Chapitre 3

2235 Words
Chapitre 3 Lorsque le maire rentra chez lui, il aperçut le repas froid sur la table. Sa femme était assise sur le canapé, le visage fermé. Il s’assit auprès d’elle en l’écoutant avec attention. Sa voix tremblante et rauque révélait son exténuation. Ce fut bref et douloureux. Patrick Brie se leva sans prononcer un seul mot. Quelques minutes plus tard il passerait la nuit seul à méditer sur ce que venait de lui révéler sa femme. *** L’état physique de M. Valdés s’était amélioré. Depuis l’annonce de sa tumeur, M. Valdés voyait la vie différemment et était bien décidé à éviter tout conflit. L’infirmière Elena apporta le repas à M. Valdés. — Ça y est, j’ai trouvé un appartement. — Je suis content pour toi. Et il est où ? — Juste derrière l’école, dans la rue Albert Camus. — Alors, nous serons pas loin. — Tu viendras boire un coup chez moi, je te présenterai ma copine. Au fait, le rééducateur t’a parlé au sujet de ta sortie de l’hôpital ? — Oui, faut que je continue ma rééducation quand je serai chez moi. — Je me suis proposée pour continuer les soins. *** Assise à la cuisine, Mme Valdés sortit de sa poche la dernière lettre de son mari écrite pour sa fille : Ma petite chérie, les jours sont extrêmement longs sans ta présence et même si quelquefois, je n’ai pas trop le moral, je tiens le coup pour toi. Tu me manques et il me tarde de te revoir. Je pense à toi très fort. Ton Papounet qui t’aime Maria relut la lettre, la froissa puis la jeta à la poubelle. Elle but un verre d’eau et descendit les escaliers pour se rendre dans le garage. Elle remonta avec un album photo et s’assit à la salle à manger. Obnubilée par les photographies qui racontaient les moments heureux vécus d’antan, Maria n’entendit pas sa fille entrer. En voyant l’expression triste sur le visage de sa mère et l’album photo posé sur ses genoux, Aurora se dit que son père était vraiment un homme cruel. Maria sursauta en voyant la silhouette de la fillette et essuya discrètement ses larmes, en baissant la tête. — T’as goûté ma chérie ? Aurora n’avait jamais compris pourquoi sa mère refusait pertinemment de parler de ses douleurs. Elle préférait ne laisser transparaître aucune émotion. La jeune fille s’assit auprès de sa mère et les rôles s’inversèrent. Aurora prit sa mère dans ses bras en la serrant très fort. L’adulte fondit en larmes. Le soir, au coucher, le cauchemar refit surface. Une fois la vue recouvrée, un bruit strident attira son attention : les roues du corbillard faisaient marche arrière. Elle ferma aussitôt les yeux. Quand elle les rouvrit, le fourgon mortuaire n’était plus qu’à un mètre d’elle et la porte du coffre s’était refermée. *** Aurora passa l’après-midi dehors avec Mme Combes. Sur le chemin, toutes les deux s’assirent sous un arbre, le dos appuyé contre le tronc. La vieille dame sortit de son panier de quoi manger et boire. — Ça va Mamie ? s’inquiéta Aurora en remarquant le teint pâle d’Emilie. — Oui, c’est juste cette chaleur. Tout se passait pour le mieux lorsque soudain, une brise légère se leva. Les ombres de l’arbre formèrent alors une silhouette dont les bras difformes semblaient ensevelir tout ce qui était à sa portée. Les deux principales victimes n’étaient autres qu’Emilie et Aurora. Tout à coup, la fillette entendit une voix intérieure d’outre-tombe qui chuchotait son prénom, Aurora, Aurora, je vais revenir... En voyant la petite fermer les yeux et boucher ses oreilles, Mme Combes comprit le malaise. — Qu’est-ce qu’il y a Aurora ? — Il est revenu ! gémit-elle en se jetant subitement dans les bras d’Emilie pour qu’elle la protège. La