Une nuit d’amour sans lendemain
Épisode 6
Andre
Je vois pâlir Liya . Elle se détourne vers la porte.
— J’arrive, tante Hélène ! lança-t-elle chaleureusement.
Je suis aussitôt irrité. Depuis que je lui avais adressé la parole, dans le bar , elle n’avait cessé de m’infliger sa mauvaise humeur. Je comprend qu’elle soit en colère contre moi, vu que j’ai ruiné ses projets, un an auparavant. Mais elle aurait dû se montrer un peu plus aimable, maintenant que je lui ai offert un contrat. Pourquoi diable ne s’était-elle pas radoucie ?
Mon regard atterrit sur une table, où étaient alignés des fioles d’échantillons et du matériel destiné à composer des parfums. De toute évidence, Liya prenait cette activité très au sérieux. Et, comme elle l’avait dit, sa grand-mère avait fait une formation en parfumerie , la meilleure école du parfum. Cela ne signifiait pas, néanmoins, qu’elle avait du talent, ni qu’elle était « un nez », comme on disait dans le métier. Sans quoi, mari ou pas, elle aurait travaillé dans l’industrie du parfum, où de tels atouts étaient hautement prisés.
Liya semblait persuadée d’avoir les qualités nécessaires pour réussir. Je regarde à la dérobée le mobilier misérable, et n’en fut, pour ma part, nullement convaincu. Si elle avait du talent, que faisait-elle dans un endroit pareil ? Pourquoi n’avait-elle pas continué à tenter sa chance, après avoir été éconduite ? Il y avait d’autres entreprises que Néves cosmétiques . Et elles pouvaient mettre le pied à l’étrier à une débutante. Ce dont elle semblait avoir grand besoin.
Je refuse néanmoins de me sentir coupable. Même si elle avait dilapidé toutes ses économies pour « monter » à Abidjan , je n’étais pas responsable du choix qu’elle avait fait !
Pourtant, la vision de cet appartement me déprimait. Je n’avais pas toujours mené grand train, et cet endroit misérable me rappelait trop de choses. Je pense à me mère, à sa quête insensée que je n’avais jamais compris , elle non plus, sans doute.
Ma mère m’avait traîné moi son fils unique d’un endroit à l’autre, dans des taudis parfois privés d’électricité, d’eau courante et de moyens de communication. Je te fais la main pendant qu’elle jouait du violon dans la rue pour nous offrir nos repas quotidiens. Je m’étais blotti dans un canoë tandis qu’une rivière nous menait vers un village de cabanes et une existence de privations. J’ai dû apprendre à mendier en jouant de mon aspect pitoyable, de ma petite taille et de ma maigreur. J’ai su compter des pièces de monnaie avant même de savoir lire…
Liya ouvre la porte, et accueille une femme d’un certain âge. Celle-ci tenait un drap , avec un bébé à l’intérieur.
Je me sens aussitôt mal à l’aise. Les bébés, ce n’était pas vraiment ma partie. Ils étaient minuscules, toujours en train de pleurer et de réclamer quelque chose… je ne savais pas du tout comment me comporter avec eux.
— Je pensais vous avoir entendue rentrer, dit la femme. Il a été très sage, ce soir. Un vrai petit ange.
— Merci, tantie Hélène . J’apprécie beaucoup votre aide.
— Oh ! je suis un vieil oiseau de nuit… Ce n’est pas un problème de le garder pendant que vous êtes au travail. Désolée, j’ignorais que vous aviez de la visite, ajouta-t-elle.
Liya se détourne, avec un geste qui semblait signifier : « Ne vous en faites pas, il ne compte pas. »
— Juste une vieille connaissance que j’ai rencontrée par hasard. Il s’en allait, justement.
« Pas du tout ! ». Pas tout de suite, en tout cas. Pas avant d’avoir compris ce qui se passait. Il y avait un bébé dans ce drap. Etait-ce celui de Liya ? Ou de son amie ? Et d’ailleurs, cela avait-il la moindre importance ? Du moment qu’elle acceptait de poser pour audacieuse , qu’est-ce que cela pouvait faire ?
