5. Bruxelles, le 6 mars 2000

1194 Words
5 BRUXELLES, le 6 mars 2000Marylou rentra directement chez elle. Steve était absent, ce qui l’arrangeait un peu. Elle l’avait, bien sûr, mis au courant de son rendez-vous et de l’emploi qu’elle pouvait décrocher, mais comment lui avouer à brûle-pourpoint qu’elle avait été engagée pour un boulot qu’elle ne désirait pas le moins du monde ! Il fallait d’abord qu’elle épluche le contrat de M. Smith pour avancer des arguments valables, pour éviter que Steve ne lui rie au nez ! Il n’aurait pas tort de le faire, d’ailleurs ! Ce matin encore, elle pestait à l’idée de devoir se présenter au rendez-vous. Elle ne l’avait fait que pour faire plaisir à Billy qui s’inquiétait de la précarité de son activité professionnelle. Elle fit valser ses polonaises à l’autre bout de la pièce et s’installa confortablement dans son sofa en ignorant les appels du pied de Tess, qui avait un peu trop pris l’habitude de se faire dorloter sur les genoux de sa maîtresse. Pas question qu’elle vienne mettre ses pattes sur les documents qu’elle devait signer. D’autant plus que, fin de l’hiver oblige, Tess avait tendance à semer ses poils par touffes entières un peu partout dans l’appartement. Marylou était bien décidée à décortiquer seule le contrat que M. Smith lui avait donné. Une demi-heure plus tard, elle avait le sourire aux lèvres ! Steve rentra vers 18 heures. Dès qu’il eut passé le seuil de la porte, le bouchon de la bouteille sauta en laissant au passage une trace indélébile sur le plafond du salon. — Je vois que tu as bien reçu mon message ! s’extasia Steve. — Quel message ? dit-elle tout en remplissant deux flûtes d’un cava rosé. — Celui que je t’ai envoyé tout à l’heure pour te demander de mettre le champagne au frais ! s’étonna-t-il. — Ah bon ! Et en quelle occasion, je vous prie, cher sexy Stevy ? — J’adore quand tu me parles sur ce ton ! — Allez ! Ne me fais pas languir ! Quelle aussi bonne nouvelle que la mienne as-tu à m’annoncer ? — Ah d’accord ! Le champagne, c’était d’abord pour toi ! Raconte, alors ! — Non, toi d’abord ! minauda Marylou en lui glissant son verre entre les mains. — D’accord, j’y vais ! Tu te souviens de la soirée de Nouvel An ? — Je m’en souviens très très bien, ce n’était pas la peine de me la rappeler ! rétorqua-t-elle un peu refroidie. Il fit semblant de ne pas avoir entendu et continua sur sa lancée. — J’y avais rencontré plusieurs personnes susceptibles de financer mon projet de jeu vidéo. L’une d’elles m’a recontacté ! J’ai un rendez-vous fin du mois ici à Bruxelles ! Tu te rends compte, ça commence à bouger ! — Génial ! C’est décidément la journée des bonnes nouvelles ! — Et toi, dis-moi ! C’est quoi l’événement que tu veux fêter ? Tu as acheté un gros lapin musclé pour Tess ? Tu t’es tatoué « Sexy Stevy » sur les fesses ? — Ce que tu peux être bête, parfois ! — Non, j’y suis ! Tu n’as quand même pas accepté d’écrire la biographie à la con de cet Américain machin-truc ? — Euh… si ! Mais… quand tu m’auras écoutée jusqu’au bout, tu changeras sûrement d’avis ! — Vas-y, je suis tout ouïe ! — Je vais commencer par l’argument de base : 20 000 dollars net à la signature du contrat, 50 000 dollars de rémunération pour l’écriture du bouquin si je boucle le tout en dix-huit mois, plus 18 000 dollars de frais de fonctionnement ! — D’accord, je retire ce que j’ai dit ! Tu as bien fait d’accepter d’écrire la biographie géniale de cet Américain plein aux as ! Tu as déjà signé, j’espère ? — Non, j’ai le document ici ; je dois le rendre signé pour la fin de la semaine. — Signe vite avant que le charme ne soit rompu et que le contrat se transforme en milliers de confettis d’ici les douze coups de minuit ! — Cava pour tout le monde ! Excepté pour toi, ma Tess adorée ! renchérit Marylou. Le soir, dans son lit, Marylou eut du mal à trouver le sommeil. Trop de changements, trop de bonheur partagé, trop de perspectives heureuses à imaginer ! Il y a quelques jours, elle apprenait