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BRUXELLES, le 6 mars 2000L’hiver avait été trop doux. Pas un seul centimètre de neige cette année. Le printemps était à portée de calendrier, mais on aurait dû se méfier, s’attendre à une dernière offensive d’orgueil. Elle arriva le lundi 6 mars. Une fine couche de neige commençait à se former sur le toit des voitures en stationnement lorsque Marylou sortit de la station Louise. Sur le sol, par contre, la neige fondait instantanément, déposant sur les trottoirs un film transparent plutôt glissant. Marylou avait eu la bonne idée d’enfiler ses « polonaises » avant de quitter l’appartement, des bottines fourrées qu’elle avait spécialement achetées l’hiver dernier lors d’un voyage culturel à Auschwitz. On donne bien des noms à des voitures ou des résidences secondaires, pourquoi pas aussi à des bottes ? Ne préférant pas s’aventurer à pied sur l’avenue Louise, Marylou attendit patiemment le tram 94. L’horaire noté à l’arrêt indiquait son passage imminent. Le rendez-vous avait été fixé à 15 heures ce lundi 6 mars, il lui restait donc encore largement le temps de prendre le tram, ne fût-ce que pour deux arrêts.
Une fois de plus, Billy avait eu le dernier mot ! Elle pestait contre elle-même depuis qu’elle avait succombé. Ce n’était pas le rendez-vous en lui-même qui la dérangeait : ça ne lui prendrait qu’une petite heure de son temps, elle n’attendait rien de l’entretien et se satisferait très bien d’un refus ferme et poli. Non, ce qui l’ennuyait au plus haut point, c’était son impossibilité à tenir tête très longtemps à Billy. Il avait l’art et la manière de laisser passer l’orage et de revenir à la charge avec bonhomie dès les premiers rayons de soleil. Il avait élevé la persuasion au rang d’art et il la maniait à la perfection. Et quand on avait réalisé à quel point on se faisait embobiner, il était déjà trop tard. Marylou se souvenait pourtant très clairement de sa très belle sortie théâtrale au Roy d’Espagne : « Ton rendez-vous, tu peux te le garder bien au chaud ! » En sortant de la taverne, elle avait même eu une petite poussée de fierté qui lui avait rosi les joues. Trois jours plus tard, Billy s’était confondu en excuses, avait sorti tout son baratin sur l’amitié réelle qui ne meurt jamais et avait enfoncé le clou en lui disant qu’elle avait raison de ne pas vouloir se rendre à ce rendez-vous pour lequel il l’avait piégée et qu’à sa place, il aurait fait de même. Quelques minutes et des l****s de larmes plus tard, Marylou s’entendait lui dire ce qu’elle avait juré ne jamais lui avouer : « C’est toi qui as raison, Billy ! J’irai à ton rendez-vous ! J’irai quand même ! »
Elle arriva sans encombre devant l’immeuble, un des nombreux bâtiments de l’avenue qui servaient de bureaux à une quantité invraisemblable de multinationales. La standardiste l’envoya au sixième étage, couloir de droite, sixième porte à gauche. Celle-ci donnait sur un petit bureau dans lequel attendaient déjà deux autres femmes, en plus de la secrétaire, concentrée sur son ordinateur. Pour peu, elle se serait crue dans la salle d’attente de son gynécologue ! Marylou s’assit sur la seule chaise encore libre. Il ne lui fallut que quelques instants pour faire le tour de la petite pièce sobrement équipée : un bureau, trois chaises, une table basse, une plante verte, une deuxième porte donnant probablement sur le bureau principal et, sur toute la longueur du mur opposé, de larges placards coulissants au-dessus desquels étaient accrochés quelques tableaux abstraits tendance cubiste. Les deux autres postulantes étaient plongées dans leurs notes, telles des étudiantes à l’approche de leur examen oral !
