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BRUXELLES, le 1er janvier 2000… 8… 7… 6… 5… 4… 3… 2… 1… BONNE ANNÉE !
Marylou s’extirpa péniblement du sofa dans lequel elle était allongée depuis trop longtemps. Elle reprit une lampée de ce vin mousseux bon marché que Steve lui avait offert avant de partir. C’est elle qui n’avait pas voulu l’accompagner au réveillon PlayStation auquel il avait été convié. Un futur concepteur de jeux vidéo se devait d’être là où les choses se passent, comme il le dit si bien et si souvent ! Plutôt rester seule que de devoir supporter la présence de dizaines de boutonneux hystériques devant d’autres boutons ! Steve avait cru pouvoir se faire pardonner son absence le soir du réveillon avec du mousseux bas de gamme ! Quel crétin ! L’alcool tout seul, c’est d’un lamentable ! Bien sûr, il lui téléphonerait dès que possible pour lui souhaiter la bonne année, mais elle s’en fichait éperdument ! Officiellement, elle passait la soirée chez des amis, mais c’eût été encore pire : célibataire parmi une dizaine de couples, elle se serait coltiné les mâles solitaires les plus éméchés. Non, ce soir, c’était avec Drucker et Foucault qu’elle avait décidé de passer le cap de l’an 2000 ! Bonne année à toi, Michel Drucker ! Bonne année à toi aussi, Jean-Pierre Foucault ! Bonne année, bon siècle et bon millénaire à vous tous qui êtes installés devant votre téléviseur en attendant des jours meilleurs !
Heureusement que Tess ne l’abandonnait jamais ! Elle tituba jusqu’à la cage installée dans le hall d’entrée de son petit appartement, ouvrit la porte grillagée et attendit que Tess daigne sortir de son penthouse personnel, sa cage à double étage qui ne servait plus à grand-chose depuis que Madame avait pris de l’embonpoint et ne s’amusait plus à grimper d’un étage à l’autre ! Elle attrapa son lapin par la peau du cou et revint s’affaler dans le canapé. Elle enfouit aussitôt sa tête dans la toison de l’animal, ferma les yeux et respira calmement. Tess avait toujours eu le don de l’apaiser. Beaucoup mieux qu’un Xanax, mais, hélas, pas encore remboursée par la sécurité sociale. Marylou se sentait tout de suite mieux, plus sereine, hors du temps.
Émergeant petit à petit, elle fit rapidement le bilan de sa vie, comme le font souvent les gens à l’aube d’une nouvelle année.
Je m’appelle Marylou Voinet. Je suis née le 28 février 1966, même pas une année bissextile ! J’ai 33 ans, l’âge du Christ, comme dirait ma mère que j’adore, même si elle est un peu trop grenouille de bénitier à mon goût. Petite, je rêvais d’être grand reporter free-lance et de « globe-trotter » toute l’année aux quatre coins de la planète. Aujourd’hui, faute d’ambition et d’opportunités, mon anglais, déjà peu convaincant, s’est étiolé. Engagée comme pigiste depuis cinq ans dans un grand quotidien populaire belge, je me retrouve coincée dans un appartement trop petit à faire le tour des gens du peuple à qui il est arrivé malheur ! Monsieur X, sans le sou, qui doit rembourser les frais de clinique vétérinaire du chien de Madame Q. dont le chihuahua s’est cassé la patte sur son trottoir verglacé ; Madame Y, à qui de faux employés du gaz ont dérobé les bijoux qu’elle tenait de sa grand-mère. Monsieur Z, qui est rentré à la clinique A pour se faire opérer de l’œil gauche et qui est sorti avec un pansement sur l’œil droit. Tout ça me donne la nausée ! Pourquoi vouloir à tout prix étaler sa vie dans les journaux ? Pour obtenir, dans son malheur, sa petite heure de gloire ? Bien sûr que non, vous diront-ils ! Seulement pour conscientiser le monde, pour avertir les gens de ce qui pourrait leur tomber sur le dos, pour éviter que d’autres malheurs ne s’abattent sur nos misérables vies. Et puis, on s’en fout ! Tant que les gens s’arracheront ces torchons, j’aurai du boulot ! Et ce n’est pas près de s’arrêter : le malheur des héros d’un jour fait le bonheur des lecteurs de toujours !
J’ai 33 ans et toujours pas d’enfant ! Oui, je sais, l’horloge biologique tourne ! C’est peut-être pour ça que je n’ai pas voulu fêter le Nouvel An entre amis ni en famille. Je n’aurais pas supporté qu’on me souhaite plein de bonnes choses pour l’an 2000 : la santé, ça va ; un boulot, c’est fait ; l’amour, on va dire oui ; mais il y a toujours un écervelé pour te vider le fond d’une bouteille dans ton verre et, tel un augure scrutant le ciel, te prédire un mariage dans l’année et surtout… un enfant ! Pour faire un enfant, il vaut mieux être deux ! Et jusqu’à présent, on n’a pas encore réussi à faire procréer une femme avec une console de jeux ! De toute manière, je ne veux pas encore d’enfant, pas maintenant ! On ne fait pas un enfant à la légère ! On le fait… à Steve ! p****n, MERDE ! Steve, pourquoi m’as-tu abandonnée ?
C’est l’ascenseur vétuste de l’immeuble qui la tira de sa torpeur. Il était midi et la première pensée de Marylou fut de maudire le con qui utilisait l’ascenseur si tôt un jour de l’an. Son cerveau était encore en mode veille et la dissipation du brouillard intracrânien n’était pas prévue dans l’immédiat. Deux Dafalgan et une douche pas trop chaude plus tard, les souvenirs de sa soirée lamentable remontèrent à la surface ! Steve avait téléphoné peu avant 2 heures du matin. Passablement éméchée, elle n’avait rien compris aux mots d’amour et d’excuse maladroitement susurrés sur fond de guindaille organisée. Elle s’en voulait d’avoir eu des idées noires, ce n’était vraiment pas son genre. Elle était une battante, une optimiste, une femme libre et indépendante, et le revendiquait à tout qui voulait bien l’entendre. La veille, elle avait été pathétique à se lamenter ainsi. Bien sûr, Steve l’avait lâchement abandonnée, telle une vieille chaussette puante que l’on balance à côté du panier à linge, bien sûr, elle s’était sentie insignifiante à ses yeux, dégommée par une PlayStation ! Vous pouvez lutter contre une blonde pulpeuse au QI de plante verte, mais contre une console de jeux, c’est bien plus difficile : on ne joue pas dans la même catégorie, ni avec les mêmes armes ! Elle comprenait le dilemme dans lequel Steve s’était fourré et, honnêtement, même si son orgueil de femme délaissée en avait pris un coup, il avait fait le bon choix. Cette soirée était peut-être, pour lui, la chance inespérée de réaliser ses rêves. Ce n’était pas pour la fuir qu’il n’avait pas passé le réveillon avec elle, c’était pour des raisons professionnelles. Depuis le temps qu’il cherchait des gens désirant investir en lui, il ne pouvait pas laisser passer l’occasion unique de voir, rassemblé autour d’une grande fête conviviale, tout le gratin du jeu. Elle s’en serait voulu de l’avoir frustré et il lui en aurait sûrement tenu rigueur un jour ou l’autre. Non, Marylou était bien décidée à ne pas gâcher sa relation de trois ans avec celui qui deviendrait probablement le père de ses enfants. Et, tant qu’elle en était aux bonnes résolutions de début d’année, elle proclama solennellement, avec Tess comme témoin, qu’avant ses 35 ans, elle deviendrait la mère la plus heureuse de la terre.