens avec moi.
Il prend ma main, ce qui provoque en moi une irrésistible attirance envers lui, tel un aimant, et il m’entraîne sur la plage, là où j’ai laissé le plaid. Je m’assois et sans lâcher ma main il s’installe derrière moi et me serre tout contre lui. Je ne saurais expliquer cette sensation de bien-être que je ressens et qui envahit mon corps tout entier en cet instant. Je n’avais pas imaginé qu’une relation puisse être aussi intense, bien que nous nous connaissions à peine.
Il doit être environ huit heures trente quand Tamy nous a proposé le petit-déjeuner.
— Merci Tamy, on arrive dans une minute, lui réponds-je.
À genoux, face à Kelan, cette fois, je le regarde intensément et découvre les contours de son visage sous mes doigts. Il me sourit, dépose un b****r sur ma joue et m’aide à me relever.
Sur la terrasse, nous découvrons un salon de jardin, qui n’y était pas deux heures plus tôt, où Tamy nous a servi le petit-déjeuner.
— Tamy ! Depuis quand maman a-t-elle acheté un salon de jardin ? Et tu as acheté des croissants, on fête quelque chose ?
Elle regarde Kelan et sourit avant de nous laisser.
— Pas si tu ne le veux pas ? me dit-il en me caressant la joue.
— Pendant combien de temps vais-je encore devoir supporter votre langage codé ?
— Quel langage codé ?
— Vous ne faites jamais de phrases explicites, vous ne dites les choses qu’à moitié et ne m’expliquez jamais rien ! Quand il n’y avait que ma mère, c’était déjà étrange, quand Tamy s’y est mise, j’ai littéralement pété les plombs et maintenant toi… Ça m’exaspère. Est-ce trop difficile de répondre clairement à une simple question ?
— Je te promets de faire des efforts.
— Alors dis-moi clairement ce qu’on est censé fêter, pour commencer.
— Nous.
— Mais cela ne fait que quelques heures, et rien n’est officiel que je sache. Qu’est-ce qui nous prouve que le « nous » existera encore demain ?
— Rien, si ce n’est peut-être le destin.
— Pourquoi moi ? soufflé-je.
Il a haussé les épaules, je n’ai pour seule réponse qu’un large sourire éblouissant.
Encore une fois, j’ai raté une occasion de me taire et de me contenter de ce que j’ai au moment présent.
— Je n’ai pas très faim, tu veux venir te baigner ? L’eau est encore fraîche à cette heure-ci, lui demandé-je en feignant l’enthousiasme.
— Ce sera avec plaisir, si tu me promets de chasser tes idées noires de ta tête. Je ne veux que du positif, seulement toi et moi. Promis ?
— Promis.
Nous délaissons donc notre petit-déjeuner, semant nos vêtements derrière nous, et nous nous jetons à l’eau. Je me laisse flotter au rythme des vagues, le soleil réchauffant ma peau, je réfléchis aux événements de ce matin. Kelan me sort de ma rêverie, en effleurant mon bras. Je me redresse et encore une fois, je reste admirative devant sa beauté. L’eau fait miroiter sa peau au soleil. Voyant que je ne me lasserai pas de le regarder, il s’avance vers moi, prudemment, afin de me laisser le choix de réagir ou non, de ne pas m’offusquer. Je réponds favorable–ment à sa requête, silencieuse et pourtant explicite, en avançant également vers lui. Il franchit le dernier pas qui nous sépare. Alors j’ose laisser courir mes doigts sur son torse et sens un léger frisson le parcourir. Lui, détache mes cheveux et retient son souffle quelques secondes :
— Je crois qu’ils ont poussé, me dit-il en respirant à nouveau et en passant une de mes mèches par-dessus mon épaule pour que je constate les faits.
— En effet, ils ont pris environ dix centimètres depuis que tu es arrivé cette nuit, lui dis-je calmement.
Il me regarde avec étonnement.
— Tu ne t’affoles pas ? Pas de crise d’hystérie ?
— Non, il me semble que tu as sous-entendu qu’il fallait te faire confiance et tu m’as clairement demandé de ne penser qu’à nous, en chassant mes idées noires, alors j’obéis. De plus, je ne sais pas bien pourquoi, mais j’ai l’impression que cela ne fait que commencer…
Il me sourit, l’air d’être ravi de ce qu’il vient d’entendre et je vois une lueur s’allumer dans ses yeux.
— Dans ce cas, je n’ai qu’une seule chose à ajouter…
Il se penche vers moi et dépose un délicat b****r sur mes lèvres. Mon cœur explose de joie et la lueur de ses yeux se transforme en flamme scintillante de mille feux. Je me colle à lui et il m’entoure de ses bras. Je sais, à présent et jusqu’au plus profond de mes entrailles, que là où il est, là est ma « Destinée ».