Noah
Je prends une profonde inspiration en me dirigeant vers les bureaux de « Westbridge & Goldstein » pour mon premier jour. Le bâtiment impose une sorte de respect silencieux, un rappel constant de l’importance de chaque détail. Une part de moi est surexcitée – c’est mon premier jour en tant que stagiaire dans une entreprise prestigieuse, et j’ai l’impression de franchir un seuil. Une autre part, plus profonde, sent que cette journée risque de me tester au-delà de ce que j’ai connu jusque-là.
À peine arrivé, je vois Hugo Moreau. Il se tient là, droit et impassible, me regardant comme s’il cherchait déjà à lire en moi. Il m’accueille avec une froideur qui ne me surprend pas vraiment – j’ai l’impression que l’humanité, pour lui, est une notion théorique. Mais il m’offre un rapide tour des bureaux, et même si ses paroles sont brèves et nettes, j’absorbe chaque instruction, chaque conseil comme si ma vie en dépendait.
Il finit par m’installer dans un bureau en m’expliquant le rôle que j’aurai ici. La pression monte, mais je serre les dents et garde le sourire. Je sais qu’il m’observe, même sans rien dire. Ce regard inquisiteur qu’il pose sur moi me met mal à l’aise, mais une partie de moi cherche à prouver qu’il a eu raison de me choisir pour ce poste.
— Vous travaillerez principalement avec l’équipe comptable, m’explique-t-il d’un ton neutre, en me présentant brièvement aux membres du personnel.
Ils sont tous accueillants, certains m’offrent même un sourire, ce qui me détend légèrement. La plupart d’entre eux semblent pris dans leur propre travail, mais ils me font sentir le bienvenu. Malgré cela, je ne peux m’empêcher de ressentir cette impression de ne pas être à ma place, d’être un intrus dans un monde où tout est réglé au millimètre près.
Quand Hugo s’éloigne enfin, je respire mieux, comme si son absence me permettait de relâcher un peu la tension. J’essaie de me concentrer sur mes premières tâches, d’organiser mes idées et de m’adapter à cette ambiance professionnelle qui m’est encore étrangère.
Les heures défilent, et je prends peu à peu mes marques. Mais à chaque instant, la silhouette d’Hugo semble peser dans mon esprit, comme une présence constante qui me surveille de loin. Il y a quelque chose de captivant dans son attitude, dans cette manière d’imposer une distance, tout en exerçant une fascination presque inexplicable. Une fascination que je n’arrive pas encore à déchiffrer.
Enfin, la pause déjeuner arrive, et je décide de sortir un moment pour respirer. Je marche un peu dans le quartier, cherchant à apaiser le bourdonnement de ma tête, puis, par un réflexe presque inconscient, je sors mon téléphone et ouvre « Essentia ».
Athanor est en ligne, et une étrange chaleur s’installe en moi à l’idée de lui parler. Avec lui, les mots coulent sans effort, comme si je pouvais déposer tout ce que je ressens, sans crainte d’être jugé.
VersLibre : Premier jour dans un nouvel environnement. Beaucoup d’émotions, je crois.
Sa réponse ne tarde pas.
Athanor : J’imagine. Les débuts sont toujours un mélange de stress et d’excitation. Comment te sens-tu ?
Je réfléchis un instant avant de taper.
VersLibre : Un peu comme si j’étais parachuté dans un monde où tout le monde connaît les règles sauf moi. Mais j’aime ça, même si c’est intense.
Il y a une pause, comme s’il pesait ses mots.
Athanor : C’est parfois le sentiment d’inconfort qui nous pousse à nous surpasser. C’est bon signe que tu ressentes ça.
Ses mots me rassurent d’une manière que je ne m’explique pas vraiment. Avec lui, chaque échange semble révéler un peu plus de moi-même, comme si nous parlions un langage que seuls nous deux pouvions comprendre. Paradoxalement, il me semble plus présent que n’importe qui dans mon entourage.
