Chapitre 9
La PoursuiteMon réveil sonna à sept heures quarante. Je venais indubitablement de passer la nuit la plus courte de toute ma vie mais enfin, ENFIN je n’avais plus mal à la tête. Ah ! Quel soulagement !
Sauf que je perdis vite le sourire en me rappelant que je devais faire un contrôle de physique ce matin. Rien. Je ne savais rien sur le sujet de cette évaluation.
« Mais alors rien du tout, me dis-je d’une voix qui me paraissait lointaine. Ooooh déjà que je suis nulle ! râlai-je. »
Je me levai pour m’habiller quand une douleur impressionnante surgit de ma cheville. J’en tombai par terre...
Cela n’arrangea pas mon humeur et je pris violemment mes béquilles posées à côté de mon lit pour pouvoir me mettre debout.
Je me préparai à aller en cour, à contrecœur. Une fois prête, le sac sur le dos, j’entrepris de descendre les escaliers. Ce ne fut pas une mince affaire et heureusement que ma mère me prit mon sac et m’aida en me soulevant à moitié, histoire de ne pas toucher le sol avec la mauvaise cheville. Sans elle j’aurais certainement effectué une autre cascade spectaculaire.
« Je te félicite, ce doit être la première fois de ton existence que tu te lèves dès que ton réveil sonne et que tu ne seras pas obligée de courir ce matin. »
Elle jeta un coup d’œil à mes béquilles avant de me lancer :
« En fin de compte, ça a des avantages d’avoir une entorse. »
Mais je ne sus pas pourquoi elle rajouta en regardant mon expression possiblement dépitée :
« Ne t’inquiète pas ma chérie je plaisantais ! »
Et en riant en plus ! Autrement dit, elle se moquait royalement de moi, ce qui me coupa l’appétit.
Je m’apprêtais à sortir sans rien manger mais elle me rattrapa par le bras et me déclara très sincèrement : « Je t’aime ma puce. Fais attention à toi ce matin et je suis désolée que personne ne puisse t’amener au lycée.
Ton père est au travail depuis six heures du matin et moi je dois amener Lana à son école dans vingt minutes qui, comme tu le sais, est à perpète d’ici. »
Voyant que je ne lui répondais rien, elle m’embrassa sur la joue et m’ouvrit la porte.
« A ce midi maman. »
Ce fut la seule chose que je lui annonçai avant de me retrouver sur le perron. Je n’aimais pas quand elle me disait des mots doux. Ou plutôt si, j’aimais bien, mais inexplicablement, je me sentais toujours... gênée.
« Bon maintenant je dois aller au lycée. Je suis énormément en avance, par conséquent je n’arriverai pas en retard pour le contrôle et j’expliquerai à Mr. Borme que je n’ai rien pu réviser, fis-je pour m’encourager. Bien évidemment il me répondra que j’avais une semaine pour le travailler et que, étant donné mes difficultés dans cette matière ce n’est pas sérieux, refis-je, ce qui me décourageai. Tant pis. J’espère que maman sera compréhensive quand elle verra ma note, soupirai-je. »
Et tout en pensant à haute voix, je « béquillais » jusqu’au lycée.
Mais à mi-chemin, j’entendis quelque chose d’inhabituel.
Un vrombissement de moteur.
Je m’arrêtai.
Pourtant ici, ceux qui travaillaient à cette heure-là faisaient en sorte de ne pas déranger les dormeurs.
De plus, ce moteur était celui d’une moto assez puissante à en juger par le vacarme que cela produisait. Hors, personne ne possédait ce genre de véhicules dans mon petit village d’à peine deux cents habitants. J’en conclus donc qu’il devait être du lycée, bien que les motos comme celles-ci, surement une Harley, étaient interdites pour justement éviter des désagréments au niveau du son.
Alors qu’il ne me restait plus qu’une petite rue à contourner, d’autres bruits de moteurs jaillirent, faisant un atroce effet de résonnance dans les rues silencieuses. Ces motos venaient bien de mon lycée. Probablement chassés par des professeurs, j’entendis avec horreur que ces motards s’en allaient dans ma direction !
« Mais au fait, pourquoi aurais-je peur ? Après tout ce ne sont que des motos qui font beaucoup de chahut, qui vont vite et qui sont puissantes...
Rien de grave, essayai-je de me rassurer. »
Je ne me sentais pas très vaillante mais prise d’un courage inattendu, je m’avançai dans la rue. Je les entendais mais ne les voyais pas. Ouf, plus qu’un petit virage et je serais visible par des lycéens. Aller... Encore quelques coups de béquilles... Tout juste deux...
