Hugo
Il est à peine 8h15 lorsque je me dirige vers l’accueil pour attendre l’arrivée de Noah Belair. Mon assistante m’avait assuré qu’il était déjà dans l’ascenseur, avec ces mots à la fois rassurants et pressants qui, je le soupçonne, étaient davantage pour me rappeler de garder mon sérieux. Après tout, accueillir un stagiaire ne devrait pas me donner ce léger sentiment d’agitation. Mais ce matin, quelque chose dans l’air me semble différent.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent et Noah en sort, droit et visiblement nerveux. Ses yeux balayent rapidement les lieux, et je perçois la tension dans sa posture, comme s’il redoutait chaque pas qu’il faisait. Il est pile à l’heure, 8h30 précises.
— Bienvenue, Monsieur Belair, dis-je d’un ton neutre mais respectueux. Vous avez fait bonne impression en arrivant à l’heure. Suivez-moi.
Il hoche la tête, se composant un sourire poli, mais je devine son appréhension. Nous marchons en silence jusqu’à mon bureau, et je m’efforce de ne pas le dévisager trop ouvertement. Derrière cette façade de stagiaire un peu tremblant, il y a quelque chose qui m’intrigue, une sincérité brute que je ne croise plus vraiment dans les allées de cette entreprise.
Je lui explique rapidement les grandes lignes de son poste, en insistant sur ce que j’attends de lui : rigueur, attention aux détails, et surtout, discrétion.
— Nous travaillons sur des dossiers qui demandent de la précision et de la confidentialité. Je compte sur vous pour respecter ces exigences, dis-je en le fixant droit dans les yeux.
— Oui, Monsieur Moreau, répond-il avec un sérieux que j’apprécie.
Nous faisons ensuite un tour de l’étage pour qu’il se familiarise avec son environnement. Je lui présente plusieurs membres du personnel avec qui il aura besoin de collaborer. Chacun d’eux l’accueille d’un sourire, et je perçois que cela lui permet de se détendre peu à peu. Lorsqu’il est enfin installé à son poste, je retourne à mon bureau, satisfait de sa première impression.
À peine de retour, je prends quelques minutes de pause. Mon esprit se tourne alors vers « Essentia », et je ne résiste pas à la tentation d’ouvrir l’application. VersLibre est en ligne, et j’attrape mon téléphone avec un léger sourire aux lèvres, presque amusé par cette anticipation silencieuse qui s’installe en moi.
Athanor : Alors, comment se passe ta journée jusqu’ici ?
Quelques secondes plus tard, une réponse arrive.
VersLibre : Nouvelle étape, nouveaux défis. Je suis encore en train de m’adapter. Et toi, Athanor ?
Je m’autorise un sourire en répondant.
Athanor : Disons que la routine se pare parfois de nouveautés inattendues. Parfois, c’est le regard que l’on porte sur les choses qui les rend intéressantes.
La réponse est brève, mais elle laisse une empreinte qui me surprend, comme si chaque mot échangé avec VersLibre me permettait d’explorer un peu plus loin cette connexion mystérieuse. Je commence à taper une nouvelle réponse quand la porte de mon bureau s’ouvre brutalement.
— Ah, le voilà enfin, le sourire mystique d’Hugo Moreau, dit Léo-Paul en entrant sans s’annoncer, un sourire moqueur aux lèvres.
Je relève la tête, tentant de reprendre un air plus sérieux, mais Léo-Paul ne m’épargne pas son regard taquin.
— Alors, mon vieux, qu’est-ce qui te fait sourire comme ça ? Ce n’est pas souvent qu’on te voit afficher cette tête-là, on dirait que t’as découvert la huitième merveille du monde, lance-t-il, un sourcil haussé.
Je secoue la tête, tentant de cacher mon amusement.
— Rien de spécial. Juste… une conversation intéressante, dis-je en rangeant discrètement mon téléphone dans ma poche.
Léo-Paul éclate de rire, un rire qui emplit la pièce de sa présence tranquille et imposante.
— Une conversation intéressante, hein ? Permets-moi de douter. Tu ne vas pas me dire que tu crois vraiment à ces trucs de sites de rencontres ? On ne sait jamais à qui on parle. Qui sait, tu pourrais discuter avec un alien avec des grosses antennes sur la tête… ou pire, avec un robot qui se fout bien de ta tronche, en ce moment même !
Je souris, secouant la tête face à ses exagérations, mais il continue de plus belle.
— Moi, je préfère encore les bonnes vieilles rencontres. Un vrai regard, un sourire, de l’authenticité. Au moins, en face-à-face, tu sais à quoi t’attendre. Pas de masque, pas de fausses impressions. Juste… la personne telle qu’elle est, ajoute-t-il en s’adossant nonchalamment contre le bureau.
— C’est vrai que c’est différent, concédé-je. Mais parfois, l’écran permet de dire des choses qu’on n’oserait jamais exprimer autrement.
Léo-Paul hausse les épaules, son sourire amusé toujours accroché aux lèvres.
— Peut-être. Mais méfie-toi. Les gens cachent souvent plus de choses derrière des mots choisis qu’on ne le pense. Et entre toi et moi, Hugo, je ne suis pas certain que tu sois fait pour tomber amoureux d’un pseudo. On n’est pas dans une comédie romantique ici, hein ?
Je ris, une rareté pour moi au bureau, mais je me rends compte que ses mots me font réfléchir. Peut-être qu’il a raison, peut-être que cette connexion que je ressens avec VersLibre n’est qu’un jeu d’illusions. Mais d’un autre côté, cette liberté de dire ce que je ressens, même en cachant mon identité, m’apporte quelque chose que je ne trouve nulle part ailleurs.
— On verra bien, Léo-Paul, dis-je avec un sourire. Après tout, c’est juste une conversation.
Il secoue la tête, amusé, puis se redresse, jetant un coup d’œil à la pendule.
— Bon, trêve de plaisanteries. On devait parler de ton petit protégé, non ? Ce cher Noah, l’élu du jour.
Je me redresse, retrouvant mon sérieux.
— Oui. Il s’en sort bien pour son premier jour. Un peu nerveux, mais il a l’air motivé. Je pense qu’il pourrait surprendre.
Léo-Paul sourit en hochant la tête.
— Ça se voit qu’il te fascine un peu, le gamin. Ça ne t’arrive pas souvent de t’intéresser à des stagiaires. Faut croire qu’il a un truc que les autres n’ont pas.
Je reste silencieux, méditant sur ses paroles. Noah est effectivement différent, et même si je ne saurais expliquer pourquoi, quelque chose chez lui m’attire, peut-être cette sincérité un peu brutale que je perçois derrière sa nervosité.
— Peut-être, dis-je finalement. Mais il a du potentiel. J’ai hâte de voir ce qu’il peut apporter.
Léo-Paul acquiesce, puis pose une main amicale sur mon épaule avant de quitter le bureau.
— Moi aussi, vieux. Mais n’oublie pas : un écran ne révèle jamais toute la vérité, peu importe à quel point on voudrait y croire, conclut-il avec un sourire énigmatique avant de refermer la porte.
Je reste là, pensif. Entre ce stagiaire qui sort de l’ordinaire et cette connexion étrange avec VersLibre, j’ai l’impression de marcher sur un fil invisible, un équilibre entre deux mondes où chacun cache quelque chose que je n’arrive pas encore à saisir.
Et pour la première fois depuis longtemps, ce mystère me donne envie d’en savoir plus.