À peine eut-elle le temps de s’asseoir que la porte du bureau s’ouvrit, laissant le passage à un homme, tout de noir vêtu :
— Mademoiselle Voinet ?
— Euh… c’est moi, fit Marylou, étonnée d’être appelée avant les deux autres femmes.
— Veuillez me suivre, s’il vous plaît, M. Dantiedov va vous recevoir.
Elle se leva, un peu gênée et le suivit fébrilement. Elle avait beau prendre ce rendez-vous à la légère, ne désirant même pas être embauchée, un entretien restait un entretien et faisait toujours resurgir les moments d’angoisse ressentis lors des autres postes pour lesquels elle avait postulé auparavant.
L’homme en noir, qui portait, en outre, de grosses lunettes ovales fort opaques, la fit rentrer dans une pièce beaucoup plus vaste que la précédente. Un immense bureau acajou trônait au fond de la pièce sur sa gauche. Devant elle, une grande baie vitrée surplombait l’avenue Louise. Elle continua son rapide tour d’horizon pour porter son regard vers la droite. M. Dantiedov la scrutait d’un œil encore vif !
Elle s’attendait à rencontrer un vieillard décharné assis en équilibre instable sur une chaise roulante. Elle fut donc très surprise de rencontrer un homme, certes très âgé, mais debout, sans l’aide d’aucun artifice. Il avait dû mesurer un mètre quatre-vingt, mais le poids des ans avait quand même réussi à lui voûter les épaules si bien qu’il ne paraissait pas beaucoup plus grand qu’elle. Son complet gris lui donnait l’élégance de l’homme d’affaires ; sa montre à gousset, cachée dans la poche de son gilet et dont on n’apercevait que la chaînette en argent, lui ajoutait une touche de sagesse, de même que les petites lunettes rondes qu’il portait au bout de son nez busqué. Il lui serra d’emblée la main. Sa poigne était vigoureuse, déterminée, franche.
— Asseyez-vous, lui dit-il dans un français impeccable, en présentant le plus affablement du monde un petit fauteuil en rotin. Nous serons plus à l’aise ici pour bavarder. Désirez-vous un café, un thé ?
— Euh… un thé, ce sera parfait, merci ! arriva-t-elle à balbutier, complètement décontenancée par l’accueil qui lui était réservé.
Elle s’était rendue à ce rendez-vous avec des pieds de plomb, uniquement pour faire plaisir à Billy, s’étant juré de rester de marbre devant l’homme supposé sénile qu’elle devait rencontrer. En trente secondes, toutes ses certitudes s’étaient envolées ! Elle se retrouvait ainsi à siroter un thé aux fruits rouges, son préféré, en attendant calmement la suite de la conversation.
— Permettez-moi de ne pas me présenter ! commença-t-il d’une voix forte et parfaitement maîtrisée. Je suppose que, si vous avez répondu à l’annonce, vous devez, en tant que journaliste avertie, avoir déjà effectué quelques petites recherches à mon sujet, n’est-ce pas ?
— Pas le moins du monde, monsieur ! lui répondit-elle du tac au tac.
— Vous avez au moins le mérite de la franchise !
Redressant ses petites lunettes rondes, il parcourut le CV que lui tendit son secrétaire. Après quelques instants d’un silence troublant, il reprit son interrogatoire :
— Moi, par contre, j’ai un certain nombre de renseignements sur vous, mademoiselle Voinet : 33 ans, célibataire, sans enfant… cela me semble un bon début. Études secondaires dans un collège réputé de la capitale, cinq années d’études en communication sociale, divers petits emplois sans importance… il faut bien gagner sa croûte, comme on dit ! Début dans le journalisme dans un toutes-boîtes bruxellois, puis un contrat intérimaire dans un journal à plus grand tirage qui, je vous l’avoue, ne fait pas partie de mes lectures quotidiennes. Il en faut pour tous les goûts, n’est-ce pas ? Mais laissons là les documents officiels et venons-en au fait, mademoiselle, puis-je savoir ce qui vous a poussée à postuler, et ce, sans aucune préparation ?