jeune fille se tournait dans tous les sens en regardant dans chaque recoin. La voix intérieure lui disait : Je suis là... derrière toi... devant toi... à côté... — Aurora ! cria Mme Combes pour la faire revenir à ses esprits. Tu crains rien, il y a que toi et moi ici ! lui dit-elle tout en la secouant comme si elle tentait de faire sortir le démon qui se trouvait à l’intérieur. La petite cacha sa tête dans la poitrine de Mme Combes et mit un certain temps avant de retrouver son calme. Lorsqu’elle n’entendit plus la voix, elle regarda par-dessus l’épaule de la vieille dame. L’obscurité s’était installée. Soudain, elle aperçut une lueur provenant du ciel et se dirigeant vers la tête d’Emilie. Sentant l’angoisse monter, Aurora posa des questions banales à Mme Combes auxquelles elle ne répondit pas. Mamie ! Elle sentit le corps de la vieille dame se raidir et devenir froid. Aurora dirigea son regard vers le visage d’Emilie. La vision la terrifia : sa bouche était grande ouverte, ses yeux révulsés et son teint bleuté. — Aurora ! Tu m’entends !? La jeune fille se réveilla en sursaut. Mme Combes lui avait jeté de l’eau sur la figure. — Qu’est-ce qui s’est passé ? — T’es tombée dans les pommes. Sûrement une baisse de tension. Mange un peu. La jeune fille avait été victime d’une crise d’angoisse. De nouveau, la nature s’était transformée en un lieu hostile. Chaque bruit semblait annoncer un danger proche et son imagination faisait alors apparaître des silhouettes qui la suivaient inlassablement. — On rentre ? — Mais t’as à peine mangé... — J’ai peur... — On rentre de suite. Mme Combes rangea rapidement la nourriture dans son panier et posa son bras sur les épaules de la petite. — Il vient vers nous ! s’exclama Aurora. — Qui ? — L’homme là-bas ! répondit-elle en montrant du doigt un endroit éloigné et désert. L’enfant et l’adulte accélérèrent le pas. Le saucisson dans son plastique tomba du panier, Mme Combes ne s’arrêta pas. Aurora entendit un bruit derrière elle. Quelqu’un venait d’écraser le saucisson. Elle se retourna. Un individu au visage caché par une obscurité irréelle l’observait. — Il est derrière nous ! cria-t-elle, paniquée. La vieille dame se retourna machinalement et ne vit personne. Tout à coup, la jeune fille fit un écart si important vers la droite qu’Emilie manqua de perdre l’équilibre. — Il est juste à côté de nous ! — Ecoute-moi bien ! dit Mme Combes en fixant Aurora droit dans les yeux et en lui tenant le menton. Avance en regardant seulement devant toi et tout va bien se passer. — D’accord... répondit-elle en sanglotant. Le soir venu, la peur ne s’atténua pas. Son cauchemar ne cessa de revenir en boucle. Elle parcourut des yeux l’intérieur du véhicule. Aucun conducteur n’était présent. Peu à peu, sa vue fut brouillée par la buée qui avait recouvert les fenêtres de derrière. Au moment où elle relâcha son attention, deux mains frappèrent si violemment la vitre qu’elle crut que la porte allait exploser. Lorsque ce bruit infernal cessa enfin et qu’Aurora pensa pouvoir retrouver son souffle, un visage déformé se plaqua contre la vitre. *** Dès l’arrivée des beaux jours, la jeune fille se terra dans le trou qu’elle s’était elle-même creusée et replongea dans un profond abîme. Elle ne parvenait plus à délimiter la frontière du réel et celle du rêve si bien que ce soir-là, elle crut que la scène qui se déroulait devant ses yeux était bel et bien réelle. Elle avançait dans l’obscurité en suivant une lueur qui semblait lui indiquer le chemin à suivre. Elle se retrouva dans un long couloir étroit, une porte claqua derrière elle, elle ne