3Lilou Pardo fumait, étendue sur le divan de la salle de séjour, quand Ronnie entra chez lui. Depuis un peu moins d’un an, elle était la compagne de Ronnie. Il conservait, gravés dans sa mémoire, tous les détails de leur première rencontre. Il se faisait tard et la pluie tombait à verse. En revenant d’une séance de jambes en l’air avec une de ses clientes, il avait fait halte au supermarché de Plouharnel pour faire le plein d’essence. Alors qu’il s’apprêtait à mettre en route le distributeur automatique, une fille aux longs cheveux roux s’était approchée, une poignée de billets de banque à la main.
— Pardon, monsieur, j’ai un gros problème ! J’ai absolument besoin d’essence et j’ai oublié ma carte de crédit. Si vous pouviez me dépanner avec la vôtre, ça m’arrangerait. Regardez, j’ai de quoi vous rembourser.
Elle lui tendait des billets. Ronnie avait jeté un œil par-dessus l’épaule de la fille. De l’autre côté, un coupé noir stationnait devant un autre distributeur. À la place du passager, il distinguait une épaisse silhouette sombre. Le coup classique. Pendant qu’il activerait l’opération de paiement, la fille repérerait le code secret et le copain lui tomberait dessus pour dérober la carte bancaire.
— Désolé, avait-il répondu, je ne suis pas le dernier à passer ici. Je parie que vous trouverez quelqu’un de plus serviable que moi. La fille avait insisté, tandis qu’il remplissait son réservoir. De guerre lasse, elle s’était éloignée. Il s’apprêtait à démarrer quand il fut alerté par un bruit d’altercation. À côté du coupé, la fille était aux prises avec un gros balaise. Pour l’heure, il l’avait empoignée par le blouson et la secouait d’avant en arrière. Pour finir, elle reçut une claque monumentale qui l’envoya rouler au sol. Le type ouvrit le coffre, en sortit un sac de sport qu’il balança par terre. Ensuite, il s’engouffra dans la voiture et démarra pleins gaz. Ronnie sortit de sa Mégane. Il ne possédait pas encore la Porsche.
— Expéditif, votre copain. Dans tous les sens du terme.
Assise sur le macadam, la jeune fille maintenait une main sur sa joue endolorie. Il l’aida à se relever. Il remarqua alors qu’elle portait un drôle de jean bordé de franges, style Davy Crockett.
— Un sale con ! siffla-t-elle. Rien à foutre de moi. Qu’il aille se faire voir ! De toute façon, j’en avais marre de tous ses plans pourris !
— Et maintenant ? Vous allez où ? avait questionné Ronnie.
Elle n’avait nulle part où crécher, si ce n’est chez sa copine Aurélie qui habitait sur Belle-Île, et encore ce n’était pas gagné d’avance.
— Vous aurez du mal à trouver un bateau à cette heure-ci ! avait rétorqué Ronnie.
Sans plus réfléchir et pas rancunier, il les avait embarqués, elle et le sac de sport qui lui tenait lieu de tout bagage, à bord de sa Mégane. En chemin, ils avaient bavardé. Elle s’appelait Liliane et travaillait sur les marchés. Très vite, elle s’était détendue, lui avait confié des anecdotes sur sa vie de merde avec le « sale con » pour finalement se féliciter d’en être débarrassée. Sa cool attitude plut à Ronnie. Il roula jusqu’à l’embranchement qui sur la gauche desservait Saint-Julien. Quand il stoppa devant chez lui, boulevard du Parco, il lui proposa de prendre un verre ; elle répondit par un simple « Pourquoi pas » et ouvrit sa portière. Dès son arrivée, elle lui demanda la permission de prendre une douche chaude, car elle s’était salie en tombant à la station-service. Il lui indiqua de bonne grâce où se trouvait la salle de bains. Une demi-heure plus tard, elle revenait vêtue du peignoir de Ronnie, le visage reposé et les cheveux retenus en queue de cheval. Alors, il lui avait offert à boire, préparé à manger, et elle était restée pour la nuit.
