Chapitre 1 : Volkov
Sasha
La sueur colle à ma peau, traçant des chemins salés entre mes omoplates tandis que je me faufile dans l’ombre du club. Les basses vibrent sous mes pieds nus, remontent le long de mes jambes comme une caresse électrique. Je n’ai rien d’autre que cette robe déchirée, collée à mon corps par la transpiration et quelque chose de plus visqueux , le sang séché d’une lutte qui a mal tourné. Mes côtes me rappellent leur présence à chaque inspiration, mais je serre les dents. Ici, dans L’Éclipse, personne ne pose de questions. Pas avec les lumières stroboscopiques qui hachent les visages en éclats de chair et d’ombre, pas avec l’odeur âcre de l’alcool mélangé à la testostérone et au parfum bon marché.
Je me glisse entre les corps, mes hanches ondulant malgré moi au rythme sourd de la musique. Ce n’est pas calculé. C’est plus vieux que ça. Plus animal. Mes doigts effleurent le bar en acier froid, cherchant un appui, une raison de ne pas m’effondrer. Le barman , un type aux bras couverts de tatouages de prison , me jette un regard en coin. Il voit les ecchymoses qui fleurissent sur ma clavicule, le gonflement de ma lèvre fendue. Il ne dit rien. Il pousse juste un verre vers moi, ambre et brûlant. Je l’avale d’un trait, sentant le whisky me brûler la gorge comme une bénédiction.
Puis je me retourne vers la piste.
Et je danse.
Pas comme les autres. Pas ces filles qui se trémoussent en rythme, cherchant des regards, des mains sur leurs hanches, des billets glissés dans leurs strings. Non. Moi, je bouge comme si j’avais le diable aux trousses. Comme si chaque rotation de mes hanches était une insulte, chaque cambrure de mon dos une provocation. Mes cheveux , noirs, épais, emmêlés , volent autour de moi, collant à ma nuque en mèches humides. La robe, ce lambeau de soie rouge qui fut autrefois une robe, se soulève à chaque mouvement, laissant entrevoir la courbe de mes fesses, la peau pâle de mes cuisses. Je sens les yeux sur moi. Des dizaines. Mais je m’en fous.
Jusqu’à ce que je le sente, lui.
Un frisson qui n’a rien à voir avec la climatisation défectueuse. Une pression, comme une main invisible qui se referme autour de ma gorge. Je ralentis, juste assez pour jeter un coup d’œil par-dessus mon épaule.
Et je le vois.
Assis dans une alcôve surélevée, à moitié cachée par des rideaux de velours noir. Volkov. Le Volkov. Pas besoin de me demander qui c’est , son nom circule dans les murmures du club comme une malédiction ou une prière. Le patron. L’homme qui possède ce trou à rats et tout ce qui s’y meut. Grand. Large. Une carrure de boxeur slave, mais avec une élégance qui trahit autre chose , quelque chose de plus dangereux que la brute. Ses cheveux sont coupés court, presque rasés sur les côtés, plus longs sur le dessus, argentés aux tempes. Sa mâchoire pourrait trancher du verre. Et ses yeux…
Putain, ses yeux.
D’un gris si pâle qu’ils en sont presque blancs. Comme la glace sur le point de craquer. Ils sont rivés sur moi. Pas sur mes seins, pas sur l’entrejambe que ma robe laisse deviner quand je tourne. Non. Sur moi. Comme s’il voyait à travers la chair, les os, jusqu’à cette chose en moi qui gronde, qui refuse de se soumettre.
Je détourne le regard. Ou j’essaie.
Mais mon corps, traître, se cambre un peu plus. Mes doigts glissent le long de mes flancs, remontent vers mes côtes endolories, effleurent le bord de mes seins. Je les sens lourds, sensibles, comme si chaque terminaison nerveuse était à vif. La musique pulse entre mes jambes, et je serre les cuisses, juste assez pour sentir la chaleur humide qui s’y accumule. Je ne devrais pas. Pas ici. Pas maintenant. Pas avec lui qui me regarde comme si j’étais déjà à lui.
Pourtant, je le fais.
Je danse pour lui.