I-4

2047 Words
— Pierrot, tu veux manger quoi à midi ? Pierrot pense à autre chose. D’ailleurs, il n’aime pas qu’elle lui pose cette question. Mais il est bien obligé d’en passer par là. — Du riz. Elle soupire : — Encore ! Impossible d’éviter le regard de Pélestieu quand elle passe à quelques mètres de lui. Elle pâlit. Elle aimerait qu’il la salue, qu’il dise un mot, mais il ne dit rien. Elle croit qu’il propose un travail à un journalier. Un Arabe. Les Arabes sont nombreux au village. Ils viennent tous de la même région du Maroc. Ils ont ouvert une épicerie, une boucherie, un magasin de fruits et légumes. Les gens du village se sont habitués à leur présence, aux prénoms mystérieux des enfants, aux femmes qui, pour la plupart porte le hijab. Pourtant, ils ont l’air toujours sur leur garde, peut-être à cause de leur vie d’immigrés. Pierrot dit à sa sœur qu’il aimerait bien s’inscrire à l’école des raseteurs de Milou. C’est Antonin, son ami, qui lui a parlé de cette école. Anaïs ne connaît pas grand-chose à la tauromachie. Mais elle trouve que c’est une bonne chose pour Pierrot. Il se dépensera, chassera les mauvaises idées de sa tête, se fera des amis comme le petit Antonin. Elle demande à Pierrot ce qu’il apprendra à cette école. Le gamin se rengorge. — J’apprendrai à raseter le taureau ! Il est sûr de lui et fier comme un jeune coq. Il plonge, virevolte, invente toutes sortes d’acrobaties aériennes pour courir devant l’animal fabuleux de Camargue. Il pense qu’il fera ainsi pour éviter de se faire encorner. Il rêve de devenir un as. As, c’est un mot qu’il aime bien. Il dit à sa sœur : — Plus tard, je serai un as de la tauromachie ! II a l’impression qu’il sera un être à part, un de ces champions dont la presse parle sans cesse. Cela fait sourire Anaïs qui lui demande : — Tu penses que c’est aussi facile que cela ? Il hoche la tête, dubitatif. Il n’est sûr de rien. — Je travaillerai beaucoup. Puis il pose un regard enflammé sur sa sœur : — Tu sais, je suis peut-être doué ! Jean de Baume descend de cheval. Après avoir ôté son feutre, il offre à Anaïs un bouquet de fleurs de gardian. Elle le remercie et l’invite à entrer. Ils s’assoient autour de la table ronde. Elle lui offre à boire. Il préfère une eau minérale, mais elle n’en a pas. Finalement, il se décide pour un jus de fruit glacé qu’elle sort du frigo. Le frigo, elle l’a acheté à crédit. Elle est fière de son achat. Un frigo, c’est pratique pour conserver les aliments. Mais elle n’achètera pas le poste de télévision que Pierrot lui réclame. Elle craint de ne plus pouvoir s’en sortir. Pierrot rechigne. Il aime les images. — C’est comme au cinéma, mais c’est à la maison ! Jean de Baume est un garçon sérieux. Elle aime quand il lui parle des taureaux, des difficultés de la manade de Sant-Joan. Mais ce jour-là, on dirait qu’il est intimidé. Que n’oset-il lui dire ? Il lui prend la main. Elle ne la retire pas. La main du jeune homme est brunie par le soleil. Il lui demande si elle viendra au bal de la fête locale. Il participera à l’abrivado avec Sant-Joan et ses gardians. Anaïs l’écoute en silence. Sa voix douce est agréable. Elle ne sait pas si elle ira au bal. Il y a trop de garçons qui se soûlent à cette occasion et elle n’aime pas ça. Lorsque Jean de Baume remonte à cheval, il lui fait un signe de la main. Elle ne sait quelle attitude adopter avec le jeune homme. Mais elle sait très bien qu’il en sera pour ses frais. Bien qu’elle le trouve fort sympathique, elle n’est pas amoureuse de lui. Son