pouvait plus retourner en arrière. Elle continua à avancer, le pas hésitant, et se retrouva dans une pièce au milieu de laquelle gisait un corps sur une pierre tombale. Les pieds d’Aurora s’approchèrent contre son gré. Quand elle se retrouva au dessus de la personne, elle eut du mal à maintenir son regard. Elle reconnut aussitôt le visage marqué de la femme. La simple idée que le cadavre pût se réveiller la poussa à reculer. Mais un liquide collant sous ses pieds l’empêcha de bouger. C’est alors que la morte ouvrit les yeux et tourna la tête vers la jeune fille en la fixant de son regard noir. Quand Aurora réussit enfin à bouger, elle s’aperçut que l’ouverture par laquelle elle était arrivée s’était refermée. La petite se mit à taper fort contre le mur. Elle sentait l’odeur de la mort s’approcher. La femme s’était levée et telle une somnambule, elle avançait les bras tendus vers elle. Son visage n’était qu’à quelques centimètres d’Aurora quand celle-ci se réveilla en tressaillant. La jeune fille poussa violemment ses draps et descendit les escaliers en courant pieds nus. Au bout du couloir, elle frappa désespérément contre la porte fermée à double tour et cogna fortement dessus d’une telle force qu’elle en eut les mains ensanglantées. Son hurlement réveilla sa mère qui entendit les paroles de sa fille résonner dans toute la maison : — Pourquoi tu me laisses pas tranquille ! Quand sa mère vint vers elle, la fille eut un mouvement de recul. Elle lui dit en criant : — Tout ça, c’est de ta faute, si t’étais pas folle, je le serais pas non plus ! Si t’avais pas eu... — Tais-toi ! ordonna sa mère en la giflant. Monte te coucher ! Aurora lui obéit, à bout de force, et finit par se rendormir. Il ne s’agissait que d’un mauvais rêve. Mais à son réveil quelques heures plus tard, elle sentit une douleur qui venait de ses mains. Celles-ci étaient ensanglantées. Elle se leva pour aller prendre son petit déjeuner. En ouvrant un des tiroirs de la cuisine, elle aperçut sa mère dans le jardin discutant avec la voisine. Quelques minutes plus tard, sa mère lui annonça que cette semaine, elle n’irait pas chez Mme Combes. — Pourquoi ?! — T’es fatiguée, t’as besoin de repos. — Je suis pas fatiguée, rétorqua Aurora. — Et en plus tu réponds ! — Mais non, c’est juste que... — Il n’y a pas de mais qui tienne ! Cette semaine, tu resteras ici et je rentrerai les midis pour manger avec toi ! C’est compris ?! — Oui, balbutia Aurora, au bord des larmes. — Je fais ça pour toi ma chérie, déclara sa mère d’un ton maternel tout en lui caressant les cheveux. Maintenant, je vais aller travailler, je reviens à 12h 30. — D’accord... lui répondit-elle sagement, étonnée de voir comment sa mère était capable de passer aussi rapidement d’une expression à l’autre. — Je t’aime ma puce, dit-elle en lui posant un b****r sur le front. Et surtout, tu dis rien à personne au sujet d’hier soir. — Si je te promets de rien dire à Mme Combes, je pourrai aller chez elle ce matin ? — Ce matin, non. On verra pour les autres jours. Mais avant, il faut que tes mains guérissent. *** Ecoute, écoute, surtout ne fais pas de bruit Il marche sur la route, Il marche auprès de lui Ecoute, écoute, les pas du Seigneur vers toi Il marche sur la route, Il marche auprès de toi Lorsque le chœur s’arrêta, Aurora regarda qui se trouvait auprès d’elle. Sa mère, forcément. D’autres femmes étaient assises sur le même banc, toujours au premier rang, à la même place, comme à l’école. Tels des élèves qui n’aiment pas se retrouver devant parce qu’ils ne comprennent pas grand-chose de ce que leur raconte leur maître ou parce