Chapitre 1: L'envers du cadre
--- Point de vue d'Émmerencia Ella ---
— Hé toi, arrête de dormir. Bouge ton cul de ce lit et va un peu t’occuper de ce qui se passe dehors. Tu passes ta vie à végéter, bordel !
La voix de Riccardo Justin claque dans la pièce comme un coup de tonnerre, cassant net le calme artificiel de notre matinée. J’ouvre les yeux en sursaut. Mes paupières sont lourdes, mon corps encore engourdi par la fatigue de la veille. Je tourne la tête. Il est déjà debout, le visage crispé, une tasse de café à moitié vide dans la main, les sourcils froncés comme s’il portait le monde entier sur ses épaules.
C’est lui, Riccardo. Mon patron. Mon copain. Mon sauveur et... mon enfer.
Je me lève en silence, sans protester. J’ai appris à ne plus répondre. Chaque mot peut être une étincelle. Et dans notre petit appartement de Lili Beach, il n’en faut pas beaucoup pour que tout explose.
Je m’appelle Émmerencia Ella, mais tout le monde m’appelle Ella. J’ai dix-huit ans. Enfin… presque dix-neuf. Et ma vie n’a jamais été un long fleuve tranquille.
Avant, j’habitais chez ma tante. Une femme courageuse, qui a élevé cinq enfants avec le cœur, mais sans moyens. Elle m’aimait, je crois. Mais à force de galères, de tensions, de cris d’enfants et de factures impayées, elle m’a expulsée comme une erreur de trop. Un jour, elle m’a simplement dit que je devenais ingérable. Insolente. Et qu’elle n’avait plus de place pour une bouche en plus. J’ai pris mes affaires dans un sac trop petit et je suis partie.
J’ai dormi dans des halls, sur des bancs, parfois dans des squats insalubres où l’odeur du désespoir vous colle à la peau. Et puis, un jour, Riccardo est apparu.
Il m’a vue dans la rue, un soir où je m’abritais de la pluie sous le porche d’un vieux cinéma fermé. Il m’a tendu une main, m’a proposé un toit, un repas chaud, un travail. À l’époque, il était photographe à succès ici, à Lili Beach. Il était respecté. Séduisant. Et il m’a fascinée.
Aujourd’hui, notre relation n’a plus grand-chose d’idyllique. Je vis avec lui, je travaille pour lui, et parfois j’ai l’impression d’être une extension de sa caméra, pas une vraie personne. Mais je tiens bon. Parce que malgré tout, je me suis découverte une passion. La photo.
Au début, il voulait juste que je l’aide à porter son matériel. Puis, j’ai commencé à prendre quelques clichés. Et les gens ont accroché. Ils disaient que mes images avaient quelque chose de… vivant. Vrai. Poétique. En peu de temps, les clients ont commencé à demander « la fille » plutôt que Riccardo.
Je crois qu’il m’en veut pour ça. Mais il n’en parle jamais. Il se contente de grogner, de me presser, de me rappeler qui paye le loyer.
Lili Beach est une petite ville côtière, coincée entre l'océan et les falaises. Le genre d’endroit qui semble figé dans le temps, mais qui cache bien des secrets. Les touristes affluent l'été, les plages se remplissent, les rues s’animent. Et moi, je capte tout avec mon appareil.
Je préfère travailler au lever du soleil, quand la lumière est douce, et au crépuscule, quand les ombres s’allongent et que le monde paraît suspendu. Ce sont mes moments. Là où je redeviens Ella, pas juste la petite amie du photographe aigri.
Mais ce matin, il pleut. Une pluie fine, persistante. Le ciel est gris, les rues désertes. Riccardo, lui, s’agite. Il veut qu’on sorte malgré tout. Qu’on trouve « du contenu ». Qu’on garde la cadence.
— On n’a pas les moyens de faire la fine bouche, tu piges ? me balance-t-il. Les clients veulent du neuf. Du rêve. Et toi, tu traînes encore sous la couette. T’as cru qu’on était en vacances ?
Je serre les dents. Je ne dis rien. Je me lève, j’attrape mon vieux blouson et mon appareil photo. Le clic de l’objectif me rassure. C’est ma seule arme.
Je sors. Le vent me gifle. Mais je suis prête.
Prête à affronter un nouveau jour. À affronter Riccardo. À affronter ce que je suis devenue.
Et peut-être… à changer le scénario.