3. Bruxelles, le 23 janvier 2000

2137 Words
3 BRUXELLES, le 23 janvier 2000Marylou s’était spontanément réveillée à 6 h 30. Après quelques minutes, elle ôta l’alarme du radioréveil pour ne pas réveiller Steve qui dormait comme un bébé à ses côtés. Elle ne branchait l’alarme que par sécurité, car, bien souvent, elle se réveillait d’elle-même un peu avant l’heure prévue. Peut-être pour ne pas avoir à supporter les bavardages inconsistants des animateurs radio dont Steve raffolait. Elle enfila son peignoir crème et sortit sans bruit de la chambre à coucher. Après une douche bien tonique, elle s’attaqua à une paire de biscottes qu’elle nappa de confiture d’orange. Comme tous les matins, elle prit plaisir à siroter un thé brûlant aux fruits des bois. Son petit bonheur matinal ! Le quartier dormait encore lorsqu’à 7 h 30 elle quitta l’immeuble de la rue des Deux Églises. Marylou aimait travailler le dimanche et comme les candidats ne se bousculaient pas, elle se dévouait une semaine sur deux pour assumer sa part de boulot dominical, dans l’espoir aussi que le journal lui renverrait un jour l’ascenseur. Depuis le temps qu’elle avait déposé ses valises dans ce grand quotidien, il était temps qu’elle quitte la rubrique des chiens écrasés. Débouchant sur la place Saint-Josse, elle dépassa le grand sapin enguirlandé et les trois petits chalets suisses que la commune avait pris soin d’installer pour les fêtes, dans cette commune peuplée d’une majorité de musulmans ! Comme quoi, Noël n’avait plus grand-chose de chrétien de nos jours. Elle remonta la chaussée de Louvain pour atteindre la station de métro Madou. Elle emprunta la ligne 2 pour un arrêt, changea de ligne à Arts-Loi et remonta à l’air libre à la station Mérode. Les arcades du Cinquantenaire se découpaient majestueusement dans le ciel bleuâtre de ce matin de janvier. Son portable se mit soudain à vibrer dans la poche gauche de son jean. Elle prit immédiatement l’appel. C’était Bill, le photographe avec lequel elle faisait souvent équipe : — Salut, ma Loulou ! — Hello, Billy ! Quoi de neuf ? — Je suis en bas de ton immeuble, je t’attends dans la voiture ! — Tu as tout faux, Billy, je suis déjà à Mérode ! Rejoins-moi au boulot ! — Non, changement de programme, on fonce gare du Nord ! — Tu rigoles ! Je vais devoir refaire le trajet en sens inverse ! — Eh oui ! C’est pour ça que je venais te chercher, ma puce ! — Je t’ai déjà dit cent fois de ne pas m’appeler « ma puce », c’est réservé à Steve ! — Pas grave, ma puce, je lui paierai des droits d’auteur à ton Super Mario ! Bon, rendez-vous salle des guichets ! Elle raccrocha, la mine un peu boudeuse ! Il ne servait à rien d’espérer avoir le dernier mot avec Billy ; il avait réponse à tout et avec le sourire en prime ! Elle ne lui en voulait jamais vraiment. Personne d’ailleurs. À contrecœur, elle repartit vers la station et descendit sur le quai opposé. Heureusement, une rame arriva rapidement et elle s’y engouffra. Elle consulta le plan affiché au-dessus des portes et décida de continuer vers la station De Brouckère. Là, elle emprunta le pré-métro qui la conduisit en moins de dix minutes à la gare du Nord ! Elle l’aperçut, au centre de la vaste salle des pas perdus, un peu vide à cette heure matinale. La salle des guichets aurait été bondée, elle l’aurait quand même repéré sans difficulté : le crâne dégarni de Billy culminait à près de deux mètres ! Sa ressemblance avec le célèbre Monsieur Propre aurait été flagrante si Billy n’avait pas décidé de se fournir d’une barbe hirsute qui lui donnait plus l’air d’un