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Mardi 5 juin, début d’après-midiMarie Sterne repéra par chance une place disponible non loin du hall d’entrée de l’établissement. Saint-Yves s’étendait sur cinq hectares en bordure de mer juste après la pointe du Conguel, à la sortie de Quiberon. Le bâtiment principal occupait la partie centrale du bois de pins qui le ceignait presque entièrement. Une large ouverture parmi ceux-ci permettait aux résidents ayant la chance d’occuper une chambre sur la façade sud de bénéficier d’une vue imprenable sur l’océan. Il s’agissait évidemment des chambres les plus onéreuses. Saint-Yves, maison de retraite médicalisée, disposait d’une soixantaine de lits et d’une unité spécifiquement consacrée aux malades atteints d’Alzheimer.
Marie salua la nouvelle réceptionniste qui avait pris son poste depuis une quinzaine de jours. Du côté de la toute proche salle d’animation sourdaient les accords de La Java bleue. Marie sourit en pensant à Marcel, infatigable boute-en-train qui, deux fois par semaine, interprétait de vieux airs de l’immortel répertoire national, accompagné de son accordéon. Il faisait partie des bénévoles qui assistaient les deux animatrices appointées par la maison de retraite. Leur appui était essentiel, sans eux nombre de sorties n’auraient pu être organisées ; ils participaient également à l’animation de la kermesse annuelle et à la tenue de la bibliothèque. À travers la porte entrebâillée, Marie jeta un regard dans la salle où quelques couples dansaient sous l’œil envieux du plus grand nombre, réduit au rôle de spectateurs. Elle fit un petit signe à Marcel et prit la direction des ascenseurs. Elle appuya sur le bouton du troisième. À l’étage, elle foula la résine couleur bleu nuit du corridor qui desservait l’unité de long séjour. À son extrémité, il obliquait sur la droite devant le bureau de David Bonsergent, le responsable de l’unité de soins. Par la baie vitrée rehaussant la partie supérieure du mur, Marie l’aperçut à sa table, en train d’écrire. Bonsergent leva la tête à cet instant. Aussitôt il quitta son fauteuil et sortit dans le couloir.
— Marie, comment allez-vous ?
Les yeux du médecin pétillaient derrière les carreaux de ses petites lunettes rondes. Son sourire rajeunissait encore son visage et, comme de coutume, ses cheveux s’échappaient en tous sens. Dans le service, infirmières et aides-soignantes s’accordaient pour reconnaître que, sans être beau garçon, Bonsergent possédait une empathie naturelle qui lui conférait un charme indéniable.
— Très bien, merci, David, répondit Marie. Et vous-même ?
— Bien, puisque je vous vois.
Bonsergent rit brièvement comme pour gommer ce que sa phrase pouvait avoir de trop explicite. Quelques jours auparavant, après toutes sortes de détours oratoires, il avait laissé entendre à Marie qu’il serait content de dîner avec elle, « un de ces soirs ». Marie n’avait répondu ni oui ni non, remarquant simplement que ce pourrait être sympa. David Bonsergent n’avait pas insisté davantage, déjà heureux de ne pas s’être vu opposer un refus définitif.
— Vous allez rendre visite à Jeanne ? poursuivit Bonsergent.
— Eh oui, comme tous les mardis ! Je suis un peu en retard et je suis sûre qu’elle doit s’impatienter.
— Elle nous cause un peu de souci, observa Bonsergent, le visage soudain grave. Compte tenu de son âge, sur le plan physique, c’est aussi satisfaisant que possible, mais sur le plan mental, elle donne de plus en plus de signes d’absence. Vous avez dû vous en rendre compte ?
Marie acquiesça.
— Elle fatigue très vite. Avant, je pouvais rester une heure auprès d’elle, désormais, je me contente d’une demi-heure. Au bout d’un certain temps, elle devient confuse et répète des choses assez étranges. Elle semble ne pas tenir votre directeur en haute estime.
— Beaucoup de nos résidents sont enclins à se plaindre, c’est une attitude relativement répandue, répondit Bonsergent. En tout cas, bravo et merci pour ce que vous faites, Marie.
— C’est surtout pour sa petite-fille que je le fais. Elle attache une grande importance à mon travail. Il est vrai que je finis aussi par ressentir de l’attachement pour Jeanne. (Marie se rembrunit.) Mais j’ai souvent peur de trop en faire et de la fatiguer au-delà de ce qui est raisonnable pour une femme de quatre-vingt-treize ans.