— Je vais continuer à jouer franc-jeu avec vous, monsieur Dantiedov. C’est un ami qui m’a un peu forcé la main. Ne me faisant aucune illusion sur l’issue de cet entretien, je n’ai pas pris la peine de me documenter sur vous. Et puis, je suppose que j’aurai tout le loisir de me renseigner au cas où j’obtiendrais le poste.
— Probablement ! répondit-il en esquissant un sourire étonné qui laissa apparaître une dentition trop droite et trop blanche.
— Au risque de me torpiller tout à fait, je doute que vous cherchiez quelqu’un pour réécrire ce qui existe déjà à votre sujet !
— Franche… et lucide ! Décidément, vous commencez à me plaire, mademoiselle Voinet !
D’un geste discret de la main, il héla son collaborateur. Marylou s’empressa de prendre sa tasse de thé et de boire une petite gorgée de son liquide favori, histoire de se donner une contenance. La conversation intime avec l’homme en noir ne dura que quelques secondes. Il fixa Marylou du regard en lissant, du plat de la main, son crâne partiellement dégarni. Son cuir chevelu n’était plus caché que par quelques traînées de longs cheveux gris plaqués en arrière sous une épaisse couche de Gomina.
— Je viens de donner l’ordre à M. Smith d’éconduire les deux personnes qui attendaient encore dans le couloir, m’annonça-t-il d’un air un peu espiègle et mystérieux.
Devant le manque de réaction de son hôte, il ajouta :
— Ce qui signifie, au cas où vous ne l’auriez pas deviné, que vous êtes officiellement engagée, mademoiselle Voinet. Vous voici la biographe attitrée de M. Dantiedov !
— Je suppose que je dois vous remercier ?
— Même pas ! J’ai horreur que les gens me remercient ! Le merci serait un acte de soumission pour vous et un acte de gratuité ou de gratitude pour moi. Vous serez d’accord que ni l’un ni l’autre ne correspondent à notre tempérament, même si je n’ai l’honneur de vous côtoyer que depuis quelques minutes et que vous ne savez visiblement pas encore grand-chose de moi.
— Et si je refuse ?
— Ne faites pas la prétentieuse, mademoiselle Voinet ! Vous n’avez pas vraiment les moyens de refuser. Quand vous verrez le nombre de zéros sur le chèque que M. Smith vous signera, vous n’aurez plus envie de me reposer cette stupide question ! À moins que vous n’ayez l’ambition de rester pigiste intérimaire toute votre vie ! Je vous offre l’occasion unique de montrer votre talent littéraire, de devenir enfin une vraie journaliste d’investigation. Ne jouez pas trop avec la chance, elle pourrait un jour vous tourner le dos !
— Je vous prie d’excuser mon effronterie, monsieur Dantiedov ! J’accepte votre proposition !
— C’est tout à votre honneur, mademoiselle ! La victoire de l’intelligence sur l’amour-propre !
— Quand devrai-je commencer ?
— Sans le savoir, vous avez déjà commencé ! Comme vous le voyez, je ne suis plus de première jeunesse. À 92 ans, je ne peux plus trop me permettre de fantaisie ! Chacun de nos rendez-vous devra donc être minutieusement exploité, celui d’aujourd’hui compris !
— Au risque de vous décevoir une nouvelle fois, je n’ai pas encore appris grand-chose sur vous cet après-midi.
— Détrompez-vous, mademoiselle ! Détrompez-vous, dit-il soudain en élevant la voix ! Je ne vous demande pas une simple biographie, je ne veux pas d’un récit romancé à l’eau de rose, un livre à trois sous vendu sur les quais de gare ! Je vous paie pour écrire MA vie, pour décrypter mon âme, pour tendre vers mon absolution !