gros nounours poussiéreux ! La quarantaine bien tapée, il se considérait un peu comme le grand frère, le protecteur de Marylou, à défaut d’autre chose ! Quand il la vit, sa monstrueuse barbe s’entrouvrit pour laisser apparaître un sourire jaunâtre, vestige peu glorieux d’une époque où la fumette était son sport favori. — La boîte nous envoie faire un papier sur un sans-abri retrouvé mort tôt ce matin. — Merde ! Encore une victime du grand froid ! — Euh… si on veut ! Un camion frigorifique lui est passé dessus ! Billy éclata d’un rire franc et clair qui résonna haut et fort dans le hall démesuré de la gare ! Malgré le caractère souvent sordide des affaires qui les réunissaient, la compagnie de Billy était toujours un enchantement. Ses fous rires légendaires et surtout communicatifs l’avaient définitivement élevé au rang des optimistes avertis ! Son air grave et silencieux lors de leur traditionnel café d’après reportage la surprit dès lors davantage ! — Alors, Billy ? Qu’est-ce qui te tracasse tant ? — Rien ! Rien de spécial ! balbutia-t-il. Marylou sentait bien qu’il était mal à l’aise, pensif, ailleurs. Elle décida de crever l’abcès directement. — À d’autres ! Je te connais trop bien. Ton capuccino va tourner à force d’en faire le tour avec ta petite cuillère ! Accouche et on n’en parle plus ! — Au bureau, des bruits courent quant à d’éventuelles restrictions de personnel. — Ce n’est pas nouveau, tempéra-t-elle. — Oui, bien sûr, mais, maintenant, il y a des noms qui circulent… — Dont le mien, c’est ça ? Il acquiesça, penaud, d’un signe de la tête. — T’inquiète donc pas pour moi ! Entre les rumeurs et la réalité, il y a de la marge. — D’accord, mais, cette fois-ci, c’est plus qu’une rumeur ! Je le sais par les instances syndicales. Ils doivent couper dans les dépenses et, comme souvent, le plus simple est de diminuer la charge salariale. — On aura toujours besoin de journalistes et de photographes pour assouvir la soif de voyeurisme des lecteurs. — Détrompe-toi, ma puce ! L’arrivée d’Internet bouleverse le monde des médias. Bientôt toute l’info sera accessible depuis n’importe quel ordinateur. Ce n’est plus le journaliste qui ira à la recherche de l’info, c’est l’info qui viendra à lui, sans qu’il ait à bouger le petit doigt. — Tu n’exagères pas un peu ? — Du tout ! Dans dix ans, le journaliste de proximité aura totalement disparu. Une seule personne, assise derrière son ordinateur, te fera un papier en cinq minutes sur un sujet qu’on lui amènera sur un plateau ou, plutôt, sur un écran. Plus de perte de temps et d’argent en frais de déplacement, de logement, de fonctionnement. Terminé le terrain, place au numérique ! — Tu ne crois pas que tu noircis le tableau ? demanda-t-elle de moins en moins confiante. — Pas du tout ! Toi comme moi sommes appelés à disparaître. Bientôt, il ne restera plus que le grand reporter et le journaliste d’investigation ! — Bon, admettons que tu aies raison ! C’est quoi le programme maintenant ? Qu’est-ce que tu proposes ? — Dans un premier temps, tu ne changes pas tes habitudes. Tu n’es pas censée être au courant. À ta place, j’éviterais quand même de trop fréquenter les bureaux. — Je comprends mieux pourquoi tu tenais tant à venir me chercher chez moi ce matin ! Marylou ne supportait pas être manipulée, même si c’était pour être protégée. Elle tenta de contenir sa colère. Il ne servirait à rien de la déverser sur le pauvre Billy qui, manifestement, se démenait beaucoup pour lui venir en aide et se préoccupait visiblement plus de son avenir à elle que de son propre destin. — Dans