CHAPITRE 11 : Le Sang sur les Mains

1484 Words
Le retour à la villa se fit dans un silence de cathédrale. La pluie avait cessé, laissant place à une brume lourde qui montait de la lagune, enveloppant la maison comme un linceul. Idris ne me lâchait pas la main. Sa prise était ferme, possessive. Depuis l'incident du maquis, il me regardait différemment. Il n'y avait plus seulement du désir ou de la suspicion dans ses yeux, mais une sorte de respect tordu. J'étais devenue sa complice. Sa "Bonnie" pour son "Clyde". Sauf que je voulais voir Clyde mort. Idris : Monte te reposer, dit-il en entrant dans le hall, où les domestiques s'étaient alignés, têtes baissées, terrifiés par l'odeur de poudre qui émanait de nous. Je dois gérer les retombées. La police va poser des questions sur la fusillade. Je dois... graisser quelques pattes. Il caressa ma joue avec son pouce, laissant une traînée de suie imaginaire sur ma peau. Idris : Je te rejoins plus tard. Laisse la porte ouverte. Je ne veux plus de secrets entre nous. Je hochai la tête, jouant la femme épuisée, mais soumise. — D'accord, Idris. Fais attention à toi. Il eut un petit rire sec. — C'est aux autres de faire attention, Naya. Je montai les marches lentement, sentant son regard sur mes reins jusqu'à ce que je disparaisse au premier étage. Dès que je fus hors de vue, je ne courus pas. Je marchai calmement. Les caméras étaient toujours là. Je devais être naturelle. J'entrai dans la chambre. Je ne fermai pas la porte, comme il l'avait demandé. Je la laissai entrouverte, juste assez pour entendre si quelqu'un montait. Je me dirigeai vers la salle de bain. C'était le seul endroit sans caméras. Je verrouillai la porte et ouvris le robinet de la douche. Je me précipitai sur ma trousse de toilette. Mes mains tremblaient tellement que je renversai mes flacons de parfum. Je trouvai le téléphone caché sous les serviettes. La lumière rouge clignotait. Un message non lu. Reçu il y a douze minutes. Je l'ouvris. Pas de texte. Juste une photo. Je plaquai ma main sur ma bouche pour étouffer un cri d'horreur. C'était une photo prise dans le noir, avec un flash aveuglant. On voyait une jambe, celle de Clarisse, déchirée au niveau du mollet. Le sang était partout : noir et épais sur le tissu d'un siège de voiture. La blessure était béante. Suivi d'un second message, quelques secondes plus tard : « Je perds trop de sang. Je ne tiendrai pas la nuit. Je suis au "Nid". Si tu ne viens pas me chercher avec une trousse de secours, je balance le carnet devant la porte de la gendarmerie et je meurs là-bas. À toi de voir. » Le "Nid". Je fermai les yeux, cherchant dans ma mémoire. Clarisse avait mentionné cet endroit lors d'un dîner mondain il y a des mois, quand elle se vantait de ses conquêtes immobilières. C'était un petit studio qu'elle avait acheté en secret à Blockhauss, le vieux village d'Ébrié coincé entre les hôtels de luxe de Cocody. Un endroit inaccessible en voiture, un labyrinthe de ruelles. La cachette parfaite. Mais comment y aller ? Idris était en bas. Konaté et ses hommes quadrillaient le périmètre. Je n'avais pas de voiture. Je n'avais pas le droit de sortir. Et pire : je n'avais aucune compétence médicale. Si la balle était restée dedans, Clarisse allait mourir de septicémie ou d'hémorragie. Je regardai mon reflet dans le miroir. J'étais pâle comme une morte. « À toi de voir. » Si elle meurt, le carnet disparaît ou atterrit chez les flics (qui le donneront à Idris). Si elle meurt, je n'ai plus de levier. Je devais sortir. Ce soir. Soudain, une idée folle germa dans mon esprit. Risquée. Suicidaire. Mais c'était la seule option. Je sortis de la salle de bain, cachant le téléphone dans ma poche de pantalon (je trouverai une meilleure cachette plus tard). Je retournai dans la chambre. Je regardai l'heure : 23h15. Idris était encore dans son bureau, probablement en train de hurler sur le Préfet de Police. Je descendis les escaliers. Je ne me dirigeai pas vers le bureau d'Idris. Je me dirigeai vers la cuisine. Les domestiques étaient partis se coucher dans l'annexe. La cuisine immense, tout en inox, était déserte. J'ouvris le tiroir à pharmacie des employés. Une boîte basique : pansements, désinfectant, aspirine. Ridicule pour une blessure par