La pluie avait recommencé à tomber sur la ville.
Fine.
Persistante.
Comme un murmure qui ne voulait pas s’arrêter.
Gabriella Reines était assise à son bureau depuis plus d’une heure lorsque le téléphone vibra.
Elle décrocha sans quitter les documents qu’elle analysait.
— Reines.
La voix de Marcos arriva immédiatement.
— On a trouvé quelque chose.
Gabriella redressa la tête.
— Quoi ?
Un court silence passa.
Puis Marcos répondit :
— Un corps.
Son cœur se serra légèrement.
— Où ?
— Sur les quais, près des anciens entrepôts.
Gabriella se leva déjà.
— J’arrive.
L’air humide du port était glacé.
Les gyrophares bleus illuminaient la pluie et projetaient des reflets tremblants sur l’eau noire du fleuve.
Gabriella passa sous le ruban de sécurité.
Marcos l’attendait près de l’équipe médico-légale.
— C’est lui ? demanda-t-elle.
Marcos soupira.
— On pense.
Il écarta légèrement la bâche.
Gabriella se pencha.
Le visage était pâle.
L’eau avait déjà commencé à marquer la peau.
Mais il n’y avait aucun doute.
Victor Salazar.
Elle resta silencieuse quelques secondes.
— Cause de la mort ?
— Pas encore officielle.
Gabriella observa le corps plus attentivement.
Quelque chose la dérangeait.
Pas une blessure.
Un détail.
Elle se pencha davantage.
— Attends.
Marcos s’approcha.
— Quoi ?
Gabriella pointa le poignet de Salazar.
Une marque sombre.
Comme une pression.
— Des liens ? demanda Marcos.
— Peut-être.
Le médecin légiste releva la tête.
— Il n’a pas été jeté dans l’eau immédiatement.
Gabriella le regarda.
— Expliquez.
— Le corps montre des signes d’immobilisation.
— Torture ?
Le légiste secoua la tête.
— Non.
Il marqua une pause.
— Interrogatoire.
Un frisson parcourut la nuque de Gabriella.
Quelqu’un avait capturé Salazar.
Quelqu’un voulait des informations.
Elle regarda l’eau sombre du fleuve.
Puis une pensée traversa son esprit.
Et si quelqu’un cherchait le tableau ?
Une heure plus tard, Gabriella retourna au commissariat.
Le dossier Salazar venait de changer complètement de nature.
Ce n’était plus une disparition.
C’était un meurtre.
Elle posa les photos du corps sur son bureau.
Puis elle regarda le carnet trouvé dans la galerie.
Adrien Delcourt.
Ce nom apparaissait encore.
Et encore.
Elle attrapa son téléphone.
Le numéro d’Adrien s’afficha.
Il répondit presque immédiatement.
— Inspectrice.
— Il est mort.
Un silence passa.
Puis Adrien demanda calmement :
— Salazar ?
— On a retrouvé son corps.
La voix d’Adrien resta étonnamment posée.
— Où ?
— Dans le fleuve.
— Je vois.
Gabriella ferma les yeux une seconde.
— Vous ne semblez pas surpris.
— Je vous l’avais dit.
— Quoi ?
— Les hommes qui jouent avec le pouvoir finissent toujours par payer.
Gabriella sentit une irritation monter.
— Vous parlez comme si vous saviez exactement ce qui s’est passé.
Adrien resta silencieux quelques secondes.
Puis il répondit doucement :
— Peut-être que je comprends simplement ce genre de monde.
— Alors expliquez-moi.
Un léger soupir passa dans le téléphone.
— Ce n’est pas une conversation pour un appel.
Gabriella serra le téléphone.
— Où ?
— La galerie.
Elle hésita.
Mais seulement une seconde.
— J’arrive.
La galerie était plongée dans une pénombre presque intime lorsque Gabriella entra.
Adrien était assis sur le canapé de cuir.
Comme la dernière fois.
Il leva les yeux vers elle.
— Vous avez l’air fatiguée.
— Un homme est mort.
Adrien hocha lentement la tête.
— Oui.
Gabriella resta debout.
— Quelqu’un l’a interrogé.
— Ça ne m’étonne pas.
— Pourquoi ?
Adrien posa son verre.
— Parce que Salazar possédait des choses que beaucoup de gens voulaient récupérer.
— Le tableau.
Adrien la regarda.
— Exactement.
Gabriella s’approcha.
— Vous saviez qu’il allait mourir ?
— Non.
Il marqua une pause.
— Mais je savais qu’il avait perdu le contrôle.
Le silence retomba entre eux.
Gabriella observa Adrien attentivement.
Il ne semblait pas inquiet.
Ni nerveux.
Seulement… réfléchi.
— Une question, dit-elle.
— Je vous écoute.
— Si quelqu’un a capturé Salazar pour récupérer des informations…
Elle croisa les bras.
— Pourquoi l’avoir tué ?
Adrien réfléchit quelques secondes.
Puis il répondit calmement :
— Parce qu’il n’avait peut-être plus rien à offrir.
Le regard de Gabriella se durcit.
— Ou parce qu’il avait déjà parlé.
Adrien la fixa.
Leurs regards restèrent accrochés.
Puis il murmura :
— C’est possible.
Le silence devint plus lourd.
Gabriella s’assit finalement en face de lui.
— Vous êtes très calme pour quelqu’un qui pourrait être impliqué.
Adrien eut un léger sourire.
— Peut-être parce que je sais que vous ne me croyez pas capable de ça.
Gabriella soutint son regard.
— Je ne sais plus quoi penser.
Adrien se pencha légèrement vers elle.
— Alors peut-être devriez-vous arrêter de penser… et commencer à observer.
Elle fronça les sourcils.
— Observer quoi ?
Adrien prit le carnet posé sur la table.
Il l’ouvrit à une page précise.
— Les noms.
Gabriella regarda.
Une liste de noms.
Des hommes puissants.
Des politiciens.
Des financiers.
— Salazar faisait chanter ces gens ?
— Oui.
Adrien posa le carnet devant elle.
— Maintenant posez-vous la vraie question.
Gabriella releva les yeux.
— Laquelle ?
Adrien murmura :
— Qui avait le plus intérêt à ce que Salazar se taise pour toujours ?
Le silence envahit la galerie.
Gabriella sentit soudain l’ampleur de l’affaire.
Ce n’était plus un meurtre.
C’était une guerre silencieuse entre des hommes puissants.
Et Salazar n’était qu’une pièce du jeu.
Elle regarda Adrien.
— Et vous dans tout ça ?
Adrien eut un sourire étrange.
— Je suis simplement quelqu’un qui préfère rester du bon côté de l’échiquier.
Gabriella soutint son regard.
Mais au fond d’elle, une pensée inquiétante venait de naître.
Depuis le début…
Et si Adrien n’était pas seulement une pièce du jeu ?
Et s’il était celui qui déplaçait les pièces ?