amie, Élisa Rouvière, affirme que Jean de Baume est attirant. Quand elle parle de lui à Anaïs, c’est pour vanter les mille et une prouesses du jeune gardian avec les taureaux, pour dire que toutes les filles du village sont folles de lui, de son corps d’athlète, de sa démarche chaloupée, de ses cuisses que chacun devine fortes sous son pantalon en peau de taupe. Mais Anaïs entend une autre musique. Elle s’endort sous le souffle de la flamme, découvre dans ses rêves des flambes d’eau. Elle porte en elle un territoire aux notes claires, peuplé de chants d’oiseaux, éclairé de lumière douce. A-t-elle pensé qu’elle échapperait à son destin de femme pauvre ? Mme Cécilia lui a donné des responsabilités. C’est elle qui coiffera les hommes. Le côté masculin a effrayé les employées, mais pas Anaïs. Mme Cécilia l’observe en souriant. Anaïs taille la barbe noire d’un monsieur long et efflanqué. Les yeux de l’inconnu sont ceux d’un rapace. Le visage est buriné par le travail au grand air. Les mains d’Anaïs, fines et souples, paraissent ne pas tenir les ciseaux. Le peigne glisse sur la barbe avec délicatesse. L’homme ferme les yeux. Anaïs perçoit à peine son souffle. La jeune fille se penche sur lui, façonne le poil avec douceur, l’étire dans le pli de la mâchoire, taille la moustache, épile d’un geste bref les pommettes roses. L’homme écoute le bruit des ciseaux dans les platanes. Il ressent les frôlements d’Anaïs comme une longue caresse. Il est engourdi par la musique que joue la jeune fille avec ses ciseaux, par le parfum que dégage son corps chaud. Par moments, l’homme cherche son souffle. Ses lèvres remuent à peine. Il a la gorge sèche. Anaïs, d’un geste gracieux, coupe le poil qui a poussé dans les oreilles. Quand l’homme ouvre les yeux, la coiffeuse lui sourit. Elle dit simplement : — Voilà, monsieur. L’homme remercie, se regarde dans la glace que lui tend Anaïs, sourit à son tour. — C’est parfait, mademoiselle, dit-il en se levant. Elle brosse les poils tombés sur la veste. Il se sent mieux, se détend, redresse le torse, se regarde une nouvelle fois dans la glace tout en s’approchant de la caisse. Pas un poil de la barbe ne dépasse. Après avoir payé, il sort. Anaïs le voit s’en aller d’un pas souple. Mme Cécilia l’affirme toujours à ses employés : il ne faut rien laisser au hasard. Un poil, un cheveu de travers et la journée du client est gâchée. Ces messieurs sont si fiers de leurs cheveux ou de leur barbe ! Pélestieu prend son repas dans la grande salle de la vieille demeure des Cabérac. Chincha lui sert un morceau de lièvre qu’il déguste en silence. Il boit un verre de vin, puis il va se coucher. Il se glisse dans les draps frais. Il essaie de fixer son attention sur le livre qu’il est en train de lire. Dehors, le vent mugit dans les volets. Il pense qu’il lui faudra remplacer Michel Favantine, mais il n’en a pas envie. Nommer un nouveau régisseur, c’est mettre à la porte Anaïs et son frère. Et cela, il ne le veut pas. Cela fait plus d’un an que Joana, son épouse, a disparu. On n’a pas retrouvé son corps. Mais tout laisse à penser qu’elle est morte. La police a découvert des vêtements appartenant à la jeune femme dans un buisson, au bord de l’étang. Au début, Pélestieu a cru qu’il s’agissait d’un enlèvement. Mais personne n’a réclamé de rançon, nul ne l’a contacté. Joana, depuis cette date, n’a donné aucun signe de vie. Pélestieu se considère comme veuf. Ils n’ont vécu que quatre ans ensemble. Joana est arrivée au village un matin d’été. Les moissonneurs