que son contrat d’intérimaire ne serait peut-être pas renouvelé et elle n’avait plus foi en l’avenir et voilà qu’aujourd’hui, l’argent pleuvait sur son compte en banque ! Avant même de l’avoir réellement gagné, elle envisagea tout ce qu’elle pourrait réaliser avec ce pactole : le déménagement dans un appartement d’une commune plus aisée de la ville, avec surtout une deuxième chambre, pour l’enfant qu’elle espérait porter un jour ! L’enfant qu’elle avait toujours refusé à Steve sous prétexte que leur situation financière instable ne leur permettait pas cette « folie » ! Leur couple était assurément atypique. Les amoureux s’étaient juré fidélité, mais chacun aimait garder jalousement sa liberté en attendant de faire le grand saut. Steve squattait sa propre chambre chez ses parents et, de temps à autre, débarquait chez Marylou où l’attendaient toujours une brosse à dents et un pyjama propre. Ce mode de vie un peu particulier fonctionnait plutôt bien, au plus grand désarroi de leurs parents respectifs qui ne comprenaient pas leur style de relation. Pour eux, ils étaient deux jeunes écervelés qui refusaient de prendre leurs responsabilités et qui n’osaient pas se lancer dans la vie à deux et fonder une vraie famille. Ils n’étaient qu’un ersatz de couple, une pâle copie de leur cocon familial. Le manque d’argent ne pouvait être un argument. À ce rythme-là, plus personne n’oserait concevoir un enfant. La stabilité et la sécurité financières ne viennent souvent que tard, à l’heure où les ovaires ont déjà tout donné ! Elle se releva vers 3 heures du matin pour relire les modalités pratiques du contrat. Tout cela semblait trop beau. Après avoir parcouru de long en large le document pour la troisième fois, elle retourna se coucher, rassérénée. Le côté financier était très avantageux. La seule chose qui ne lui convenait pas trop était qu’elle devait s’en remettre au bon vouloir de Dantiedov : c’est lui qui déciderait quand et où ils se verraient, lui qui choisirait les informations dont elle disposerait. Elle serait à sa merci ! Dès le lendemain matin, elle se rendit avenue Louise pour remettre, en main propre, le contrat signé. Déçue de ne rencontrer que la secrétaire, à qui elle donna tout de même le document officiel, elle repartit sans tarder de l’immeuble et décida de profiter du reste de la journée pour faire du shopping. L’avenue Louise étant encore un peu trop chère pour ses revenus actuels, elle choisit d’aller lécher les vitrines de la rue Neuve et de City2 jusqu’à la fermeture des boutiques. Après tout, elle avait bien mérité une petite récréation ! Elle attendit d’être rentrée chez elle pour annoncer la nouvelle à Billy. Elle avait pris un malin plaisir à ne pas le prévenir trop vite, à le laisser macérer plus d’une journée dans l’incertitude, pour donner plus de saveur, de force à ce qu’elle devait lui raconter, comme une viande trop fade qui s’anoblit après son passage dans une marinade de vingt-quatre heures. Deux jours plus tard, Marylou tournait déjà dans son appartement comme un lion en cage. Elle qui avait l’habitude de tout planifier, de tout prévoir, se retrouvait du jour au lendemain à attendre les ordres et le bon vouloir d’un vieil homme qu’elle ne connaissait pour ainsi dire pas. Elle avait pris quelques jours de récup au journal, ce qui lui laissait le temps de mettre de l’ordre dans sa nouvelle vie. Et si elle avait rêvé toute cette histoire ? Et si elle se réveillait le lendemain et que rien de tout cela n’avait existé ? Prise d’un gros doute, qui commençait à lui nouer l’estomac, elle prit ses clés, son sac et son manteau, enfila ses polonaises et se précipita dans la cage d’escalier. Comment n’y avait-elle pas songé plus tôt ! Cinq minutes plus tard, elle rentra dans l’agence bancaire la plus proche et vérifia, sur un des appareils mis à disposition des clients, l’état de son compte en banque : il était plus lourd de 38 000 dollars !
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