— Occupe-toi donc du bébé. Je partirai dans un moment, quand tout sera réglé.
La dénommée tantie hèlene approuve d’un signe.
— Excellente idée. Installez d’abord le petit bout de chou. Je viens de préparer son biberon.
Elle tend à Liya le drap et un sac de couches. Je fais un pas pour délester Liya du sac. Elle me laisse faire, mais sans m’accorder un regard. Les deux femmes se dirent au revoir, puis la porte se referma, et nous sommes enfin seuls. Ou, plutôt, nous étions trois.
— Il a faim, dit Liya , je dois le nourrir.
— Ne te gêne pas pour moi.
Elle me jette un regard chargé d’animosité.
— J’aimerais que tu t’en ailles. Il est tard.
— A qui est ce bébé ?
Je me rappele Liya telle qu’elle était à Abidjan : douce, innocente, si sensible à mes caresses, et l’idée qu’elle avait pu coucher avec un autre me fait horreur. Car j’ai été son premier amant…
Je tente d’oublier l’expression qu’elle avait eue quand je l’avais pénétrée pour la première fois. Elle s’était agrippée à moi, s’ouvrant comme une fleur et je me suis senti honoré, envahi d’une immense tendresse. Elle avait misé là-dessus, sans aucun doute.
Pffff, elle m’avait bel et bien roulé dans la farine ! Elle m’avait amené à baisser sa garde, à éprouver des sentiments… Je suis soulevé par un élan de colère. Mais d’autres choses s’y mêlaient. Du désir, surtout. Et je suis l surpris par l’acuité de ce désir. On aurait dit que je n’avais pas fait l’amour depuis des mois.
J’avais envie d’écraser ma bouche sur la sienne, de la dévêtir, d’explorer chaque pouce de son corps comme autrefois, et au diable les conséquences !
Ce fut d’un air dur qu’elle posa les yeux sur moi Avait-elle deviné les pensées qui me tourmentaient ? Elle s’approche du lit et pose le drap . Ayant fouillé dans le sac, elle y trouve un biberon. Elle soulève le bébé dans ses bras et se mit à lui donner la tétée.
Je la regarde, gagné par une sensation de malaise : elle n’avait toujours pas répondu à ma question.
Elle contemple amoureusement le bébé, lui fair des mines, lui parle, tout en ignorant ma présence. Elle était si jolie !
Liya donnait le biberon à un enfant, lui octroyant tout son amour, toute sa tendresse. Alors qu’à moi, André , elle ne témoignait que du mépris. En la voyant avec ce bébé, j’éprouve une réaction viscérale : une sensation de manque. Ma propre mère avait-elle eu autant d’attention pour moi ? M’avait -elle regardé avec autant d’amour ? Ou n’avait-elle vu en moi qu’un fardeau, puis un instrument de profit ?
— Liya , à qui est ce bébé ?
— Même si ça ne te regarde pas, sache que Erwan est mon fils. Si ça doit modifier ta décision de m’engager, fais-moi le plaisir de t’en aller et de nous laisser tranquilles.
***********
Liya
Mon coeur battait la chamade. J’aurais souhaité que André ne connaisse pas l’existence de Erwan . Pas avant, en tout cas, d’avoir signé le contrat et d’être sûre de recevoir la somme promise.
Mais la chance semblait me fuir, depuis des mois ! Je me suis ruinée pour me rendre à Abidjan et je suis revenue les mains vides.
Ensuite, j’ai perdu la maison, puis découvert que j’était enceinte. Je me rappelais encore le choc que j’avais , quand j’ai constaté que mes règles avaient du retard, et trouvé le courage d’effectuer un test de grossesse....
Je contemple mon bébé, si doux et chaud au creux de mes bras, et me dit une fois de plus que Erwan est une bénédiction. Mais à l’époque, après tout ce que j’avais déjà subi, son arrivée avait été un cataclysme.