un deuxième temps, continua-t-il sans prêter attention à ce qu’elle venait de dire, je te conseille d’ouvrir l’œil si d’autres occasions se présentent. — C’est réjouissant ! ajouta-t-elle sur un ton légèrement caustique. — Je suis désolé, Marylou ! J’espère de tout cœur que tu garderas ton job, mais, à long terme, je ne me ferais pas d’illusions ; alors si tu trouves mieux ailleurs, n’hésite pas. Billy la raccompagna chez elle. Ne trouvant pas de place de parking, il resta à contrecœur en double file. Il aurait bien aimé la serrer dans ses bras pour lui remonter le moral, à moins que ce soit pour se consoler lui-même. S’il s’en faisait tant pour elle, c’était aussi parce qu’elle était son rayon de soleil dans la grisaille de l’actualité. Il aimait noyer son regard dans ses yeux bleus, il adorait la faire rire, juste pour voir apparaître deux petites fossettes irrésistibles sur ses joues roses, il ne se lassait pas de voir voler au vent sa longue chevelure noire. Il enviait Steve, c’est sûr, mais il était déjà très heureux de pouvoir la côtoyer tous les jours et de faire partie de son cercle d’amis. Si elle perdait son boulot, il la perdrait aussi ; ça, il en était sûr ! Avant qu’elle ne claque la portière, il lui lança encore : — N’oublie pas ce que je t’ai dit, ma puce ! Discrétion et opportunités ! Je t’appelle si j’ai des propositions. — D’accord, Billy : discrétion et opportunités seront les deux mamelles de ma pensée ! Durant les semaines qui suivirent, Billy l’inonda de propositions qui la soûlèrent rapidement. Elle l’envoya poliment sur les roses à chaque fois. Depuis leur conversation, aucune mauvaise nouvelle ne lui était parvenue et Marylou se demanda si Billy n’était pas devenu un peu parano sur les bords. Il n’y avait en tout cas pas péril en la demeure et elle n’avait, a priori, pas envie de changer de boulot tant qu’elle n’y serait pas forcée. Malgré tous les refus d’une politesse à peine contenue, sa grosse peluche protectrice ne la lâchait pas d’un pouce. Il lui donna rendez-vous au Roy d’Espagne quelques jours avant ses 34 ans. Marylou n’aimait pas trop cet endroit : cette brasserie avait beau avoir pignon sur rue, elle n’appréciait que modérément les vessies de porc suspendues pour le bonheur des touristes de la Grand-Place. Le côté vieille taverne bruxelloise ne l’enthousiasmait pas davantage. Les tables étroites en bois reverni et surnuméraires obligeaient à une certaine proximité qu’elle ne souhaitait pas trop. Elle adorait Billy, mais son physique impressionnant l’étouffait autant que son attitude surprotectrice. Quand elle arriva sur place, ce n’est pas sa stature démesurée qu’elle repéra en premier lieu, mais bien le gros paquet enrubanné qui trônait sur la table, devant lui. C’était une certitude, son anniversaire ne passerait pas inaperçu ! — Joyeux anniversaire, ma belle ! lui lança-t-il affectueusement en l’embrassant sur les deux joues. — Merci, Billy ! Fallait pas, tu sais ! Mais bon, ça fait plaisir quand même ! — Allez, ouvre-le ! Marylou se sentait observée par une longue table nipponne. Les touristes devaient à coup sûr croire que Billy était son petit ami et ça la mit dans l’embarras. Elle s’assit et se concentra sur le cadeau à déballer. Elle détacha, non sans mal, le ruban coloré et s’attaqua au papier qu’elle déchira sans retenue. Elle n’avait jamais eu la patience de décoller les emballages qui finissaient de toute manière à la poubelle. Elle découvrit rapidement un adorable ours en peluche qu’elle enlaça presque par automatisme. — Il te plaît ? questionna timidement