Ronnie avait fait vœu de célibat, il considérait la présence d’une femme à demeure inconciliable avec l’exercice de sa profession. Mais il s’était passé un truc avec Lilou, le petit nom dont il l’avait gratifiée au matin qui succéda à leur première nuit. Bien sûr, on ne pouvait parler d’amour, plutôt d’une compatibilité d’humeur qui leur fit rapidement apprécier cette existence à deux. Chacun conservait ses activités. Ronnie n’avait pas jugé utile de renseigner Lilou sur son commerce de charme. Si celle-ci s’étonnait parfois de ses absences en milieu de journée ou en soirée, il lui avait expliqué qu’il traitait des affaires, et cela avait semblé suffire à calmer la curiosité de la jeune fille. De son côté, Lilou vendait des bijoux et des foulards sur les marchés. Ronnie l’accompagnait parfois sur les places publiques. Lilou ne s’en tirait pas trop mal, mais à présent que la saison estivale débutait, il lui fallait renouveler son stock.
Ronnie posa le petit sac en cuir qu’il tenait à la main sur la table basse proche du divan.
— Regarde un peu. Mat a travaillé pour toi.
Lilou écrasa sa cigarette dans un cendrier et se redressa, l’air maussade. Mais quand elle se pencha sur les créations de Mat, un petit sifflement s’échappa de ses lèvres.
— Ton Mat, il est barge, mais c’est un artiste, dit-elle. Regarde ce pendentif ! De l’ambre de la Baltique. Je me le garderais bien.
— Il est à toi, dit Ronnie. C’est mon cadeau du jour.
— Chouette ! J’ai de la chance ! Il en a beaucoup des comme ça, Mat ? demanda Lilou en désignant les pierres.
— Environ cent cinquante.
— Et il en réclame combien ?
— Il causait de mille cinq cents euros.
— À ce tarif-là, il ira se faire voir ailleurs.
— C’est ton seul fournisseur.
— Et moi sa seule acheteuse !
— Dans ce cas, vous êtes faits pour vous entendre, conclut Ronnie, fataliste.
— Tout de même, mille cinq cents euros ! Il s’embête pas, le Mat. Il s’est bien gardé de m’annoncer ce chiffre quand il est passé l’autre jour.
Ronnie, qui s’était éloigné de quelques pas, se retourna brusquement.
— Mat est venu jusqu’ici ?
— Ouais, à deux reprises. Pour me dire ce qu’il fabriquait comme bijoux, pour discuter de choses et d’autres. Pour boire un coup aussi. Enfin, tu sais comme il est, tu le connais mieux que moi.
Ronnie jugea inutile de préciser que personne ne pouvait prétendre connaître Mat. L’annonce de cette visite l’avait contrarié sans qu’il sache vraiment pourquoi. Il n’aimait pas l’idée que Mat puisse fourrer son nez dans ses affaires.
La soirée fut des plus calmes. Lilou se coucha de bonne heure en raison du marché d’Étel, le lendemain matin. À son réveil, Ronnie se retrouva donc seul. Comme à l’accoutumée, une tasse de café noir lui servit de petit déjeuner. Le soleil brillait, et il se sentait frais et dispos. Il ouvrit la porte de sa maison et sur le seuil aspira l’air. De l’autre côté de la route, à une cinquantaine de mètres à peine, protégé des vents d’ouest dominants, l’océan d’un bleu intense se répandait en rouleaux indolents. Dans la clarté ouatée annonciatrice d’une belle journée, il apercevait la baie de Carnac et, plus loin encore, l’extrémité de la pointe de Locmariaquer, un panorama dont il goûtait chaque jour la beauté. Bientôt, il achèterait son propre voilier ; s’évader en de longues promenades en mer devenait un besoin irrépressible, peut-être le fruit d’un atavisme familial. Pour l’heure, Ronnie enfila un caleçon de bain, traversa la route et parcourut en petites foulées la distance qui le séparait de l’océan. La marée descendante abandonnait sur l’estran du varech à l’odeur fortement iodée. Sans ralentir sa course, il se jeta tête la première dans l’eau. Pendant une vingtaine de minutes, il évolua d’une nage régulière, non précipitée. Il avait d’instinct acquis les bases d’un crawl tout en souplesse.