Et puis plus rien. Le noir complet. Cependant, une insulte suivie d’autres mots assez vulgaires me parvinrent. J’ouvris les yeux d’un coup. J’étais étalée sur le trottoir, une béquille cassée en deux et l’autre dans les mains d’un homme qui portait une veste en cuir, un casque et tout l’attirail d’un motard. Il se situait à côté d’une moto étendue par terre.
« Ça va p’tite ? me demanda-t-il.
« Euh..., répondis-je alors que je le regardais, abasourdie. »
Alors il ôta son casque laissant paraître un gros visage usé par l’alcool, des cheveux courts, sales et grisonnants... Le cliché parfait quoi. Et tout cela lui donnait un air... Comment dire... De mort vivant. Oui, Lana m’aurait certainement sorti cela.
Soudain il se pencha vers moi et me souleva d’un bloc, sans aucun effort apparent.
« Chuis vraiment désolé, j’faisais l’con sur le trottoir et dans l’tournant j’t’ai pas vu alors j’t’ai un peu percuté. Haha heureusement qu’j’allais pas très vite hein ? Sembla-t-il se réjouir. »
Je me contentai d’hocher la tête, choquée à la fois par ce qui venait de m’arriver et par le personnage.
A ce moment-là, le reste de la b***e arriva.
« T’inquiète, mes potes et moi on va t’am’ner au lycée, c’est presque en face ! S’exclama-t-il.
- Euh non... non. Je vais y aller moi-même, puisque comme vous venez de le dire, c’est presque en face.
- Ah ouais, et comment tu vas faire avec une béquille et demie ? brailla un arrivant. »
Ils rièrent tous.
« Allez viens, on t’amène. On va pas t’bouffer tu sais, lança un autre, grand et assez costaud d’un ton un peu trop rassurant.
- Eh mais t’as aussi un truc au poignet ?! Débita un plus petit avec un casque complètement abîmé.
- Non pas du tout, mentis-je.
- Ah ouais, et pourquoi t’as une b***e alors ? susurra le grand costaud d’une voix encore plus effrayante. »
D’ailleurs les autres ricanèrent.
« Pas celle-là Bill, elle est mineure, lui dit celui qui m’avait renversée.
- Ah mais elle ne nous a rien dit sur son âge. Qui nous dit qu’elle n’est pas en terminale et qu’elle a dix-huit ans ? recommença-t-il avec une voix d’enfant. »
Le « mort-vivant » lui balança des insultes et ils commencèrent à se disputer. Aussitôt, toute la b***e s’en mêla.
Même si la douleur m’insupportait presque, je reculai doucement et j’espérai qu’ils ne s’en apercevraient pas, du moins pendant une minute.
Mais évidemment l’un d’eux brisa ma silencieuse et discrète retraite en jetant :
« Et r’garder la fille essaye de s’enfuir ! »
Je n’attendis pas de voir ce qu’il allait advenir, je pris les jambes à mon cou. Mais vraiment. Je courus, courus, courus... Je n’en pouvais plus de courir et je savais que ma cheville allait me lâcher d’un moment à l’autre ! La douleur était horrible ! Je me faisais résistance pour ne pas tomber !
Je pris le chemin inverse pour rentrer chez moi. Mon sac était toujours sur mon dos et il m’incommodait beaucoup mais je ne voulus pas l’abandonner. Si jamais ils tombaient sur mon carnet de correspondance ou ma carte d’identité, ils sauraient tout de moi. Et je n’avais pas vraiment le temps de les enlever de mon sac pour les garder dans mes mains !
Alors je poursuivis ma course mais je perçus avec épouvante les moteurs se remettre en route un peu plus loin !
Ils me suivaient !
Vite je tournai dans une ruelle !
Trop tard au moment où je m’y engageai l’un d’entre eux tournait également dans la rue principale et je compris qu’il hurla aux autres qu’il savait où je me trouvais. Quoi que je fasse j’étais fichue. Même si je courais vite avec une entorse, eux avaient des motos !
Mais quand je revins sur la route principale, ce fut le silence complet. Alors je ralentis, presque contre ma volonté tant la douleur me tiraillait le pied. Je faisais de la marche rapide, je ne me tenais plus très loin de chez moi, juste à deux minutes.
Oh j’avais si mal !!!
Je devais quitter cette rue pour aller à gauche, passer entre le parc et le bâtiment blanc puis retourner à gauche. Sauf qu’il y eut un imprévu.
