2Abasourdie, Magda s’évertuait à conserver son calme. Forcément, tout allait s’expliquer, il ne pouvait en être autrement. Elle avait déjà vécu ce scénario à l’occasion d’emplettes dans une grande surface. Elle ne se souvenait plus où elle avait garé sa voiture et avait dû arpenter les allées du parking les unes après les autres, avant de la retrouver. Oui, mais voilà, aujourd’hui, elle ne faisait pas ses courses dans un supermarché, elle était sur le parking de l’Alré Hôtel, à la sortie d’Auray, en direction de Vannes.
Elle laissait toujours sa 307 au fond de la cour, derrière l’hôtel, à l’abri des regards. Présentement, à cet endroit, seules deux voitures stationnaient dont l’une était occupée. Magda regarda brièvement l’homme qui griffonnait, assis sur le siège du chauffeur dans une Fiesta rouge. Avait-elle dérogé à ses habitudes ? Non, impossible, elle était certaine d’avoir rangé sa voiture justement à côté de la place où se trouvait la Fiesta. Néanmoins, contre toute raison, elle entreprit d’inspecter le parking, tout autour de l’hôtel, avant de revenir à son point de départ. Ce qu’elle redoutait devenait une certitude, sa 307 avait été volée. Face à ce désastreux coup de malchance, les larmes lui montèrent aux yeux. Elle posa la main sur sa bouche, se mordant l’index, essayant de mettre de l’ordre dans le tumulte de ses pensées. Elle s’aperçut que le conducteur de la Fiesta l’observait, l’air perplexe. Elle tourna les talons, gagna l’entrée de l’hôtel et regarda l’heure à sa montre. Dix-huit heures trente. Elle devait de toute urgence prendre une décision. Solliciter l’aide de Ronnie ? Non, hors de question, d’ailleurs elle était convaincue qu’il ne se déplacerait pas. Elle fit le tour des possibilités qui s’offraient à elle, avant qu’une solution ne s’impose avec la force de l’évidence. Elle devait appeler Annie. Annie était une deuxième moitié d’elle-même, pleine de ressources, en qui elle avait une totale confiance. À elles deux, elles sauraient faire face. Magda ouvrit son téléphone portable. Elle sélectionna le nom de son amie et appuya sur la touche d’appel. Elle écouta les sonneries se succéder puis poussa une exclamation de dépit quand elle entendit la voix claire, presque joyeuse : « Bonjour ! Annie est absente momentanément, mais laissez-lui donc votre message, elle vous rappellera dès son retour ! »
Magda refoula à nouveau ses larmes. La voix tremblante, elle s’exprima :
— Annie ! C’est Magda ! C’est très, très urgent. J’ai besoin de toi. Peux-tu me rappeler dès que possible ? Je t’en prie.
Elle referma son portable. Annie allait forcément la joindre, elle n’était pas du genre à garder son appareil éteint. Magda laissa passer cinq minutes, composa à nouveau le numéro d’Annie, mais n’obtint encore que le répondeur. Elle adressa une prière intérieure à son amie : Je t’en prie, Annie, réponds-moi, j’ai besoin de toi ! Elle attendit encore, fit une nouvelle tentative, elle aussi vouée à l’échec.
Désormais, des clients arrivaient et Magda s’éloigna de l’entrée. Le ballet des voitures se fit plus intense. Couples ou personnes seules pénétraient dans l’hôtel. Elle essaya encore une fois de joindre son amie, fermant les yeux de désespoir en écoutant à nouveau le message enregistré. Je ne peux pas rester plantée là, je vais avoir l’air ridicule, pensa-t-elle. Il lui fallait agir. Elle entra dans le hall de l’Alré Hôtel et se dirigea vers la réception.
— Pourriez-vous me prêter un annuaire téléphonique, je vous prie ? demanda-t-elle à la jeune fille chargée de l’accueil.
Si celle-ci reconnut sûrement Magda, elle n’en marqua aucune surprise. Elle se tourna et saisit sur une étagère un annuaire qu’elle lui tendit. Magda alla s’asseoir, le posa sur une table, en parcourut fébrilement les pages jaunes jusqu’à parvenir à la rubrique désirée. Elle pointa un numéro et reprit son portable.
— Les Taxis alréens ? J’ai besoin d’une course de toute urgence. Je suis à l’Alré Hôtel. C’est possible ? Bien. Je vous attends sur le parking.