VersLibre : Et toi ? Une journée normale ?
Athanor : Pour l’instant, oui. Mais nos échanges rendent les choses… intéressantes.
Je souris, malgré moi. Cette connexion avec *Athanor* est un refuge, un espace où je peux être moi-même sans craindre les jugements. Juste des mots échangés, sans masque, sans prétention.
Ma pause touche à sa fin, alors je lui envoie un dernier message.
VersLibre : Merci. C’est… étrange, mais tes mots m’apaisent. À bientôt, Athanor.
Je retourne ensuite dans les bureaux, l’esprit un peu plus léger. Mais lorsque je croise Hugo dans le couloir, mon cœur se serre de nouveau. Je me demande ce qu’il pense de moi, si je réussis à lui faire bonne impression ou s’il regrette déjà de m’avoir choisi. Peut-être qu’il sait lire mes doutes, peut-être même qu’il se réjouit de cette hésitation que je ressens. Après tout, il semble être le genre d’homme qui teste les autres, qui pèse chaque mot, chaque geste.
La journée touche à sa fin, et je termine enfin mes premières tâches, le cœur battant toujours à l’idée de le décevoir. Alors que je rassemble mes affaires pour partir, Hugo passe près de moi, s’arrêtant un bref instant.
— Bonne première journée, Monsieur Belair. Assurez-vous d’être aussi ponctuel demain.
C’est une phrase simple, mais son regard laisse entendre qu’il m’évalue déjà pour la suite. Je hoche la tête, souriant malgré moi.
— Merci, Monsieur Moreau. Je ferai en sorte de ne pas vous décevoir.
Il ne répond rien, mais je sens une lueur étrange passer dans son regard, comme s’il voulait me dire quelque chose qu’il préfère taire. Puis, d’un léger mouvement de tête, il s’éloigne.
Quand je rentre enfin chez moi, Jean-Baptiste est là pour m’accueillir, le sourire aux lèvres et les bras croisés comme s’il m’attendait avec impatience.
— Alors, petit stagiaire, toujours en un seul morceau ? lance-t-il avec ce ton taquin qui lui est si familier.
Je ris, soulagé d’être de retour dans un endroit où je peux enfin relâcher toute la pression.
— Oui, figure-toi que je suis en vie ! Je crois que j’ai même survécu à la froideur de Monsieur Moreau.
Jean-Baptiste éclate de rire et se dirige vers la cuisine.
— Allez, raconte-moi tout ça autour d’un bon repas. J’ai préparé des pâtes, à défaut de caviar pour célébrer ton entrée dans l’élite.
Je le suis, prenant place à table alors qu’il sert les pâtes avec une exagération théâtrale, comme s’il présentait un plat de haute gastronomie.
— Alors, dis-moi, il est aussi glacial que ce que tu m’avais décrit ?
— Bien pire, en fait, dis-je en riant. On dirait que chaque mot qu’il prononce est calculé au millimètre. C’est à la fois impressionnant et… un peu intimidant.
Jean-Baptiste secoue la tête, faussement exaspéré.
— Ah, mon pauvre Noah. Pris dans les griffes de l’implacable Hugo Moreau ! Tiens bon, un jour peut-être, il daignera te sourire. Enfin… si les glaciers de l’Arctique fondent avant, plaisante-t-il en levant sa fourchette.
Je souris, le cœur un peu plus léger, et nous passons la soirée à échanger des blagues et des anecdotes. Jean-Baptiste a toujours eu ce don pour me rappeler de ne pas me prendre trop au sérieux, de rire de mes propres angoisses.
Quand la soirée touche à sa fin, je retourne dans ma chambre, l’esprit un peu plus serein. Je prends mon téléphone, ouvre « Essentia », et un sourire me vient en voyant qu’Athanor est en ligne. Un dernier échange de mots, de confidences… et enfin, je m’endors, prêt à affronter une nouvelle journée.