balle. Il me fallait mieux. Idris avait une infirmerie privée au sous-sol, près de la salle de sport, pour soigner ses hommes sans passer par l'hôpital officiel. Mais la clé était sur le trousseau de Konaté. Je pris un couteau de cuisine. Un petit office, très coupant. Je pris une profonde inspiration. Pardon, Naya. Je relevai ma manche gauche. Et d'un geste sec, calculé, je m'entaillai l'avant-bras. La douleur fut vive, brûlante. Le sang jaillit immédiatement, rouge vif. Je lâchai le couteau dans l'évier, le rinçai rapidement pour effacer mes empreintes, et commençai à crier. — Aïe ! Oh mon Dieu ! Quelqu'un ! Je serrai mon bras ensanglanté, laissant les gouttes tomber sur le carrelage blanc immaculé. Des pas lourds résonnèrent dans le couloir. Konaté apparut le premier, arme au poing. Suivi d'Idris, qui avait tombé la veste. Idris : Qu'est-ce qui se passe ? hurla Idris en me voyant pliée en deux. — Je... je voulais me faire une tisane... J'ai cassé un verre... J'ai glissé... Je montrai mon bras. La coupure était impressionnante, bien que superficielle (j'avais évité les veines principales). Le sang coulait abondamment. Idris jura. Il s'approcha, saisit mon bras, inspecta la plaie avec un professionnalisme froid. Idris : C'est profond. Il faut recoudre. Il se tourna vers Konaté. Idris : Ouvre l'infirmerie. Va chercher la trousse de suture et les antibiotiques. Vite ! Konaté hésita une seconde, regardant la cuisine vide, cherchant le verre cassé (qu'il ne trouverait pas, mais dans la panique, ça passerait). Idris : Tout de suite ! rugit Idris. Konaté déguerpit. Idris me souleva dans ses bras comme si je ne pesais rien. Il me porta jusqu'au plan de travail central et m'assit dessus. Idris : Tu es maladroite, Naya. Tu es une enfant. Il prit un torchon propre et comprima la plaie. Sa voix était dure, mais ses gestes étaient... protecteurs ? Non. Il protégeait son bien. — Désolée, Idris... Je tremblais encore... à cause de ce soir... Idris : Chut. Ne parle pas. Konaté revint en courant avec une mallette médicale orange : la trousse d'urgence tactique. Le Saint Graal. Il y avait tout dedans : morphine, fil de suture, pinces hémostatiques, bandages compressifs. Idris prit la mallette. Il l'ouvrit. Il commença à me soigner. Il savait recoudre. Évidemment qu'il savait. Un homme comme lui avait dû recoudre ses propres hommes plus d'une fois. Pendant qu'il nettoyait ma plaie (la douleur me fit vraiment pleurer cette fois, ce qui rendit la scène encore plus crédible), j'observais la mallette. Elle était posée juste à côté de moi. Idris : Konaté, dit Idris sans lever les yeux de mon bras. Va me chercher une bouteille de vodka au bar. Pour désinfecter plus large et pour elle, pour la douleur. Konaté repartit. Nous étions seuls. Idris était concentré sur son aiguille. D'une main tremblante (ma main droite, la valide), je glissai mes doigts vers la mallette ouverte. Je ne pouvais pas tout prendre. Ça se verrait. Je saisis un rouleau de bandage compressif, un petit flacon de Bétadine, et une plaquette d'antibiotiques. Je fourrai le tout dans la poche arrière de mon pantalon de pyjama en soie, priant pour que la bosse ne se voie pas. Idris : Voilà, dit Idris en coupant le fil. Cinq points. Tu auras une cicatrice. Il releva la tête. J'eus juste le temps de remettre mes mains sur mes genoux. Idris : Ça te rappellera que tu es à moi, ajouta-t-il en embrassant la plaie bandée. Une marque de fabrique. Konaté revint avec la vodka. Idris me fit boire une gorgée au goulot. L'alcool me brûla la gorge. Idris : Emmène-la dans la chambre, ordonna Idris à Konaté. Je range ici. — Je peux marcher, dis-je en descendant du plan de travail, sentant le butin peser dans ma poche. Idris : Non. Konaté, porte-la. Le géant me souleva. J'étais dans les bras du chef de la sécurité, avec du matériel médical volé dans ma poche, et mon mari qui nettoyait mon sang dans la cuisine. J'avais le matériel. Maintenant, il me manquait le plus dur : sortir de la forteresse pour rejoindre Blockhauss. Et pour ça, il n'y avait qu'une seule solution. Il fallait que je d****e Konaté. Ou Idris. Ou que je profite de l'orage qui recommençait à gronder dehors pour disparaître dans la nuit.
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