Les motards jaillirent brusquement à seulement quinze mètres derrière moi !
Je m’engageai alors dans une ruelle à droite, trop étroite pour leurs motos !
Ils s’arrêtèrent et je sentis qu’ils me fixaient de leurs yeux rendus jaune à cause du tabac. Ils n’avaient pas l’air très malin et avec un peu de chance, ils ne s’apercevraient même pas que ce chemin faisait une boucle et que je rejoindrais la rue principale, trente mètres plus bas.
Je continuai de marcher en boitant horriblement, escaladai deux poubelles qui me barraient le passage quand j’entendis un bruit.
Je compris tout de suite et me retournai pour en être bien sûre. Ils étaient tous descendus de leur engin et me poursuivaient !
Je m’encourageai en me disant qu’ils étaient trop gros pour « courir » aussi vite que moi, malgré mon entorse, dans cette toute petite ruelle vraiment très confinée.
Vite, je descendis des poubelles et accélérai la marche ! Mais celui qui m’avait percutée avec sa moto escalada trop vite le container, tomba, et eut tout juste le temps d’agripper fermement ma cheville défectueuse.
Je retins un cri de douleur et tombai à mon tour à plat ventre. J’observai autour de moi. Vite une idée, il me fallait une idée !
Subitement mes yeux se posèrent sur une vielle bouteille vide et poussiéreuse qui devait contenir du lait à en juger les traces restantes.
Sans même réfléchir je la pris dans ma main gauche et la fracassai contre la tête de mon agresseur.
Surpris, il me lâcha et j’en profitai pour me sortir de là. Je me remis à courir en boitant effroyablement, contournai une échelle, sautai à pieds joints par-dessus une palette de carton et m’étalai par terre en m’enfonçant profondément un morceau de verre du coude jusqu’au dos de mon poignet droit.
Cela ne m’arrêta pas, je retirai le verre d’un seul coup et il se fracassa contre le mur. Je vis enfin la sortie de cette ruelle et m’y précipitai en glissant sur une flaque d’eau et en me cognant violemment au passage à un angle mort.
Heureusement j’eus le réflexe de me protéger la tête avec mes bras. Je n’interrompis pas ma course pour autant et je me retrouvai précipitamment dans la rue principale.
Inopinément je saisis le bruit de pas de mes poursuivants, regardai une seconde derrière moi et ma vision confirma mon ouïe. Vite je me retournai et alors que je m’apprêtai à recourir tant bien que mal, je me figeai.
J’avais atterris à dix mètres en face du « Mur magique » et là, une porte s’y tenait. Elle ressemblait aux portes de sortie présentes dans les cinémas où les supermarchés.
L’Ancien disait vrai.
« Allez ! Elle est là ! J’la vois ! hurla celui que j’avais momentanément assommé.
- Je n’ai pas vraiment le choix, me dis-je d’une voix craintive. »
Ni une ni deux, je me ruai sur la fameuse porte en résistant toujours autant pour ne pas m’arrêter et hurler de douleur.
Plus que dix... Sept... Trois... Deux mètres... Un vrombissement surgit derrière moi. Evidemment, il en restait un sur sa moto !
Je l’entendis s’élancer à ma poursuite à une vitesse ahurissante. Mais j’étais à présent quarante mètres plus bas, et j’arrivai avant lui ! Je m’arrêtai une micro seconde, hésitante, puis tournai la poignée et m’engouffrai dans le bâtiment.
Je fermai la porte juste avant que le motard ne se prenne mortellement le mur !!
Je fus véritablement choquée et restai appuyée contre le mur, sans bouger. Je ne voyais absolument rien et je pensai qu’il fallait que je me remette de mon choc.
Soudain je saisis les vociférations de mes poursuivants qui se précipitaient vers leur compagnon à terre... et moi.
« Tu vas voir, on va te déchiqueter !! hurla l’un d’entre eux. »
Je fermai les yeux. Mon cœur battait trop vite, j’allais m’évanouir d’un instant à l’autre.
« p****n mais où elle est passée ?! continua-t-il de hurler ».
J’ouvris les yeux. Seraient-ils si bêtes que cela pour ne pas penser que je me situais peut-être derrière la porte ?! Celle où son camarade probablement mort se tenait devant ?!
Je ris silencieusement et dirigeai ma main vers la poignée.
Je ne sentis que le mur lisse sur lequel j’étais appuyée.
Je perdis le sourire, me sentis pâlir et me laissai tomber, n’usant plus les forces de ma cheville plus qu’endolorie, abasourdie.
La porte avait disparu.