I-3

2073 Words
En fin d’après-midi, Anaïs court chercher Pierrot à l’école. C’est l’heure qu’elle aime. La fatigue lui noue le ventre. Elle se sent à bout de force. Dès qu’ils quittent l’école, Pierrot lui raconte sa journée : il s’est fait un ami, il n’a pas aimé la leçon de géographie. Arrivés à la maison, le jeune garçon court s’enfermer dans sa chambre. Souvent, la jeune fille l’entend rire. Son rire est aigu et dur. Depuis quelques jours, il ne parle plus du père. Quand il n’a pas classe, il s’occupe de « ses » animaux. — Quand je serai grand, affirme-t-il quelquefois, j’élèverai des éléphants ! Anaïs le laisse dire. Pierrot possède une imagination incroyable qui l’excite beaucoup. — Viens, lui dit-elle souvent, quand elle sent qu’il déraille, sortons ! Au bout de quelques minutes de promenade dans le chemin, Pierrot retrouve ses esprits. Tout rentre dans l’ordre. Les arbres et le vent, le ciel bleu l’apaisent. Dimanche, Jean de Baume est venu sur son cheval. C’est un beau jeune homme aux yeux vifs, au visage marqué encore par l’enfance. Les gens du village le qualifient de gardianou, car il commence son apprentissage de gardian et passe son temps à galoper dans le marais au milieu des taureaux qui font la joie des courses camarguaises. Il connaît ces tauros mieux que les habitants du village. Il les appelle par leur nom. Il est capable d’énoncer leur palmarès, leur valeur, leurs exploits. Depuis que Jean est arrivé, Anaïs se surprend à l’observer. Il a salué la jeune fille poliment, puis il a montré sa jument à Pierrot. Le garçonnet est fou de joie. Il aime la robe truitée de Belle de mai. Jean l’aide à se mettre en selle. Le jeune gardian tient la jument par la bride. Ils font le tour du potager. Il fait beau ce jour-là. Le vent souffle du nord et l’air est vif. — Quand tu seras un peu plus grand, je demanderai à M. Sant-Joan de t’embaucher, déclare Jean. — Oh, oui ! s’écrie l’enfant. L’attention de Jean est attirée par Anaïs qui lui fait signe. Quand ils sont à portée de voix, la jeune fille lui demande : — Tu veux boire quelque chose ? Il lui sourit. Dans la cuisine, ils s’assoient autour de la table. Anaïs a préparé un gâteau pour Pierrot. Elle le sort du four et le partage en trois. — Je fais des gâteaux depuis que je suis toute petite. C’est maman qui m’a appris. Pierrot est aux anges. Il a envie d’applaudir, mais il n’ose pas. Il trouve que sa sœur est formidable. Puis Anaïs verse du jus d’orange dans les verres. Elle est allée chercher la bouteille à la cave. — Je crois qu’il est bien frais, annonce-t-elle sans cérémonie. Le silence s’établit. Jean grignote sa part de gâteau. — Tu n’aimes pas ? Le jeune homme se trouble, rougit. — Excuse-moi, dit-il, il est délicieux. — C’est un gâteau aux amandes. Dehors, la jument piaffe. Jean l’observe. — Elle est nerveuse, ce doit être à cause du vent. Il se lève. — Tu reviendras, dis ? demande Pierrot. — Si ta sœur le permet, ce sera avec plaisir. — Reviens quand tu veux, nous sommes si seuls à présent. Ils n’ont jamais reparlé de la mort du père. Le jour de l’enterrement, Jean a présenté ses condoléances à Anaïs. Quand il monte en selle, la jument hennit et se cabre. — À bientôt ! crie Jean tandis qu’il galope vers le palus, forme blanche s’effaçant peu à peu dans les ombres du crépuscule. C’est Chincha qui lui apporte le lièvre recouvert d’un torchon blanc dans un plat en terre. C’est dans ce plat qu’elle fait habituellement cuire une délicieuse pâte de coing. — De la part du Maître. Anaïs remercie Chincha, toute vêtue de noir. Elle est encore solide pour son âge. Sa chevelure blanche tombe sur ses épaules et lui confère un air de vieille sorcière. La peau de ses mains est ridée. Avant de quitter la maison, elle dit à Anaïs : — Tu me rapporteras le plat plus tard. Ça ne presse pas, ma fille. Les rapports qu’elle entretient avec les habitants du village, leur gentillesse à son égard, rendent Anaïs heureuse. Elle se sent moins seule. Mais elle craint toujours le pire. Elle ne gagne pas beaucoup chez Mme Cécilia. Le père a laissé un petit pécule niché sous une pierre de la cheminée, mais il est, chaque jour, grignoté davantage. Jeanne et Armengau, ses grands-parents, eux aussi ont disparu voilà quelques années. Elle est seule à présent sur