Billy. — Un peu qu’il me plaît ! Il est mignon tout plein ! Elle se leva et fit un énorme câlin à son meilleur ami. Billy avait beau être étouffant, il n’avait pas son pareil pour la faire fondre. — Il te protégera le jour où nous ne travaillerons plus ensemble. — C’est pas demain la veille, mon vieux ! — Attends d’abord de voir la proposition en or que je viens de te dégoter, lui annonça-t-il l’œil pétillant. — Tu ne m’as quand même pas fait venir uniquement pour me refiler un nouveau job ! lui répliqua-t-elle le regard sombre. — Pas du tout ! Disons que je fais d’une pierre deux coups. Regarde un peu ce que j’ai trouvé. C’est une fille du service commercial qui me l’a refilé, ça ne paraîtra que demain dans les petites annonces du journal et je t’en donne la primeur aujourd’hui ! Il lui tendit un bout de papier qu’elle lut pour lui faire plaisir : Vieil homme fortuné cherche journaliste ou écrivaine pour rédiger ses mémoires. Hommes s’abstenir. Rémunérations importantes. Les CV étaient à envoyer avenue Louise avant la fin du mois. Billy attendait sa réaction avec une impatience non dissimulée. — Alors ? Qu’est-ce qu’on dit à son ours préféré ? — Mouais ! Pas mal ! — Pas mal ! Tu veux dire que c’est une occasion unique d’étendre ton registre professionnel, de sortir de ton petit train-train quotidien et de t’en fourrer plein les poches ! — Je ne suis pas prête à faire n’importe quoi sous prétexte de bien gagner ma croûte ! Si ça se trouve, c’est un vieux riche libidineux qui cherche à s’envoyer une petite jeune peu regardante ! Sinon, pourquoi ne voudrait-il pas d’un homme pour écrire son bouquin à la con ? — Je m’attendais à cette réaction ! Je me suis renseigné et on m’a répondu qu’un homme n’aurait pas la même sensibilité pour écrire ce type de livre, qu’il ne s’agissait pas d’une simple biographie linéaire, mais plutôt d’un recueil de souvenirs où une plume féminine serait plus adéquate. Marylou aurait dû abdiquer depuis longtemps. Elle savait qu’elle n’avait jamais pu avoir le dernier mot avec lui et cela l’agaçait prodigieusement. Elle tenta néanmoins une dernière parade. — De toute manière, il est trop tard pour envoyer mon CV avant la fin du mois. Billy ne répliqua pas et se contenta de baisser le regard ! Marylou comprit instantanément le message. — Ne me dis pas que tu as envoyé mon CV à ma place ! — … Si ! Et je t’ai même déjà obtenu un rendez-vous ! ajouta-t-il pompeusement. — MERDE, Billy ! Quand est-ce que tu vas comprendre que je ne suis plus une gamine à qui on dit ce qu’elle doit faire ou ne pas faire ! Tu n’es ni mon père ni mon mari ! J’ai bientôt 34 ans et j’ai bien le droit de décider seule de ce que je veux faire de ma vie ! Ton rendez-vous, tu peux te le garder bien au chaud ! Furieuse, elle se leva, attrapa sa veste, son ours en peluche et sortit précipitamment sous le regard médusé des Japonais. Billy resta prostré durant de longues minutes. Le rendez-vous avait viré à la catastrophe. Il en était profondément touché. Il reconnaissait qu’il avait poussé le bouchon un peu trop loin cette fois-ci, mais ne le regrettait pas. Il est des sacrifices qu’il faut faire pour le bien de l’autre. Comme souvent, il ferait le premier pas. Il appellerait Marylou quand elle se serait calmée, se confondrait en excuses en lui laissant sous-entendre que leur amitié était plus importante à ses yeux qu’un rendez-vous professionnel et qu’il comprendrait qu’elle refuse de s’y rendre. Elle avait gardé l’ours en peluche, tout n’était donc pas perdu !
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