Chapitre I

1138 Words
I Arrivant sur les lieux, Le Gac remarque le petit sourire que tente maladroitement de contenir l’agent interdisant l’accès au site, en lui serrant la main. Le capitaine justifie son aspect négligé : — Réveil en catastrophe, je n’ai eu le temps ni de me raser ni de déjeuner, ce qui n’est sans doute pas plus mal ? Le surveillant le rassure : — Non, le corps est assez présentable, j’ai vu bien pire. Toutefois, cela reste le cadavre d’un être humain, et ça, on ne s’y habitue pas toujours. Il montre un individu en tenue de sport assis à l’écart sur l’un des bancs de bois agrémentant le parc. — Ce monsieur a découvert le mort lors de son footing matinal. Constatant le décès, il nous a immédiatement appelés. Nous avons préféré venir vérifier par nous-mêmes avant de vous prévenir, il y a parfois de mauvais plaisants. Le Gac lève la tête. — L’accès au viaduc a-t-il été bloqué ? Vu l’endroit où se tient le corps, il est probable qu’il soit tombé de là-haut, il existera donc certainement des indices à relever sur le pont. — Oui, tout a été fait, un homme à chaque extrémité, l’Identité Judiciaire et le légiste ne devraient plus tarder. Le brigadier-chef a également fait prévenir le substitut du procureur : vous devrez le rappeler au cas où il ne s’agirait pas d’un accident ni d’un suicide. Le capitaine fait une rapide exploration de l’endroit, alors que la camionnette de l’IJ1 se gare sur le proche espace servant aux amateurs de pétanque pour leurs parties acharnées de l’après-midi. Les scientifiques enfilent immédiatement leur tenue afin de ne pas contaminer les lieux. Le Gac profite de ce temps mort imposé pour aller interroger le joggeur qui se présente : — Jean-Marc Gourmelon ! Tous les matins, je fais le même trajet : départ de chez moi, rue du Commandant Drogou, je prends la rue du Poher, tourne à gauche rue du Commandant Groix, à droite rue de Châtillon, pour longer le terrain militaire, le Club Sportif et Artistique de la Marine de Brest, à gauche rue Théodore Botrel jusqu’au boulevard de l’Europe que je traverse et remonte un peu, direction la Cavale, le long de la grille de l’AFPA2. Là, il y a l’accès à un petit chemin sympa qui contourne le centre de formation par l’arrière et qui arrive jusqu’ici, je passe sous le pont d’la Brass, terrain de boules, je monte par l’escalier, traverse le viaduc, au bout à gauche, sentier qui redescend et, de là, je retrouve le chemin sympa qui contourne l’AFPA, et parcours inverse jusqu’au bercail. Mais, ce matin, j’ai vu ce gars au pied du pont et je me suis arrêté pour prendre son pouls, histoire de vérifier s’il était encore possible de faire quelque chose pour lui. À sa raideur, j’ai constaté qu’il était mort, alors je vous ai appelés. J’espère juste ne pas avoir trop pollué la scène de crime... Essoufflé en entendant l’itinéraire que le coureur vient d’énoncer d’un bout à l’autre sans reprendre sa respiration, Adrien corrige tout de même le témoin : — Pour l’instant, rien ne permet de certifier que nous sommes en présence d’un crime, cet homme est peut-être tombé de là-haut, il peut également s’agir d’un suicide... — Cela m’étonnerait, j’ai constaté les marques, son crâne est défoncé, il a été frappé avec du lourd ! — Le légiste déterminera cela rapidement. Vous avez donc vu le visage de la victime. Le connaissiez-vous ? — Non. — L’aviez-vous déjà croisé lors de l’un de vos footings matinaux ? — À cette heure, je rencontre tellement peu de monde que je peux vous les citer tous : rue Poher, la petite dame qui promène son chien, un affreux caniche gris qui m’aboie toujours dessus, et un peu plus loin, rue Théodore Botrel, il y a cet homme qui vient allumer sa première cigarette ; sans doute que sa femme ne tolère pas la douce odeur du mégot