De retour sur le rivage, Ronnie fit quelques pas au bord de l’eau, le temps que la fatigue se dissipe peu à peu pour laisser place à une détente de tous ses membres. Puis il revint tranquillement vers sa demeure, une très vieille maison de pêcheur, achetée à bas prix et qu’il avait progressivement rénovée : une construction basse, en granit, de plain-pied, ceinte sur le devant d’un muret en pierre. Le long de la façade, boulevard du Parco, l’étroit jardinet était garni de massifs d’hortensias dont le rose foncé se détachait sur le bleu azur des volets et de la porte d’entrée.
Après la douche, il enfila un jean et un sweat à même la peau. De la veste qu’il portait la veille, il sortit deux billets de cent euros qu’il mit dans la poche arrière de son pantalon : sa rémunération pour les deux heures passées en compagnie de Magda. Il poussa la porte-fenêtre et sortit dans le jardin à l’arrière de la maison. Tout au fond, près de la haie de thuyas, se dressait un cabanon en bois qui pouvait tenir lieu de rangement ou à la rigueur de maisonnette d’appoint. Ronnie tira une clé de la poche de son sweat et ouvrit la porte, qu’il referma sitôt à l’intérieur. Tout un bric-à-brac occupait l’espace. Ronnie écarta du pied une boîte à outils, slaloma entre des bouteilles vides et des caisses au contenu varié, pour finir par atteindre une armoire qui avait connu des jours meilleurs et penchait dangereusement vers l’avant. Il la repoussa vers le mur, mais ce fut peine perdue, car après quelques oscillations problématiques, l’armoire retrouva sa position bancale. Ronnie extirpa une nouvelle clé de sa poche. Maintenant à l’horizontale la vieille armoire de son bras gauche, il déverrouilla la lourde porte qui pivota sur ses gonds avec un grincement de mauvais augure. Ronnie écarta des piles de vieux bouquins et tira à lui un coffret en fer d’une vingtaine de centimètres sur cinquante de large. Il le déposa à même le sol dans un coin où il ne pouvait être vu de l’extérieur. Il s’agenouilla et composa la combinaison électronique digitale qu’il était bien entendu seul à connaître. Il écarta le papier kraft qui recouvrait le contenu du coffret. Les liasses de papier-monnaie apparurent. Il plaça sur la pile les deux cents euros de Magda et sortit un petit carnet qui accompagnait les billets. Il additionna les deux cents au montant précédent pour faire le total : cent cinquante-trois mille euros, le fruit de toutes ces années où il avait payé de sa personne à satisfaire des dames en manque de sensualité. Il procédait avec minutie, à l’aide d’un simple crayon à papier. Pour rien au monde, il n’aurait utilisé l’ordinateur pour tenir sa petite comptabilité. Cela risquait de laisser des traces. Ronnie repoussa la porte du coffret qui se bloqua instantanément, le rangea dans la vieille armoire qu’il referma. Puis il réfléchit. Il devenait urgent de convertir ces liquidités. Personne n’en soupçonnait l’existence, mais Ronnie était conscient des dangers que représentait la conservation d’une telle somme. Il n’avait pas le profil d’un Harpagon et il n’accordait pas une grande confiance à Lilou. Sous ses airs éthérés, c’était une fine mouche, il en avait eu plusieurs fois la preuve. Dernièrement, il s’était aperçu qu’elle avait touché à son carnet d’adresses. Ça ne lui plaisait pas de savoir qu’elle avait pu prendre connaissance du nom de ses clientes. Il aurait dû se montrer plus prudent. À deux ou trois reprises, elle l’avait aussi questionné sur le cabanon, et il craignait que ses réponses évasives n’aient attisé la curiosité de la jeune fille. Le moment était donc venu d’investir son magot. Il avait une petite idée.