* * *
Peu après, un C4 à l’enseigne des Taxis alréens stoppait devant l’entrée de l’hôtel. Magda s’installa sur le siège arrière. Son plan était arrêté.
— S’il vous plaît, déposez-moi au centre Leclerc, dans la zone de Kerbois.
Le chauffeur esquissa un imperceptible hochement de tête et démarra. En moins d’un quart d’heure, Magda fut conduite devant l’hypermarché. Elle régla la course et sortit sur l’esplanade. Elle marqua une brève hésitation, mais renonça à recontacter Annie. Celle-ci devait être sérieusement occupée, sinon elle aurait déjà répondu. Magda prit une profonde inspiration, se convainquit qu’elle tenait la bonne option et composa le numéro de son mari. Elle aurait droit à une volée de bois vert, mais elle n’avait plus le choix. Loïk Boquen décrocha instantanément.
— Loïk ? Je… il m’est arrivé une tuile. Je suis au Leclerc d’Auray, je ne retrouve pas ma voiture ! Si, sûre et certaine ! J’ai fait le tour du parking. Il n’y a pas d’erreur. Ma voiture n’est plus là. On a dû me la voler.
Elle l’entendit lâcher une bordée de jurons, beugler qu’elle avait certainement oublié de fermer la portière, lui demander de s’assurer à nouveau de l’absence de la 307 pour, sur un ton excédé, finir par lui annoncer sa venue.
Magda éteignit son portable. Il faudrait une demi-heure à Loïk pour effectuer le trajet depuis son garage. Elle profiterait de ce laps de temps pour faire quelques achats, histoire de justifier sa présence au centre commercial. Dans la galerie marchande, elle se décida pour une boutique de matériel informatique et acheta une cartouche de rechange pour son imprimante. Elle jugea inutile d’acquérir d’autres objets, se rendit à la cafétéria et commanda un café. Elle réfléchit à ce qu’elle allait devoir raconter. Au moins n’aurait-elle pas à feindre l’inquiétude, c’était déjà ça. Loïk serait évidemment d’une humeur massacrante, ce qui ne le changerait guère de l’ordinaire. Elle connaissait déjà la litanie de reproches qu’il lui balancerait. Peu importe, l’urgence serait de remplacer sa voiture afin qu’elle puisse conserver sa précieuse liberté. Ce ne serait pas du tout cuit. Pourtant, a priori, ce n’aurait pas dû être un problème. Loïk tenait un garage à la sortie de Quiberon, et il disposait de deux véhicules, dits de courtoisie. Seulement, Magda s’attendait à ce qu’il fasse toute une histoire avant d’accepter, éventuellement, de lui prêter une voiture et quant à lui en acheter une autre… Il était pourtant bien placé avec son boulot, et l’argent ne constituait pas un obstacle. La 307 était assurée contre le vol et Loïk gagnait confortablement sa vie. Mais il avait la rancune tenace. Magda avait travaillé quelque temps au garage pour, notamment, en assurer le secrétariat. Lasse des remontrances et récriminations de son époux, elle avait fini par démissionner, ce qui avait contraint Loïk à embaucher une employée supplémentaire. Il ne le lui avait jamais pardonné.
De fait, Loïk Boquen souffrait d’une pingrerie hors norme, un cas d’école. « Il ne les lâche qu’avec un élastique », lui avait un jour dit Annie. Et pourtant, son amie ne connaissait que la face visible de l’iceberg-Loïk. Magda ne pouvait pas tout lui raconter, cela relevait de l’inconcevable : ses nouvelles toilettes qu’elle devait camoufler, sa collection de paires de chaussures planquée au fond de la cave. Fort heureusement, pour s’assurer une certaine indépendance financière, elle s’était associée avec Annie pour monter une affaire de vente par correspondance. Gwen, la fille d’Annie, les alimentait en parfums, eaux de toilette et cosmétiques qu’elles revendaient sur Internet. Chose que « Butor », comme le surnommait Annie, ignorait. Les petits revenus mensuels qu’elle retirait de son commerce lui servaient notamment à régler les prestations de Ronnie.
Magda termina son café et sortit. Elle avait dit à Loïk qu’elle l’attendrait côté Espace culturel. Lorsqu’elle y parvint, il piétinait à côté de sa Laguna, mâchoires serrées.
— Où étais-tu encore ? Je poireaute depuis dix minutes !