au réveil, donc elle lui interdit de fumer dans la cuisine et l’oblige à sortir. En cette saison, c’est supportable, la météo n’est pas trop mauvaise, mais en plein hiver, lorsque le vent froid et humide souffle, c’est un truc à vous pousser à abandonner le tabac ou à divorcer pour pouvoir cloper chez vous. Moi, j’ai choisi la première solution, et ce n’est pas plus mal. Dites ! Avec tout ça, je risque d’être en retard au boulot. Je peux y aller ? Inutile de garder plus longtemps l’homme en tenue de sport. Le brigadier-chef ayant déjà relevé son identité, Le Gac le libère à ses obligations. * * * Arrivé alors que le capitaine s’entretenait avec le témoin, François Bodonec s’est directement rendu auprès du corps afin d’effectuer les premières constatations. Son travail fini, il revient vers Le Gac pour son rapport. — Salut, Adrien. Toujours aussi prompt à accéder aux lieux de crimes ! Tu n’es pas comme ton collègue Frangin ; j’ai largement le temps d’établir mes premières observations avant qu’il ne débarque, celui-là ! Toi, tu es invariablement déjà sur place, à se demander comment tu fais. Tu disposes d’une voiture volante ? — Je connais Brest comme ma poche, les raccourcis et surtout les coins à éviter pour ne pas être bloqué par la circulation, quoiqu’à cette heure matinale, cela roule bien. Alors, accident, suicide ou crime ? Le témoin m’a parlé d’un crâne défoncé... — Pour l’instant, j’opte pour « violences ayant entraîné la mort ». Ensuite, à toi de définir si l’acte était volontaire, et donc s’il faut requalifier ces faits en meurtre ou en assassinat ! Lors de la chute, sa tête a heurté l’un des montants métalliques du pont, ce qui a probablement causé cet enfoncement constaté. J’ai demandé à ce que l’IJ aille faire des relevés. Nous attendons les pompiers : ils viennent régulièrement ici pour s’entraîner à des descentes en rappel, ils ont le matériel adapté pour équiper le technicien d’un baudrier et le charrier, afin qu’il détermine l’endroit du contact entre le crâne et la structure du viaduc, le prenne en photo et effectue des prélèvements. — Mais alors, qu’est-ce qui te permet de certifier qu’il ne s’agit pas d’un accident ? — Une marque pas bien grande ni très visible, car cachée par ses cheveux, mais bien présente : il a reçu un premier coup sur la tempe avec un objet contondant. Pour l’instant, je ne peux pas t’en dire plus. S’il était là-haut, cela a pu le déséquilibrer, peut-être même lui faire perdre connaissance un instant, il a basculé par-dessus la rambarde et le choc contre le pilier plus la chute l’ont achevé. Ça doit bien faire une quinzaine de mètres de haut, ce truc. — Plutôt vingt, si je me souviens : le viaduc a été restauré il y a quelque temps, j’ai lu un article racontant son histoire et ses caractéristiques à l’époque. Et pour l’heure de la mort ? — À première vue, je dirais entre minuit et 2 heures ce matin, plus de précisions après l’autopsie. Bon, les scientifiques me font signe, on attend l’arrivée du proc’ et on pourra enlever le corps. Je t’envoie le rapport au plus vite... L’un des techniciens de l’IJ s’approche. — Voilà son portefeuille. En bas, nous n’avons rien trouvé à relever. Par contre, là-haut, les collègues ont découvert un téléphone portable, écrasé. Ils poursuivent les recherches... Adrien remercie l’homme et, après avoir enfilé les gants de rigueur, ouvre l’étui : carte d’identité au nom de Romain Jankowski, 28 ans, permis de conduire, carte de crédit, de transport, un peu d’argent et quelques cartes de visite. 1. IJ : Identité Judiciaire, la police scientifique chargée entre autres de récupérer les éléments de preuve sur une scène de crime. 2. Association de Formation Professionnelle des Adultes.
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