Chapitre huit : Entre deux feux

1182 Words
Hugo Cela fait maintenant une semaine que Noah Belair a rejoint l’équipe, et, chaque jour, je me demande si c’était une bonne idée de l’avoir embauché. Ce n’est pas qu’il manque de compétences, loin de là. C’est plutôt que sa présence semble déclencher en moi une frustration difficile à contrôler. Il a ce don de me contredire, de me tenir tête à chaque remarque que je lui adresse. Et au lieu de simplement l’écouter, il répond, défie, et joue avec une audace qui m’irrite autant qu’elle me fascine. Ce matin, en particulier, il a encore réussi à se faire remarquer. Une question simple sur une répartition de chiffres, et voilà qu’il se permet de corriger ma méthode. — Si vous aviez pris le temps de vérifier, Monsieur Moreau, vous auriez vu que votre méthode n’est pas celle qui optimise le mieux les résultats, dit-il d’un ton qui ne laisse aucun doute sur son intention de me provoquer. Je le fixe, le regard dur, et lui réponds d’une voix glaciale. — Si vous passiez moins de temps à vouloir prouver que vous avez raison, Belair, et davantage à appliquer mes instructions, vous avanceriez peut-être plus vite. Il serre les dents, mais au lieu de se taire, il me lance un regard défiant. — Si vos instructions étaient toujours les meilleures, je m’y plierais sans broncher. Le reste du bureau retient son souffle, mais je garde mon masque impassible, même si au fond, je suis partagé entre l’agacement et… autre chose, une sensation étrange que je refuse de nommer. Noah Belair me pousse dans mes retranchements, me force à réagir. Et, pour une raison que je n’arrive pas à expliquer, il me fait oublier ce masque professionnel que je porte en permanence. Comme si chaque confrontation réveillait une partie de moi que j’ai longtemps gardée enfouie. C’est à ce moment que Léo-Paul entre dans le bureau, se dirigeant droit vers moi avec ce sourire narquois qu’il arbore chaque fois qu’il sent une tension. — Eh bien, on dirait que c’est encore la guerre froide par ici ! lance-t-il en s’adressant à tout le bureau. Hugo, tu comptes déclencher un incident diplomatique ou bien tu vas laisser ton stagiaire respirer un peu ? Noah esquisse un sourire à peine contenu, et je lui lance un regard qui pourrait geler un volcan. Mais bien sûr, Léo-Paul ne s’arrête pas là. — Non, mais sérieusement, Hugo, je pense que tu devrais lâcher un peu la bride à ce pauvre garçon, ajoute-t-il en me tapotant l’épaule d’un air faussement compatissant. Peut-être que tu pourrais essayer d’adopter… je ne sais pas, une méthode un peu moins terrifiante ? Il a l’air assez solide pour ne pas se liquéfier au premier regard. Je secoue la tête, résistant à l’envie de lui dire de se mêler de ses affaires, mais Léo-Paul sait exactement ce qu’il fait. Il capte le regard amusé de Noah et lui adresse un clin d’œil discret avant de s’appuyer contre mon bureau. — Allez, mon cher Hugo, laisse-moi t’inviter à une pause-café. À moins que tu préfères rester ici et continuer ta démonstration de pouvoir ? Je soupire, mais je me résigne à suivre Léo-Paul. Une fois seuls dans la salle de pause, il croise les bras, me fixant avec cet air d’amusement qui m’agace autant qu’il me rassure. — C’est moi, ou bien ton stagiaire t’a retourné le cerveau, Hugo ? Je secoue la tête. — Il est… il est insupportable, Léo-Paul. Il se permet de me répondre, de me contredire. À croire qu’il pense avoir déjà toutes les réponses. Léo-Paul éclate de rire, me tapotant l’épaule. — Ah, c’est bien ce que je pensais. Ce petit te déstabilise, Hugo. Et franchement, je trouve ça assez amusant à voir. Après tout, toi qui passes ton temps à tout contrôler, ça te fait du bien, un peu de défi, non ? Je lève les yeux au ciel, mais il continue de sourire, plus perspicace que je ne voudrais l’admettre. — Avoue, Hugo. T’as beau prétendre que ça t’énerve, ce petit te fascine, hein ? Et ce n’est pas seulement parce qu’il te tient tête. Je ne t’ai jamais vu réagir comme ça pour un simple stagiaire. Je reste silencieux, cherchant mes mots. Mais Léo-Paul, fidèle à lui-même, reprend la parole avant que je n’aie pu formuler une réponse. — Écoute, fais ce que tu veux de tout ça. Mais n’oublie pas que parfois, ceux qui nous poussent à bout sont aussi ceux qui nous rappellent… que nous sommes vivants. Allez, retourne faire la guerre, mais fais-le en gardant ça en tête. Il me laisse là, pensif, avant de retourner à son bureau en me lançant un dernier regard complice. Et pour la première fois, je me demande si cette guerre entre Noah et moi n’est pas, en réalité, un jeu auquel nous nous livrons sans oser en comprendre la raison. En fin de journée, alors que le bureau se vide, je prends quelques minutes pour souffler. Mon téléphone m’indique une notification sur « Essentia », et je sens une bouffée de soulagement en voyant que VersLibre m’a écrit. VersLibre : Une de ces journées où chaque pas semble peser une tonne. Comme si je marchais dans un monde où tout le monde me jugeait. Je souris, car ses mots, une fois de plus, résonnent en moi. Athanor : C’est souvent quand on se sent le plus observé qu’on trouve ce qui nous anime vraiment. Ce n’est pas facile, mais c’est souvent dans ces moments qu’on se révèle. Nous poursuivons notre conversation, et je sens les murs que je m’impose se fissurer un peu plus à chaque échange. Avec VersLibre, je suis quelqu’un d’autre. Quelqu’un d’entier, sans les masques que je dois porter au bureau. Je m’autorise une confession. Athanor : Tu sais, parfois, il y a des personnes qui nous troublent au point de remettre en question toutes nos certitudes. VersLibre : Oui… comme un jeu de miroirs. Ces personnes nous renvoient des parts de nous qu’on préfèrerait ignorer. Je reste silencieux, le cœur étrangement serré. Une part de moi rêve de tout lui dire, de lui confier que cette lutte, cette tension que je ressens avec Noah au quotidien, m’obsède plus que je ne voudrais l’admettre. Mais je m’abstiens. Plus tard, alors que je m’apprête à quitter le bureau, je tombe sur Noah dans le couloir. Nos regards se croisent, et il me lance un regard de défi, un sourire en coin qui m’agace autant qu’il m’intrigue. — Bonne soirée, Monsieur Moreau, dit-il avec un ton faussement respectueux. Je retiens un sourire. — Essayez de ne pas être en retard demain, Belair. Nous ne voudrions pas ajouter de nouvelles erreurs à votre liste. Il me lance un regard de provocation pure avant de s’éloigner, et je reste là, le cœur battant un peu trop vite, incapable de comprendre cette alchimie étrange qui se tisse entre nous. Et pour la première fois, je me demande si cette guerre que nous menons tous les jours est, en fait, un jeu bien plus dangereux que je ne l’avais imaginé.
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