Noah
Une semaine s’est écoulée depuis mon arrivée chez « Westbridge & Goldstein », et j’ai l’impression d’être plongé dans une bataille silencieuse mais intense. Chaque jour, mon patron, Hugo Moreau, et moi sommes comme des aimants inversés, s’attirant et se repoussant avec la même intensité. Au moindre mot de travers, la moindre hésitation de ma part, il me lance ce regard critique, toujours prêt à pointer une erreur, à souligner que je dois encore « apprendre à suivre le rythme de l’entreprise ». Et moi, incapable de garder mon calme, je réplique, refusant de lui laisser le dernier mot, quitte à risquer de m’attirer ses foudres.
Ce matin ne fait pas exception. À peine ai-je pris mon poste qu’il surgit pour vérifier mes dernières notes, et, bien sûr, il ne manque pas de trouver quelque chose à redire.
— Vous appelez ça une présentation soignée, Belair ? Vous croyez que chez Westbridge & Goldstein, on accepte la médiocrité ?
Je serre les dents, tentant de garder mon calme. Il m’énerve, et il le sait.
— Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur Moreau, je n’ai pas besoin de vos remarques incessantes. Je sais ce que je fais.
Un éclat passe dans son regard, et il me fixe comme si j’avais osé défier une loi sacrée.
— Si vous le saviez vraiment, je n’aurais pas à le répéter, répond-il d’un ton froid.
Je croise les bras, essayant de masquer mon irritation. Une part de moi veut lui prouver qu’il a tort, qu’il me sous-estime, mais une autre… une autre ressent quelque chose de bien plus troublant à chaque échange entre nous. Derrière cette confrontation, il y a cette tension, électrique et impossible à ignorer. C’est comme si chaque mot, chaque pique échangé, alimentait un feu que nous refusons tous les deux de laisser éclater.
Le reste de la journée suit le même schéma : provocations, répliques, et cette tension palpable que nous tentons de masquer sous nos joutes verbales. Par moments, il me surprend à le regarder plus longtemps que je ne le devrais, et mon cœur rate un battement lorsqu’il me fixe, l’ombre d’un sourire amusé au coin des lèvres. Mais aussitôt, je reprends le masque de l’insolence, comme pour lui rappeler que je ne suis pas près de lui céder.
Le soir venu, je rentre à l’appartement, épuisé. À peine ai-je passé la porte que Jean-Baptiste m’accueille avec un sourire narquois.
— Alors, ta guerre quotidienne avec Monsieur Perfection ? Toujours vivant, ou il t’a réduit en cendres aujourd’hui ?
Je lâche un soupir, jetant mon sac sur le canapé.
— Il a encore trouvé moyen de critiquer ma présentation ce matin. Ce type est invivable, je n’ai jamais vu ça. Mais ce qui m’agace le plus, c’est qu’il prend un plaisir fou à m’énerver, j’en suis sûr.
Jean-Baptiste éclate de rire en secouant la tête.
— Ah, mon pauvre Noah… T’es sûr que vous n’êtes pas juste en train de jouer un jeu ? Tu sais, le coup du “je te déteste, mais en fait, je t’adore”, ça m’a tout l’air de ça !
Je secoue la tête, même si au fond, je sais qu’il n’a pas tout à fait tort. Mais avouer que cette guerre entre Hugo et moi cache peut-être autre chose serait trop. Beaucoup trop.
— Crois-moi, JB, ce n’est pas un jeu. Ce type, c’est… le gars le plus insupportable de la planète.
Jean-Baptiste me lance un regard amusé, les bras croisés.
— Insupportable et… plutôt pas mal, hein ? Allez, avoue ! Qui sait, avec un peu de chance, il va peut-être finir par tomber fou amoureux de toi après un de vos duels épiques, plaisante-t-il avec un clin d’œil.
Je lui lance un coussin en pleine figure, essayant de masquer mon embarras.
— Rêve pas. C’est mon patron. Et il me déteste.
Jean-Baptiste rigole, attrapant le coussin avant de me le renvoyer.
— Eh bien, dans ce cas, peut-être que ton mystérieux Athanor saura te remonter le moral. Lui au moins, il ne passe pas son temps à te hurler dessus, hein ?
Je souris malgré moi, en pensant à Athanor. Avec lui, les échanges sont simples, profonds, et sincères. Un équilibre que je ne trouve nulle part ailleurs, et sûrement pas au bureau. Alors que Jean-Baptiste me lance un regard entendu, je décide de me retirer dans ma chambre, téléphone à la main, en espérant qu’Athanor sera en ligne.
Et en effet, sa notification m’attend sur Essentia.
VersLibre : Encore une de ces journées où le monde semble tourner à l’envers. Et toi ?
Je laisse échapper un petit rire. Il a le don de trouver les mots justes, de faire écho à mes propres pensées.
Athanor : À croire que certains jours sont faits pour tester notre patience. Mais parfois, derrière les épreuves, on trouve un sentiment inattendu… qui nous pousse à continuer.
Ces mots me frappent, car ils résonnent au-delà de l’écran, quelque part dans cette relation étrange avec Hugo que je refuse de reconnaître. Athanor et moi poursuivons notre conversation, échangeant des confidences, des émotions qui auraient été impossibles à exprimer autrement. Et à chaque message, une nouvelle barrière tombe, comme si je pouvais me dévoiler sans craindre d’être jugé.
VersLibre : Et si on devait juste… arrêter de se cacher ? De tout cacher, je veux dire.
Athanor : Parfois, se cacher est ce qui nous protège. Mais tu as raison. La vérité est souvent le seul chemin vers soi-même.
Je reste pensif devant l’écran, sentant un frisson traverser mon corps. Ces mots, simples mais si intimes, me touchent bien plus que je ne voudrais l’admettre. Une part de moi rêve de tout lui dire, de lui confier ce secret d’attirance interdite que je ressens pour Hugo, mais je m’abstiens.
Après quelques autres messages, je repose mon téléphone, un sourire rêveur sur les lèvres. Ces conversations avec *Athanor* illuminent mes soirées et m’aident à oublier, un instant, cette confusion entre moi et mon patron.
Mais alors que je m’apprête à m’endormir, une pensée persistante s’invite dans mon esprit : entre *Athanor* et Hugo, il y a cette frontière floue que je suis incapable de définir. Peut-être que Jean-Baptiste a raison, peut-être que derrière cette bataille quotidienne, il y a bien plus que je ne veux l’admettre.