— J’ai pris un café. J’avais besoin d’un remontant. Toutes ces émotions m’ont usée.
— Et où elle était, ta voiture ? demanda-t-il d’un ton rogue.
Magda désigna une rangée près de l’endroit où ils se trouvaient.
— Par là, à peu près au milieu.
— C’est toujours des à-peu-près avec toi. Tu devras être précise quand on ira à la gendarmerie. Qu’est-ce que tu foutais ici ?
Magda montra le sachet qu’elle tenait.
— Je suis allée acheter des cartouches d’encre pour mon imprimante.
— Et tu vas jusqu’à Auray pour ça ?
— Non, j’ai profité de l’occasion. Je me baladais dans la galerie marchande, et l’idée m’est venue en passant devant le magasin.
— C’est pas là qu’il faut les acheter. Je t’ai déjà dit qu’il y a une boutique à Quiberon qui reprend les anciennes et où elles coûtent deux fois moins cher !
— Excuse-moi, j’avais oublié.
Boquen haussa les épaules.
— J’avais oublié ! Allez, monte ! On a perdu assez de temps. Il faut à présent déposer plainte. J’ai noté l’adresse de la gendarmerie avant de partir : rue de la Forêt.
* * *
Annie Morel pesta en posant le pied dans la baignoire. Antoine avait encore oublié de faire couler l’eau après s’être coupé les ongles de pied. Elle détestait marcher sur ces rognures qui jonchaient le fond. Elle ouvrit le robinet pour évacuer les résidus. Puis elle commença sa toilette, projetant le jet d’eau tiède sur son corps. Depuis peu, elle s’était mise au vélo et effectuait plusieurs sorties par semaine. Elle profitait de la piste cyclable de plusieurs kilomètres qui passait devant sa maison de Manémeur. Au début, vingt minutes suffisaient à la lessiver et lui laisser fesses et cuisses en capilotade. À présent, elle s’autorisait sans difficulté des promenades d’au moins une heure. Elle aimait longer la Côte Sauvage, du Vivier à Portivy. Les falaises abruptes, ciselées par l’assaut v*****t des vagues et l’érosion, offraient un paysage grandiose et impressionnant. L’air marin vivifiait et incitait à la rêverie. Ces balades lui donnaient une impression de liberté inouïe qu’elle savourait pleinement. Elle ferma l’arrivée d’eau et prit une serviette-éponge. Tout en s’essuyant, elle contempla son reflet dans la grande glace murale. Elle s’accorda une mention honorable. De profil, le résultat était meilleur en serrant les fesses et contractant les abdos, mais enfin, ce n’était pas si mal pour quelqu’un qui atteignait le demi-siècle. Annie sortit de la salle de bains et entra dans sa chambre. Depuis deux ans, elle faisait chambre à part, Antoine s’étant exilé dans la pièce en face. Magda n’avait pas cette chance. Butor ne la touchait plus, mais pour rien au monde il n’aurait accepté de la voir déserter le lit conjugal. Annie enfila un jean et, pour le haut, se couvrit d’un simple débardeur sans mettre de soutien-gorge. Sur la table de nuit, elle remarqua le téléphone portable dont, fait exceptionnel, elle avait oublié de se munir lors de sa sortie. Elle avait reçu un appel. Fronçant les sourcils, elle découvrit qu’il provenait justement de Magda.
* * *
— Voici le formulaire que vous allez devoir compléter. (Le gendarme posa sur le comptoir plusieurs feuillets à l’intention de Magda.) Prenez soin d’indiquer toutes les caractéristiques du véhicule et son état général. Très important : notez avec le plus de précision possible l’heure et le lieu où vous l’avez laissé.
— À quelle heure es-tu arrivée au centre commercial ? intervint Loïk.
— Je ne sais pas exactement. Il devait être aux environs de dix-huit heures, je n’ai pas regardé ma montre, répondit Magda avec une nuance d’agacement.
Sans plus attendre, elle se plongea dans l’étude du document. Elle ouvrit son sac à la recherche de la carte grise, sortant dans le désordre téléphone, stylo, portefeuille, paquet de Kleenex qu’elle étala sur le comptoir. Loïk leva les yeux au ciel à l’intention du gendarme dont le visage demeura sans expression. Magda mit enfin la main sur la carte grise et commença à remplir le formulaire, quand son portable résonna. Elle lâcha le stylo pour répondre, mais son mari s’était déjà saisi du téléphone.