Et maintenant, alors que je ne songeais qu’à le protéger et assurer son avenir, à garder le secret sur son existence tant que je n’aurais pas décroché ce contrat, voilà que tantie Hélène m’a entendue rentrer et m’a amené Erwan . Que se passerait-il, si André se doute de quelque chose ? S’il devinait la vérité ?
Je perdrais aussitôt l’opportunité d’offrir une vie meilleure à mon enfant !
Tu pourrais quand même lui dire la vérité, me suggéra une petite voix. Ne tiendrait-il aucun compte des besoins de son fils, s’il savait ?
— Quel âge a-t-il ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
— Quelques mois
— Tu n’as pas perdu de temps.
— Pardon ?
— Pour trouver un nouvel amant, lâche André , d’un ton dur et froid.
J’ai eu l’estomac noué. Il pensait donc que je m’était retrouvée enceinte d’un autre homme ! En voyant mon petit garçon téter avidement, je tente de refouler mes larmes. Non seulement André me croyait capable d’avoir couché avec lui par intérêt, mais en plus, il me prenait pour une fille facile, capable de se précipiter dans les bras d’un autre après notre aventure d’une nuit. Comme si j’avais pu supporter le contact d’un autre homme, après l’avoir connu !
— Tu aurais pu te montrer plus prudente, ajouta-t-il.
— Comment oses-tu dire ça ? Tu ne sais rien de moi, tu m’entends ? Rien ! Erwan est un vrai bonheur, un don du ciel… Je ne l’échangerais pas pour tous les contrats du monde, alors tu peux ravaler ton mépris et débarrasser le plancher !
Je m’aperçois , lui jetant ces mots au visage, que je ne pouvais m’empêcher de trembler. Et Erwan le sens , Il s’agite, son visage se chiffonne et il laisse échapper la tétine. Avant que je ne pu la remettre en place, il se mit à pleurer.
— Chut, mon poussin, je suis là…,
J’aurais aimé me coucher et dormir pendant dix heures d’affilée. Mais ce n’était pas possible.
— Excuse-moi, Liya , je n’aurais pas dû dire ça…
Tout en berçant mon fils, je leve les yeux vers André , remuée par ces mots, qu’il venait de prononcer avec une sincérité manifeste. J’ai l’impression de voir resurgir l’homme que j’ai découvert un an plus tôt et trouvé si fascinant ; l’homme qui m’avait donné le sentiment que j’étais à ma place, près de lui, l’homme qui avait su me faire rire, me faire haleter de plaisir…
J’ai aimé cet homme, jusqu’à l’instant où il avait révélé la sécheresse de son cœur. Tout en se disant que je ne devais pas me laisser abuser, je me sentais émue par ses excuses. A moins que je sois trop épuisée pour rester en colère.
Erwan continuait de pleurnicher. Je me lève et le berce dans mes bras.
— Allons, calme-toi mon bébé, tout va bien…
— Tu as besoin d’aide.
— J’en ai. Tu as vu ma voisine , et angi m’aide aussi.
— Tu es fatiguée, Liya , tu devrais te coucher.
— Je ne le pourrai pas tant qu’il ne sera pas endormi. Tu ferais mieux de partir, ton chauffeur doit s’imaginer que je t’ai assommé pour voler ton portefeuille.
— Ça m’étonnerait.
— Vas-y. Il va s’endormir, et je pourrai enfin me coucher. Je reprends mon service demain à midi.
— Je ne peux pas partir comme ça, dit-il en s’approchant.
— Bien sûr que si !. Tu ne vas quand même pas passer la nuit ici ! D’ailleurs, tu n’en as sûrement aucune envie. Désolée, mon seigneur , mais nous n’avons ni draps de soie ni service d’étage, et…
— Tais-toi une seconde et écoute-moi, coupa-t-il.
Je me tait , trop épuisée pour s’insurger.
— Je rentre à Abidjan demain. Tu m’accompagneras.
— Il n’est pas question que je laisse mon bébé ! Et je n’irai nulle part sans contrat.