Marylou n’osa plus rien ajouter. Elle avait déjà poussé le bouchon très loin et, si elle continuait ainsi à provoquer son futur employeur, le bouchon lui éclaterait à la figure !
— Maintenant, si cela ne vous dérange pas, j’aimerais me reposer, mademoiselle Voinet, ajouta-t-il sur un ton beaucoup plus calme.
— Quand vous reverrai-je ?
— Bientôt, mademoiselle ! Je vous laisse entre les mains de mon secrétaire, M. Smith, qui va s’occuper de la partie administrative.
Marylou se leva, salua M. Dantiedov et suivit l’homme en noir, dans le petit bureau. La secrétaire avait disparu, laissant la place vacante à M. Smith. Ainsi affublé, il ressemblait furieusement à Tommy Lee Jones, qu’elle avait vu au cinéma deux ans auparavant dans Men in Black. Elle réfréna un début de fou rire quand elle se rappela que l’autre partenaire de Jones était Will… Smith ! À lui seul, Smith constituait donc le binôme du film. Coïncidence ou humour décalé ?
Elle opta rapidement pour la première suggestion dès qu’il lui adressa la parole. Le ton était sec, dépourvu de la moindre émotion :
— Voici deux exemplaires du contrat que nous vous proposons. Lisez-le attentivement chez vous et ramenez-nous-en un signé avant la fin de la semaine. M. Dantiedov doit repartir pour les États-Unis demain matin. Si vous avez des questions d’ordre pratique, ce sera donc avec moi qu’il vous faudra communiquer.
— Et comment puis-je entrer en contact avec vous ? demanda-t-elle rapidement, avant qu’il n’écourte l’entretien.
— Mon numéro de portable ainsi que mon adresse électronique figurent au bas du contrat. Nous vous recontacterons dès que nous aurons besoin de vos services.
— Encore faut-il que vous ayez les moyens de me joindre ! osa-t-elle ajouter. Je ne suis pas censée posséder un ordinateur, ni même un portable.
— Tout cela est également prévu, mademoiselle. Dès la signature du contrat, nous mettrons à votre disposition un téléphone portable que vous devrez laisser branché jour et nuit. Il vous servira pour les besoins du livre, mais vous pourrez l’utiliser à des fins privées. Votre crédit sera illimité. Quant à l’ordinateur, il vous sera livré chez vous quand nous aurons fait installer la connexion Internet dont vous ne disposez probablement pas.
— Je n’aime pas trop vos insinuations ! Ne me prenez pas pour une arriérée. Je dispose d’une connexion au journal et, jusqu’à aujourd’hui, je n’éprouvais pas la nécessité d’en avoir une à domicile.
— Je ne suis pas payé pour vous juger, mademoiselle. Toutes vos recherches concernant le livre de M. Dantiedov devront impérativement être effectuées sur cet ordinateur, poursuivit-il. Pas question d’utiliser le réseau de votre journal ou une quelconque connexion publique. Pas question non plus, par contre, d’en profiter pour votre usage personnel. Il doit être exclusivement réservé au travail que nous vous demandons. Vous comprenez bien que nous devons être extrêmement prudents avec Internet. Il ne faudrait pas que la moindre information puisse être captée par autrui. Il va de soi également que vous êtes tenue au secret professionnel, comme cela est décrit en détail dans le contrat que nous attendons, je vous le rappelle, avant la fin de la semaine.
Sans lui laisser l’occasion d’intervenir une nouvelle fois, il la pria poliment de prendre la porte. Elle se retrouva rapidement devant l’arrêt du tram 94, l’esprit légèrement embué. Il y a une demi-heure à peine, elle se trouvait de l’autre côté des rails, persuadée qu’elle perdait son temps, convaincue de n’effectuer cette démarche que pour satisfaire Billy et préserver son amitié. Elle se retrouvait maintenant quatre petits mètres plus loin, mais à une éternité de ce à quoi elle s’attendait. Une nouvelle vie s’offrait à elle !