Chapitre 6

1485 Words
**Chapitre 6 : Noir. Puis un éclair de souffrance. Une douleur étouffée s’insinuait sous son derme, mais plus Émeraude inspirait, plus l’agonie se logeait profondément dans ses os. Un gémissement s’échappa de ses lèvres tandis que ses yeux s’ouvraient brusquement sur un plafond haut, parcouru d’ombres mouvantes. Sa vision vacillait, brumeuse. Un parfum étrange, mélange de pin humide, de plantes séchées et de bois brûlé, emplissait l’air. Étrange… et pourtant étrangement apaisant. « Viola ? » souffla-t-elle, la voix éraillée. Un silence, pesant. Puis, du plus profond d’elle-même, un chuchotement alangui : « Nous sommes revenues là où tout a commencé. » Ces mots résonnèrent en elle comme une cloche de cathédrale. Ses doigts effleurèrent le tissu rêche mais doux d’un drap de lin. Son cœur s’emballa. À la maison ? Elle tenta de se redresser. Une grimace tordit ses traits : la douleur n’était plus une marée brûlante, mais un foyer de braises enfermé sous sa peau. Chaque muscle tirait, mais le poison de l’aconit, lui, semblait avoir perdu de son emprise. Sa vue s’affina assez pour distinguer, accroché au mur, un blason ciselé dans l’argent : une gueule de loup encerclée de ronces d’ombre, crocs levés sous un croissant de lune. Son souffle se bloqua. Elle connaissait cet emblème. Elle l’avait vu mille fois, sur les armures, gravé dans la pierre des cours intérieures, et serti sur l’anneau paternel. Les armoiries des Crocs de l’Ombre Occidentale. « Par tous les esprits… » murmura-t-elle. « Je suis vraiment de retour. » Un bruit attira son attention. Du fond de la pièce, une silhouette se redressa vivement, retirant les oreillettes qu’elle portait. « EM ?! » Émeraude tourna la tête trop vite et grimaça. Une tignasse indisciplinée de boucles brunes, des taches de rousseur piquetant un visage trop expressif, et de grands yeux mordorés s’offrirent à sa vue. « Nessa ? » souffla-t-elle. Un juron jaillit de la bouche de la jeune femme avant qu’elle ne pousse un cri de joie. Elle bondit, franchit la distance et l’enlaça si fort qu’Émeraude manqua d’air. « Par la Lune, tu es réveillée ! Tu n’imagines pas la frayeur que tu nous as infligée. Trois jours que tu gisais comme un cadavre ! J’ai cru… j’ai cru que tu allais nous quitter ! » Émeraude se contracta, la douleur irradiait encore dans son dos. « Doucement, Ness… j’ai l’impression d’avoir été écrasée par un troupeau entier. » Rougissante, Nessa se recula mais ses yeux restaient brillants. « Désolée ! Mais tu n’imagines pas… Tu étais méconnaissable quand on t’a ramenée. » Émeraude cligna des yeux, abasourdie. « Trois jours ? » « Oui », répondit sa cousine en lui tendant une gourde d’eau fraîche. « C’est l’oncle Darius qui t’a entendue hurler. Ce cri… le cri d’une Alpha. Lui et ses hommes patrouillaient les anciens chemins frontaliers. À ce son, nous avons su que c’était toi. » L’eau coula dans la gorge d’Émeraude comme un baume. Mais ses souvenirs restaient morcelés, lourds. Nessa la fixa intensément. « Tu veux bien me dire ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ? » Un silence pesant s’installa. Émeraude baissa les yeux sur la couverture élimée recouvrant ses jambes. Mais Nessa n’était pas une étrangère. Elle était son autre moitié, l’ombre fidèle de son enfance, sa sœur en tout sauf par le sang. Elle méritait la vérité. Alors Émeraude raconta. L’embuscade. La mise en scène. Les accusations forgées par Alia. La trahison de Rick. Le fouet barbelé. Le rejet. Le bannissement. Nessa ne prononça pas un mot. Mais ses traits se déformaient, chaque phrase creusant davantage sa rage. « Ce chien ! » siffla-t-elle finalement. « Comment a-t-il osé ?! » Émeraude hocha simplement la tête. Nessa tremblait, prête à exploser. « Je vais prévenir Darius ! On va réduire leur repaire en cendres, et ramener ce lâche enchaîné aux pieds de la Déesse ! » « Ness », interrompit doucement Émeraude. « Non ! Tu ne peux pas me retenir ! » « Je me vengerai, » dit Émeraude d’une voix calme, mais d’une intensité glaciale. « Mais pas ainsi. Pas encore. Il doit croire qu’il m’a brisée. Il doit savourer sa victoire… avant de tout perdre. » Les yeux de Nessa s’écarquillèrent. Puis elle lâcha un souffle admiratif : « On dirait tante Calista quand elle parlait de punir ces idiots qui nous ont humiliées à la cérémonie de