Je n’avais pas confiance en lui. Et j’ai subi trop de coups du sort pour croire que la chance tournait enfin en ma faveur. Si André Néves se montrait soudain attentionné avec moi, il devait y avoir une raison. Se doutait-il de quelque chose ? Ou voulait-il me faire tomber d’encore plus haut que la dernière fois ?
— Tu ne te sépareras pas du bébé, affirma-t-il. Et tu ne retourneras pas au bar . Prépare le nécessaire pour cette nuit, j’enverrai quelqu’un, demain, pour prendre tes affaires.
Je le dévisage, ébahie, engloutie dans un mélange d’espoir, de peur et de honte.
Ne lui fais pas confiance, me murmura une voix, ne lui fais surtout pas confiance…
Je désirais tellement le croire, pourtant ! André était ma seule planche de salut, mon seul espoir de quitter ce trou… Mais j’ai aussi des obligations.
— Je ne peux pas m’en aller comme ça. J’habite ici, et angie n’est pas là pour le moment. Je dois donner mon préavis au casino et…
— Si, tu peux partir. Et tu partiras.
Que faire ? Je suis désemparée.
Réfléchis, Liya , bon sang !
— Tu me demandes de chambouler mon existence sur la foi d’une simple promesse. Qui me prouve que ce n’est pas un traquenard ? Que tu ne cherches pas à m’envoyer sur les roses une fois de plus ?
D’abord interdit, André se met ensuite à rire.
— Allons, voyons, mon bebe ! Peux-tu réellement croire que j’ai prémédité pendant un an de te faire payer ta tromperie d’Abidjan? Jusqu’à ce soir, je n’avais pas pensé à toi une seule seconde !
Cette affirmation me blesse plus que je ne l’aurais cru. Il ne s’était pas écoulé un jour sans que moi-même je pense à lui, d’une façon ou d’une autre… et lui, il déclarait avec désinvolture qu’il m’avait oubliée !
— Quel flatteur !
— Cela n’a rien de personnel, crois-moi. Je suis un homme très occupé. Mais quand je t’ai revue, je me suis souvenu des photos. Tu correspondais exactement à ce que je cherchais. Tout ce que je veux, c’est que ton visage soit associé à mon parfum.
Erwan s’était enfin endormi. Je vais dans ma chambre et le couche dans son berceau, placé près de son lit. Quand je me redresse André se tenait à la porte de la pièce. Pff il aime me suivre ce type
— Très bien, je pars. Mais pas ce soir. Je ne peux pas déplacer Erwan , ça le réveillerait. Et je suis trop épuisée pour faire les bagages.
— Tu es vraiment une tête de mule.
Ses beaux yeux gris se posèrent sur ma bouche.
Je sens alors comme un picotement sur mes lèvres. La chaleur du corps de André enveloppe le mien, et je perçois l’odeur de son eau de toilette. Cette fragrance discrète mais envoûtante semblait conçue pour lui. Je distingue une odeur , classique pour une eau masculine. Mais aussi des arômes de poire, plutôt surprenants, et de mousse. L’ensemble exerçait une séduction indéniable. Ne l’associerais toujours à André , désormais…
— Mon bébé a la priorité. Désolée que ça te dérange, mais j’agirai toujours au mieux de ses intérêts.
— Un trait de caractère digne d’une maman, je suppose.
J’éprouve une émotion poignante en entendant ces mots. Qu’est-ce que je perçois dans son intonation ? De la mélancolie ? De la solitude ? Une nostalgie d’enfant perdu ?
— Je t’enverrai une voiture demain, chérie Fais tes adieux et prépare tes bagages. Tu ne remettras plus jamais les pieds ici.
— Je ne peux pas laisser tomber angie . Elle a besoin d’argent, ne serait-ce que pour les prochains mois de loyer…
— Pas de problème, je m’en charge.
Sur ces mots, André sort . L’écho de son pas résonne dans l’escalier, puis disparais ...
A suivre ...
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