qu’ils préfèrent ne pas l’écouter, Aurora aurait bien préféré la place du fond. Le regard pénétrant du curé la mettait mal à l’aise. Une fois la messe terminée, Aurora impatiente de sortir fut retenue par sa mère jusqu’à ce que l’église se vide. Elles restèrent en compagnie du curé dont le sourire démesuré insupportait la jeune fille. — Alors mon enfant, qu’est-ce que tu racontes ?! interrogea le vieil homme. La jeune fille ne sut définir s’il s’agissait d’une question ou d’un reproche. Aurora détestait cet air amadoué. Je suis pas ‘‘ton’’ enfant ! Elle répondit par un léger sourire comme sa mère le lui avait si bien appris. — Comment vont ces jolies petites mains ? demanda le curé en les prenant dans les siennes. Viens, suis-moi. Il se mit à côté d’elle en posant sa main sur l’épaule de la petite. Le geste semblait plus dominateur que protecteur. Juste avant la sortie de l’église, le curé prit les poignets d’Aurora pour qu’elle plonge ses mains dans le bénitier. — C’est de l’eau bénite. La jeune fille avait l’impression que l’eau était sale et bouillante. Elle voulut retirer ses mains qui lui brûlaient mais le curé l'en empêcha. C’est pas de l’eau bénite, blasphéma-t-elle dans sa tête, c’est de l’eau maudite ! Je veux pas m’imprégner de la folie de tous ces gens qui y ont plongé leurs doigts pour faire le signe de la croix ! — T’es avec nous ? interrogea la mère. Tu m’as l’air ailleurs. A quoi tu penses ? — Cette eau me fait un très grand bien, mentit-elle. Le curé et Mme Valdés s’éloignèrent un peu pour fixer la date de la prochaine réunion. Aurora observait la complicité qui s’était créée entre eux tout en médisant. Au moins, avec Papa, j’étais pas obligée d’aller à la messe ! Pourquoi tu m’as abandonnée ?! Soudain, elle sentit sous ses mains quelque chose de dur qui semblait vouloir sortir de l’eau. Quand elle regarda ce qui se trouvait dans le bénitier, elle aperçut un visage dont les yeux et la bouche grands ouverts indiquaient qu’il manquait d’air. Cette vision terrifiante la fit aussitôt reculer. Elle se mit à frissonner comme si tout à coup, l’eau parcourait tout son corps et était à présent glacée. Lorsque sa mère lui demanda ce qu’il se passait, la jeune fille resta bouche bée avec cette image gravée dans sa tête. — Elle continue à avoir des hallucinations ? chuchota le curé. — Oui, ça a malheureusement repris, répondit-elle à voix basse. On va rentrer ma chérie. *** L’ambiance était tendue chez les Brie. Le maire et sa femme ne s’adressaient plus la parole. Voyant que la situation était toujours au plus bas, elle décida de faire ses valises. Le maire arriva dans la chambre au moment où elle rangeait ses affaires. Il fut étonné. — Qu’est-ce tu fais ? Le cœur de M. Brie se serra. — Je supporte plus ce silence... Je m’en vais, je te tiendrai au courant pour l’avocat. Alors qu’elle s’apprêtait à partir, le maire lui prit le bras. Une lueur d’espoir apparut dans ses yeux. — T’as pris la vaisselle de ta mère ? — J’ai pas cinquante bras, je viendrai la chercher un autre jour. — Mais t’as pas les doubles des clés, fit-il remarquer. — Je passerai par la véranda. Le couple se regarda longuement en se demandant ce que l’autre pouvait bien penser à ce moment même. Dans le regard de chacun, on pouvait y lire encore de l’amour. Les secondes semblèrent des heures et le maire resta planté là devant elle. — Reste ! lui dit-t-il. J’ai besoin de toi... Mme Brie ne tergiversa pas. Les époux se prirent dans les bras tendrement puis fortement en se répétant l’un à l’autre qu’ils étaient désolés.
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