— Je suis convaincu que vous lui apportez beaucoup, assura David Bonsergent.
— Sa vie n’a pas été facile. Heureusement, elle a fini par obtenir une certaine aisance matérielle.
Elle sourit et tapota sa montre.
— Bon, assez causé, il faut que j’y aille.
— Si vous avez un moment, passez donc me voir avant de repartir. Vous me direz comment vous l’avez trouvée.
Marie reprit sa déambulation en direction de la chambre de la vieille dame. Elle s’arrêta devant le numéro soixante. Comme toutes les autres chambres de l’étage, la porte s’ornait d’une photographie de l’occupante. C’était la réalisation d’un jeune photographe quiberonnais à la suite d’une suggestion d’une infirmière attachée à Saint-Yves. Certains résidents éprouvaient des difficultés à mémoriser le numéro de leur chambre, et l’affichage de leur photo contre le chambranle de la porte leur en facilitait le repérage.
Marie frappa et entra. Les stores avaient été baissés et la pièce ainsi plongée dans une semi-pénombre. Jeanne, allongée sur son lit, tourna son maigre visage vers Marie.
— Bonjour, Jeanne, comment vous sentez-vous ?
Les yeux de la vieille femme s’allumèrent d’une brève lueur. Pour se redresser, elle appuya à côté du lit sur le bouton du relève-buste, puis saisit à deux mains le trapèze afin de se retrouver en position assise.
— Moins bien qu’hier, mais mieux que demain, répondit-elle d’un ton qu’elle s’efforçait d’affermir.
— Allons, ne soyez pas pessimiste.
— À mon âge, on n’est ni optimiste ni pessimiste, seulement fataliste. Ah ! Avant que nous commencions, il me faut avaler ces satanées pilules.
Elle tendit une main décharnée vers la table de nuit, prit une boîte dont elle extirpa un petit cachet blanc qu’elle fit passer avec un verre d’eau en grimaçant.
— Quelle corvée, et dire qu’il faut faire ça six fois par jour !
Marie serra la main de Jeanne.
— Désirez-vous vous lever ?
— Non, aujourd’hui je préfère rester au lit. Je me lèverai tout à l’heure si Agnès passe me voir.
— Bien sûr ! Votre petite-fille m’a dit qu’elle viendrait dès son service terminé à la mairie.
Marie procéda à son aménagement rituel. Elle approcha du lit la chaise et la petite table qui meublaient un coin de la chambre et sortit son ordinateur portable de sa sacoche. Elle était écrivain public au sein d’une association dont un des objectifs était de prêter la plume à des gens séjournant en hôpital ou maison de retraite et désireux de coucher leurs souvenirs par écrit. Ces récits étaient ensuite édités sous forme de fascicules et remis au conteur et à sa famille.
La vie de Jeanne sortait réellement de l’ordinaire. Née au lendemain de la Première Guerre mondiale, elle avait été abandonnée auprès de l’orphelinat de la Providence à Lorient. Elle conservait un très mauvais souvenir de ses jeunes années gâchées par l’éducation ultra-rigoriste des sœurs. Après avoir été placée dans une famille d’accueil, à la veille de la Seconde Guerre mondiale elle s’était fait embaucher comme bonne chez un patron de conserverie lorientaise. Marie en était à ce point du récit où Jeanne lui narrait les années de guerre. Son patron avait un fils, Yvon. Jeanne et Yvon tombèrent amoureux. Quand Yvon s’engagea dans la Résistance, Jeanne s’impliqua également dans le mouvement et servit de relais pour la transmission de messages entre les différents groupes de partisans.
Marie transcrivait presque in extenso les paroles de Jeanne, ne l’interrompant que lorsque cela s’avérait nécessaire à la compréhension du récit. De retour à son bureau, elle procédait à la remise en forme de l’histoire.
Par réflexe, Marie sortit son portable afin de l’éteindre pendant son entretien avec Jeanne. Un message lui était parvenu. C’était Ronnie. Il lui demandait de le rappeler. Marie plissa le front. Que lui voulait-il ?
Elle décida de lui téléphoner à sa sortie de la maison de retraite. L’écran de son ordinateur s’illuminait à présent des icônes familières. Marie se tourna vers Jeanne.
— Nous en étions au guet-apens tendu par les Allemands. Depuis une huitaine vous êtes inquiète, car sans nouvelles de votre fiancé. Je vous relis les dernières pages.