cette terre avec Pierrot. Elle sait que la mère ne voulait pas cela, qu’elle avait rêvé pour ses enfants une vie meilleure que la sienne. Mais c’est ainsi, les choses sont ce qu’elles sont. Personne n’est à l’abri d’un mauvais coup du sort. Elle aurait pu, peut-être, faire des études comme les gosses des familles aisées du village. Mais à l’époque, après le certificat d’étude, la mère n’était pas en bonne santé, et le père travaillait dur pour nourrir la famille, la question ne s’était même pas posée. D’ailleurs, elle n’avait rien demandé, pas même de pouvoir poursuivre des études au collège quelques années de plus. Elle avait aidé la mère dans les tâches à la maison, puis elle avait commencé à travailler chez Mme Cécilia. Coiffeuse ! L’idée lui était venue, quand elle était enfant, parce qu’elle aimait bien peigner sa poupée, Marine la Sourde. Elle disait souvent à Marine : « Tu verras, un jour, je serai coiffeuse. Je te ferai une permanente. Tu seras belle comme le jour avec tes cheveux dorés. » Mais Marine ne répondait jamais. « Elle doit être sourde », se disait l’enfant. Après, Anaïs a compris qu’elle aimait les chevelures, notamment celles des personnes dont elle lavait la tête. Que la toison soit maigre ou abondante, longue et fournie, éclatante, profonde, douce comme la fourrure de l’animal, plus fine qu’une aile d’oiseau, souple et gorgée de chaleur, peu lui importait : les cheveux exerçaient sur elle une véritable fascination. Elle aimait aussi tailler la barbe des hommes. Il suffisait de la moduler en fonction de la forme de la mâchoire du client : l’arrondir en buisson si la mâchoire était carrée, la tailler à la serpe en cas de bouille ronde. Elle camouflait très facilement un petit double menton. Mais c’était plus difficile avec les hommes vieux. Elle avait appris en taillant la barbe du père au ciseau. Elle lui épilait aussi les pommettes. Michel Favantine aimait porter la barbe longue et légère. Il avait le poil noir. Elle ne savait pas pourquoi, elle se disait que son père était sicilien. Anaïs a fait rôtir le lièvre dans la cheminée comme le faisait le grand-père Armengau. Quand elle l’a décroché de la broche, elle a coupé et déposé le râble arrosé de sauce au foie dans le plat en terre de Chincha et elle est allée le lui rapporter. Elle lui a tendu le plat. — Vous remercierez M. Cabérac pour moi. La gouvernante a hoché la tête et a grommelé quelques mots. Chaque être garde en lui un secret qu’il ne communique à personne. Anaïs aime se dire qu’elle est encore trop jeune pour avoir un secret bien à elle, le secret d’un amour, par exemple. Elle est encore sous le coup de la mort de la mère et du père. Elle ne pense pas à son avenir. D’ailleurs, qui pourrait lui offrir un amour véritable dans ce trou perdu ? Jean de Baume est robuste et doux à la fois, mais il lui donne trop souvent l’impression de ne savoir comment s’y prendre. Et puis, depuis quelques jours, elle se sent perdue, seule, abandonnée par le monde entier. Elle pleure dans la cuisine quand Pierrot n’est pas là, qu’elle est toute seule. Que va-t-elle faire de sa vie ? Elle a bien pensé quitter le village, mais elle ne sait où aller. Parfois, elle passe des journées difficiles chez Mme Cécilia. Elle s’abandonne à la tristesse. Cela la rend plus pâle. Elle devient étrangère au monde qui l’entoure. Elle n’est pas amoureuse comme les autres filles de son âge. Elle ne rêve pas au Prince charmant. Elle est seule. Dans la petite chambre qu’elle occupe, il n’y a que quelques meubles. Une armoire où elle range ses vêtements. Un secrétaire sur lequel elle a posé une photo de la mère et du père quelques mois après leur mariage. Le lit d’où elle aperçoit les arbres de la cour. La chambre de Pierrot est à côté de la sienne. Elle n’a pas touché à la chambre des parents. Elle a simplement refait le lit, aéré la pièce, puis elle a tiré les volets afin que tout soit dans l’ombre. Quand elle était enfant et que les grandes vacances approchaient, elle entendait les cigales chanter dans sa tête. Elle aimait la voix des hommes et des femmes dans les champs. Jamais elle n’avait été aussi heureuse qu’à ces moments-là. Elle marchait sur le chemin des vignes, courait dans la garrigue brûlée de soleil. Au loin, devant elle, sur la ligne