Hugo
La deuxième journée de Noah commence à peine, mais je ne peux m’empêcher de surveiller ses progrès d’un œil attentif. Je l’observe sans qu’il ne s’en aperçoive, dissimulé dans l’ombre de mon bureau vitré. Il a ce regard sérieux et concentré, qui contraste avec son jeune âge. Une qualité rare, même dans cette entreprise.
— Tu comptes le dévorer vivant, ou bien tu te contentes juste de l’effrayer ?
Je sursaute légèrement en entendant la voix de Léo-Paul résonner derrière moi. Fidèle à lui-même, il est entré sans un bruit et se tient maintenant en pleine contemplation, une expression amusée au visage.
— Tu me fais toujours sursauter, lui dis-je en fronçant légèrement les sourcils.
— Faut bien réveiller la bête en toi de temps en temps, non ? réplique-t-il avec un sourire en coin. Alors, ce cher Noah, il te plaît, ce petit stagiaire ?
Je roule les yeux, mais je ne peux retenir un léger sourire. Léo-Paul a ce talent d’arriver exactement au moment où je commence à trop analyser les choses.
— Il est motivé, et il apprend vite, dis-je simplement.
Léo-Paul acquiesce, puis prend un air faussement sérieux en croisant les bras.
— Attention, tu risques de t’attacher, Hugo. Ça te ferait un choc de ressentir un brin d’humanité pour un stagiaire, ajoute-t-il en retenant un éclat de rire.
Je secoue la tête, mais il n’a pas tout à fait tort. Noah m’intrigue d’une manière que je ne m’explique pas encore, et Léo-Paul semble avoir remarqué cet intérêt naissant avant même que je ne m’en rende compte moi-même. Heureusement, il sait quand changer de sujet pour ne pas aller trop loin.
Nous passons ensuite dans les bureaux, et je fais en sorte de rester dans l’ombre pendant que Léo-Paul s’avance pour discuter avec l’équipe. À chaque fois qu’il s’adresse à Noah, il le fait avec cet humour naturel qui désarme même les plus timides. Il passe près de lui en disant :
— Alors, le stagiaire de l’année, t’as déjà cassé la machine à café ou c’est prévu pour plus tard ?
Noah rit nerveusement, mais je remarque qu’il se détend en présence de Léo-Paul. C’est quelque chose que j’admire chez mon ami : sa capacité à mettre les gens à l’aise sans effort, là où moi, chaque mot semble peser comme une pierre.
La matinée s’écoule, et je retourne à mon bureau, non sans une certaine curiosité pour voir si VersLibre est en ligne sur « Essentia ». Pendant une pause, je saisis mon téléphone pour vérifier, et je souris en voyant un message de lui.
VersLibre : Deuxième journée de travail, et j’ai l’impression d’être un funambule. Mais j’aime ce que je fais, même si c’est intimidant.
Je prends une seconde pour réfléchir avant de répondre.
Athanor : Le funambule finit toujours par trouver son équilibre. C’est le vertige qui rend l’expérience intéressante.
À peine ai-je envoyé le message que Léo-Paul entre à nouveau dans mon bureau sans frapper, comme il en a pris l’habitude, cette fois avec un sourire particulièrement malicieux.
— Alors, tu vas me dire ce qui te rend aussi accro à ton écran, ou bien je dois deviner ? Attend, j’ai trouvé ! Tu es encore sur ton site de rencontres ? C’est ça ! dit-il en pointant mon téléphone.
Je soupire, mais un sourire s’esquisse malgré moi. Léo-Paul s’avance et pose ses mains sur le bord du bureau, me fixant avec un regard amusé.
— Non, mais sérieux, Hugo, ce site de rencontres… Franchement, avec ce truc, tu prends le risque de discuter avec n’importe qui. Un alien avec des antennes, prêt à t’enlever pour t’étudier dans son labo intergalactique ! Et puis, imagine pire : peut-être même un robot, programmé pour se moquer de toi pendant que tu tapes des messages inspirés. Alors que ton stagiaire, lui, au moins, il est bien réel et il est plutôt pas mal ! conclut-il en éclatant de rire.
Je laisse échapper un rire à mon tour, secouant la tête devant ses exagérations, mais en même temps amusé. Léo-Paul sait me ramener sur terre quand je m’égare un peu trop dans mes réflexions.
— Je sais, Léo-Paul. C’est… différent, disons. C’est agréable de parler sans que les gens sachent qui on est vraiment.
Il hausse les épaules, un sourire bienveillant aux lèvres.
— Peut-être. Mais il n’y a rien qui remplace le regard, les vrais gestes. Et puis, en vrai, t’as pas de surprise : ce que tu vois, c’est ce que tu as. Pas de masque, pas d’illusion. Juste quelqu’un en face de toi.
Je sais qu’il a raison, mais pour une raison que je ne comprends pas encore, cette conversation avec *VersLibre* m’apporte une paix que je n’ai pas trouvée dans les rencontres classiques. Avec lui, je peux être moi-même, sans les contraintes de mon statut.
— Je comprends, dis-je en hochant la tête. Mais ça me fait du bien. C’est tout ce qui compte.
Léo-Paul me fixe un instant avant de lâcher un soupir amusé.
— Eh bien, tant que tu sais à quoi t’attendre. Allez, on va voir comment se débrouille ton protégé.
En fin de journée, nous nous retrouvons avec Noah dans l’open space, et Léo-Paul le rejoint avec un sourire en coin.
— Alors, deuxième journée de survie dans le monde des requins. Toujours en un seul morceau ?
Noah sourit, visiblement plus à l’aise que la veille.
— Oui, Monsieur Dufresne. J’ai même survécu à la machine à café aujourd’hui.
Léo-Paul éclate de rire, lui donnant une tape sur l’épaule.
— Pas mal, pas mal. Tu deviendras peut-être l’un des nôtres un jour, plaisante-t-il avant de me lancer un regard complice.
Nous échangeons un dernier regard, et pour la première fois, je sens que Noah pourrait vraiment faire partie de notre équipe. Ce qu’il pense de moi, peu importe. Ce qui compte, c’est son évolution, et cette lueur de sincérité que je commence à apprécier plus que je ne l’aurais pensé.
Alors que la journée s’achève et que les bureaux se vident, je reprends mon téléphone pour vérifier si VersLibre est en ligne. À ma surprise, un message m’attend.
VersLibre : Merci pour ta présence, même à travers un écran. Ça m’aide plus que je ne saurais l’expliquer.
Je réponds, une chaleur inhabituelle dans le cœur.
Athanor : Les mots suffisent parfois. Je suis là, à chaque pas de ta corde raide.
Et pour une fois, je me demande si cette connexion pourrait bien être plus réelle que tout ce que j’ai connu jusque-là.