6. Messine, le 24 décembre 1908

710 Words
6 MESSINE, le 24 décembre 1908Il était passé minuit lorsque Massimo Gavazza arriva au cœur de la cité, tenant dans ses mains engourdies le plan de Messine que Don Giovanni avait griffonné pour lui. Il trouva sans trop de difficultés l’adresse du presbytère dans lequel il pourrait momentanément trouver refuge. Il frappa à la porte, mais personne ne vint lui ouvrir. Il se rappela soudain que c’était la nuit de Noël et que le curé devait sûrement officier à cette heure. Ne pouvant se résoudre à attendre dans le froid, il suivit le chemin qui menait à la petite église. Là, il attacha son âne au petit banc qui faisait face à l’église et, sans un bruit, pénétra à l’intérieur de l’édifice. Il prit place au dernier rang, sur une des seules chaises encore libres. La chorale locale entama un cantique qui s’éleva dans le chœur et envahit bientôt la nef toute entière. Pour la première fois depuis longtemps, Massimo se sentit apaisé. À la fin de l’office, quand tous les paroissiens rentrèrent chez eux, le cœur léger, l’esprit à la fête, il s’approcha du père Marco. — Bonsoir mon Père, l’apostropha-t-il discrètement. — Bonsoir, mon fils ! Que me vaut l’honneur de votre visite ? Je doute que ce soit uniquement pour écouter la chorale paroissiale que vous êtes venu ce soir ! — Je viens de Syracuse et je suis envoyé par Don Giovanni, avança-t-il prudemment. — Si c’est Giovanni qui t’envoie, sois le bienvenu dans mon humble demeure, étranger ! Que puis-je pour toi ? — J’aimerais, si cela ne vous dérange pas, pouvoir simplement me reposer, chez vous, avec mon âne, le temps de reprendre des forces. — Ma maison sera la tienne aussi longtemps que tu le désireras, lui lança le père Marco, d’un sourire large, charismatique. Deux jours durant, Massimo dormit du sommeil du juste. L’apaisement ressenti durant la messe de Noël devenait peu à peu plénitude. Il aurait bien posé ses valises ici, pour très longtemps, mais il savait que ce havre de paix n’était qu’un répit, une oasis dans le désert de sa vie. Il devait fuir plus loin, beaucoup plus loin, il devait quitter l’île, sa Sicile natale qui lui avait tout donné, mais dans laquelle il ne se sentait plus en sécurité. Messine avait beau être à cent soixante kilomètres de Syracuse, les rumeurs voyageaient souvent de ville en ville, de Catane à Palerme, d’Agrigente à Messine. Il décida de partir au plus vite, tant qu’il en avait encore la force, tant que ses racines ne s’étaient pas encore accrochées à cette terre qu’il avait commencé à aimer. Il projetait de se rendre sur le port dès le lendemain matin. Une navette assurait la liaison quotidienne avec le continent en traversant simplement le détroit, mais il comptait prendre le bateau qui partait vers Salerne. De là, il pourrait facilement atteindre Naples en quelques heures et s’y installer en attendant que les choses se tassent. Il prépara ses maigres bagages dans la petite chambre du rez-de-chaussée qu’il partageait depuis trois jours avec une énorme statue de la vierge fixée sur un gros socle en bois. C’est le cœur léger que Massimo s’endormit, le soir du 27 décembre, pour la dernière fois. Quelques heures plus tard, un bruit sourd se fit entendre dans la nuit, suivi d’une secousse qui fit vaciller la statue de la vierge. Il n’eut pas le temps de réagir ; une deuxième secousse, beaucoup plus violente, le projeta en bas du lit. La statue se fracassa sur le sol, meurtrissant violemment le pauvre homme qu’elle était censée protéger. Dans un réflexe de survie, il roula sous le sommier du lit. La troisième secousse fut la plus terrible ; dans un grondement sans fin, le presbytère s’affaissa, tel un château de cartes, en emprisonnant Massimo sous des tonnes de gravats. La Sicile ne voulait pas qu’il quitte sa terre et le retenait prisonnier dans la maison de Dieu. Il suffoquait à présent. L’air saturé de poussière lui brûlait les poumons. La vengeance divine avait frappé en son sein, il était à la merci du Tout-Puissant. Sa souffrance ne dura cependant pas aussi longtemps que celle de sa victime. Dieu, dans sa grande clémence, termina l’œuvre qu’il venait de commencer. Un raz de marée immense déferla sur la ville déjà exsangue et ravagea tout sur son passage, noyant immédiatement les plus chanceux, emportant les survivants sur des centaines de mètres, comme des fétus de paille, pour les abandonner, pantins désarticulés, loin de leur foyer séculaire. Messine venait d’être rayée de la carte !
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