d’horizon les premières brumes dansaient. La journée s’étirait dans la tiédeur pour atteindre le crépuscule tandis que les charrettes chargées de foin rentraient au village. Aujourd’hui, elle ne retrouve pas cette magie. C’est que le monde a changé. Le village s’est pétrifié. Les cigales ont abandonné les vieux platanes. En allant au travail, elle rencontre Pélestieu. Il lui adresse un beau sourire rond. Il a un nez aquilin, une bouche gourmande. Des yeux verts et brillants. Sa chevelure, abondante et dorée, flotte au vent. Il lui demande d’une voix douce si elle va bien. Elle trouve qu’il a un visage mélancolique. À la différence des autres hommes qu’elle connaît, les yeux de Pélestieu expriment la vivacité de sa pensée. Il voudrait lui prendre les mains, mais il n’ose pas. Elle sait au fond d’elle-même que cette rencontre devait avoir lieu. Personne ne les observe. Elle est émue soudain de sa gentillesse. Ses yeux se remplissent de larmes. Il pose sa main sur l’épaule de la jeune fille. À cette seconde précise, il pourrait tout lui demander. Elle se sent comme un grain de sable dans la tempête. Elle fait quelques pas. Elle est envahie par une grande chaleur. Devant ce sentiment nouveau qu’elle éprouve, elle est comme paralysée. L’amour arrive-t-il jamais au moment où on l’attend ? Est-elle amoureuse de Pélestieu ? D’un geste affectueux, il a frôlé légèrement de sa main fine la chevelure de la jeune fille, puis il est parti à grands pas. Elle a attendu un moment. Lentement, elle s’est remise à marcher. Elle serre son sac contre sa poitrine. Elle sourit. Elle a maintenant son secret. Elle l’a découvert dans les beaux yeux verts de Cheveux d’été. Elle a caressé le jour avec sa bouche. Elle pense à lui comme s’il était l’arbre qui, s’enracinant en elle, lui donnera l’or des moissons, les grappes de la vigne, le feu fertile du sillon. Dans la rue, elle s’abandonne à la marche, fiévreuse, goûtant la lumière qui ruisselle sur sa joue. — Pélestieu. Il ne lui a pourtant rien dit. Il a ouvert les yeux sur elle, il l’a enveloppée de douceur. Il ne l’a pas touchée. Simplement, sa main légère a frôlé la chevelure noire de la jeune fille. Comme une étoile dans la nuit, comme une espérance lointaine – et pourtant proche – nichée dans la paume parfumée de sa main. Au moment où ses doigts ont frôlé ses cheveux, elle a pensé qu’une colombe blanche s’élevait dans le ciel. Il a respiré son odeur, il a donné naissance à l’amour. Sur le moment, elle ne sent que les battements de son cœur qui lui échappe, bondissant dans sa poitrine. Elle murmure pour elle seule : « Oui, j’ai un secret. » Pélestieu, à son grand regret, a disparu rapidement. Comme si son geste avait, soudainement, dépassé sa pensée. Arrivée dans le salon de coiffure, elle ne pense plus qu’à lui, à ses yeux verts et brûlants qui se sont posés sur elle, à ses lèvres fines, à ses cheveux dorés. Elle cherche à se souvenir de ses vêtements, mais elle ne retrouve que son visage, que la flamme de son regard. À vrai dire, elle ne connaît rien des hommes. Elle ne sait pas comment leur parler. Elle n’a jamais eu de fiancé, d’ami caressant et doux. À ce point de sa vie, elle se sent encore esseulée. Elle se demande si Pélestieu ne se moque pas d’elle. Quand elle se couche, après avoir embrassé Pierrot, un sentiment étrange l’envahit. Que vont penser les gens du village ? Si Pélestieu se joue de ses espoirs, elle pourrait bien aller se noyer. Mais non, non et non ! Elle a promis à sa mère, s’il lui arrivait un malheur, d’élever Pierrot. Coûte que coûte, elle tiendra parole. Pendant quelques jours, elle n’aperçoit plus Pélestieu. Le travail lui paraît monotone ; la vie à la maison, d’une tristesse affligeante. Que faire pour le rencontrer ? Et s’il lui parle, que lui répondre ? Elle verra. Elle répondra ce qui lui passe par la tête. Elle dira des bêtises ou lui sourira sans rien dire. Un matin, enfin, elle l’aperçoit sur la place. Il discute avec un inconnu. Il fait semblant de ne pas la voir, mais elle sait qu’il l’observe à la dérobée. Elle porte son cabas dans une main et tient celle de Pierrot dans l’autre. Elle va faire les courses de la semaine. Pour se donner une contenance, elle demande à l’enfant :
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