la onzième lune. » Un mince sourire effleura les lèvres d’Émeraude. Presque un sourire. « Et mon père ? » demanda-t-elle soudain. Le visage de Nessa se figea. Elle allait répondre lorsque la porte grinça. Un homme immense entra, épaules carrées, barbe grise taillée avec soin, prunelles orageuses chargées de non-dits. Sa seule présence emplissait la pièce. « Oncle Darius », murmura Émeraude. Il s’approcha sans un mot. Sa respiration se brisait, deux fois, trois fois, avant de retrouver une contenance. « Émeraude », dit-il enfin, la voix grave. Trois pas suffirent pour qu’il soit près d’elle. Sa main resta suspendue, à portée, mais n’osa pas se poser, comme si son corps pouvait éclater au moindre contact. « Par tous les dieux… tu vis encore. J’ai cru qu’on t’avait perdue. » Elle soutint son regard. « Nessa m’a dit que vous m’avez sauvée. » Il acquiesça à demi. « Quand ton cri a résonné, je l’ai suivi sans réfléchir. Tu as échappé de peu à la mort. » Un silence pesa. Puis elle osa : « Où est mon père ? » Il détourna légèrement les yeux. Son silence dura trop longtemps. Enfin, d’une voix basse, presque cassée, il dit : « Lave-toi. Ensuite… je t’emmènerai à lui. » — La vapeur s’élevait de la baignoire de marbre. L’eau chaude mordit sa peau avant de l’envelopper de douceur. On avait nettoyé ses plaies, enduit son dos de baumes et pansé ses cicatrices. Il ne restait que les marques. Viola soupira, lasse. « Au moins, ce n’est pas le fouet de cet imposteur. » Émeraude effleura les stries boursouflées de ses flancs. Dans le miroir posé près de la baignoire, son reflet lui renvoya des yeux émeraude cernés de rouge. Mais au fond, une étincelle inédite vibrait : un éclat doré. Son aura d’Alpha s’éveillait, sans entraves. « Ici, je n’ai plus à me dissimuler », chuchota-t-elle à son image. « Ici, je peux redevenir moi-même. » — Le véhicule cahotait sur les pierres d’un sentier escarpé. Émeraude, assise à côté de Darius, observait l’aube colorer les collines d’un voile doré. Elle devina leur destination : le cimetière sacré des chefs de meute. Mais elle resta muette, croyant que son père voulait rendre hommage à sa mère. Lorsque la voiture s’arrêta, Darius ouvrit la portière pour elle. Ses pieds nus foulèrent l’herbe encore mouillée. Le cercle de pierres levées se dressait devant eux, couvert de runes anciennes. Au centre, une pierre plus haute que toutes les autres. Neuve. La gorge d’Émeraude se serra. « Pardonne-moi », dit Darius d’une voix grave derrière elle. « Mais ton père… a rejoint les ancêtres. » Ses jambes tremblèrent lorsqu’elle s’approcha de la stèle. Les lettres gravées dans la pierre lui percèrent le cœur : **« Une fois roi, toujours roi. Alpha Vale Lycanis 1976 – 2025 »** Ses doigts glissèrent sur le marbre rugueux. Ses yeux se remplirent de larmes brûlantes. « J’ai abandonné la maison », murmura-t-elle. « Pour courir après un mirage. Je croyais trouver un compagnon, une place. Et j’ai tout perdu. » Les sanglots l’étouffaient. « Je t’ai manqué quand tu avais besoin de moi. Et je n’étais pas là… pour ton dernier souffle. Pardonne-moi. » Darius posa une main ferme sur son épaule. « Tu n’étais pas née pour être l’ombre d’un homme. Tu étais faite pour régner. Ton père le savait. Moi aussi. » Émeraude enfouit son visage dans ses mains. « J’aurais voulu lui dire adieu. » « Il t’a entendue », répondit Darius. « Ton hurlement cette nuit-là… il en aurait été fier. » Longtemps, seuls le vent et le froissement des arbres leur tinrent compagnie. Puis Darius ajouta : « Il ne t’a jamais blâmée. Pas une seule fois. » Elle ferma les yeux, laissant cette vérité emplir le vide béant de son cœur. — Le retour se fit en silence, mais un silence apaisé. À l’arrêt devant le hall principal, Darius se tourna vers elle. « Le Conseil t’attend. Ils exigent ton couronnement. » Son cœur bondit dans sa poitrine. « La mort de ton père a été tenue secrète. Mais nous ne pouvons plus retarder. Sans Alpha, nous sommes vulnérables. Il est temps. » Émeraude serra les poings. Il y a peu, elle n’était qu’une Luna déchue, rejetée et couverte de boue. À présent… on réclamait qu’elle porte la couronne. Soit. Elle régnerait. Et plus jamais elle ne plierait le genou. « Quand a lieu la cérémonie ? » demanda-t-elle d’une voix dure comme l’acier.
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