— Allô ! Qui ? Annie Morel ! C’est moi, Loïk ! Magda est occupée ! Ouais. Non, non, ça va pas. Elle te racontera. Salut !
Boquen, interloqué, regarda sa femme
— C’était ta copine Annie. Il paraît que tu lui avais demandé de te rappeler de toute urgence.
Magda, attentive aux termes précis qu’il fallait faire figurer sur le dépôt de plainte, fit mine de ne pas avoir entendu la réflexion de Loïk, tandis que celui-ci pianotait sur le portable avant de siffler.
— Mais dis donc, tu ne l’as pas lâchée, ta copine ! Tu l’appelles à dix-huit heures trente-cinq, dix-huit heures quarante et encore dix minutes plus tard. Ça devait être foutrement important !
— D’abord, tu vas me rendre mon portable ! s’écria Magda avec colère.
Elle tendit la main pour s’en emparer, mais Boquen avait été plus prompt et déjoua la tentative de son épouse.
C’est alors que le factionnaire toussota.
— Heu, si je peux me permettre, je crois que vous devriez laisser madame remplir tranquillement les documents.
Loïk Boquen regarda le gendarme d’un air torve, remit le téléphone dans le sac de sa femme. Magda pinça les lèvres. L’esclandre avait accru son irritation et elle appréhendait la scène qui ne manquerait pas d’éclater dès leur retour en voiture. D’une écriture tremblante, elle acheva de compléter sa déclaration.
— Si vous voulez bien me confier votre permis de conduire et votre carte grise, je vais en faire une photocopie, dit le gendarme à Magda.
Celle-ci lui remit les pièces réclamées et le gendarme s’éloigna vers la photocopieuse. Quand il revint au bout de quelques instants, Boquen, apparemment calmé, le questionna.
— Ça arrive souvent les vols de voiture sur les parkings de supermarché ? Je suis garagiste, alors des histoires de vol, vous pensez si j’en ai entendu. Mais sur les parkings, ça ne me semble pas si courant.
Le gendarme eut un geste évasif.
— Les vols de véhicules sont de plus en plus fréquents quel que soit le lieu, même dans le garage des particuliers pendant leur sommeil ! Mais aucun cas ne nous a été signalé récemment concernant le parking de ce supermarché. Cet endroit est très fréquenté, surtout à l’heure où vous vous y trouviez, madame.
— Est-ce que j’ai une petite chance de récupérer ma voiture ? demanda Magda.
Nouveau geste incertain du gendarme.
— Je ne peux rien vous promettre. Nous allons déclencher les procédures habituelles, tenter d’obtenir des renseignements auprès de témoins, mais ce n’est pas gagné : en principe, on ne vole pas une voiture devant cinquante personnes ! Cela dit, si ça peut vous consoler, sachez que dans les faits on retrouve un certain nombre de véhicules volés… parfois pas en très bon état, hélas ! Tout dépend du mobile de votre ou de vos voleurs.
Le silence s’établit, visiblement le gendarme n’avait pas envie de s’éterniser. Après l’avoir salué, Loïk et Magda Boquen quittèrent les locaux. Ils prirent place dans la Laguna et Loïk démarra. Ce fut lorsqu’ils abandonnèrent la voie express en direction de Plouharnel, puis de Quiberon, qu’il revint à la charge.
— Bon Dieu ! Tu vas me dire à la fin ce que tu lui voulais à Annie ?
— Je pourrais te répondre que ça ne te regarde pas, répondit simplement Magda. Mais je n’ai pas envie de t’entendre ruminer toute la soirée. Lorsque je me suis aperçue de la disparition de la 307, ma première idée a été d’appeler Annie pour lui demander de l’aide.
Boquen tourna brusquement la tête en direction de sa femme.
— Demander de l’aide à Annie ? Elle est raide, celle-là ! Et pourquoi ne pas m’appeler, moi ?
— Parce que je savais que j’allais avoir droit à la grande scène habituelle, que tu te mettrais dans tous tes états, et que tu détestes que je te dérange pendant ton travail. Je voulais qu’Annie me conduise à la gendarmerie. Je t’aurais ainsi évité de te déplacer. Mais elle ne m’a pas répondu. Tu connais la suite.
Loïk Boquen bougonna et, au grand soulagement de Magda, sembla s’immerger dans un abîme de réflexions.