étaient descendus de la montagne avec leurs familles. Les rues grouillaient de monde. Pélestieu, empruntant la rue des Foulons, se dirigeait vers la boulangerie quand une jeune femme le bouscula. Il grognait déjà, tempêtait, quand il l’entendit s’excuser d’une voix douce. C’est ainsi qu’ils firent connaissance. Aux côtés de Joana se trouvait Raymond Lesourd, dit lo Négros. Ce qu’on voyait de lui, au premier abord, c’était sa tignasse noire comme le charbon et ses yeux de feu brûlant dans un visage sec aux pommettes saillantes. Pélestieu s’était dit en le dévisageant: « C’est un roc ! » Ce n’était pas le mari de Joana ni son amant. Mais elle n’avait pas su lui expliquer qui il était pour elle quand ils s’étaient rencontrés quelques jours plus tard. — Mais comment cela, avait demandé Pélestieu éberlué, vous ne savez pas qui il est ? — C’est un homme de la montagne, avait-elle répondu, un ami de mon cousin Grégoire, le charpentier de Mairouge, le village d’où je viens. Il avait pensé que c’était un flirt sans importance. Il avait ri. Dans le lit, comme chaque soir, Pélestieu a du mal à trouver le sommeil. Joana lui manque. Il pense qu’il ira se faire raser, demain, chez Mme Cécilia. Elle a ouvert un salon pour hommes et il aime être bien coiffé et rasé de près. Puis lui revient en mémoire le visage d’Anaïs, son sourire, sa douceur. Que va-t-elle devenir ? Certainement qu’elle épousera un jeune du village. C’est le lot de toutes les filles ici. Pour la plupart, les hommes travaillent la terre. Quelques-uns, chaque matin, s’éparpillent dans les petites propriétés des alentours, dans des ateliers de serrurerie ou de mécanique générale. Mais c’est la terre qui nourrit son monde. Pélestieu aimerait voyager, mais jusqu’à présent, il n’en a pas eu le temps. Joana n’aimait pas les voyages. Les recherches, depuis la découverte de ses habits, piétinent. Le commissaire Cobuz chargé de l’enquête fait grise mine. Il l’a d’abord soupçonné, lui, Pélestieu Cabérac. Mais le riche propriétaire a un argument de poids, un mobile indiscutable. Le jour de la disparition de Joana, il chassait en compagnie de Maurice Ravanel dans les collines. Et puis, d’ailleurs, quel intérêt aurait-il eu à assassiner la jeune femme et à la faire disparaître ? Il s’entendait bien avec Joana. C’était une belle femme, douce, élégante, sérieuse. Il l’aimait. Il avait été longtemps affecté qu’on pût le soupçonner d’un tel acte. Joana lui manquait vraiment. Elle n’était jamais réapparue au village. Était-elle morte ? Reviendrait-elle jamais ? Il avait soupçonné Raymond Lesourd. N’était-il pas venu au village quelques jours avant la disparition de Joana ? Mais ce soir-là, dans le lit, c’est vers Anaïs que ses pensées vont. Le livre lui tombe des mains. Il regarde le plafond. « Qui es-tu ? » demande-t-il au visage. Elle lui sourit. Elle dit : « Je suis si seule. » Pélestieu aimerait bien lui raconter sa vie. Mais ses yeux se ferment. Il n’entend plus qu’une vague musique. Sans doute le vent qui siffle dans les volets. Quand il s’endort enfin, la nuit pèse sur les toits. Il a grandi dans le village, Pélestieu. Quand les autres enfants parlaient de lui, en dehors de sa présence, ils disaient : « le fils du borgne », car son père, Martin Cabérac, avait perdu un œil en 1917, à la guerre. Il portait un foulard noir qui cachait cet œil disparu. Et nul, dans le village, ne s’enhardissait à lui parler de sa blessure. La mère de Pélestieu, Angélique, faisait comme si de rien n’était. Un œil, ce n’était qu’un œil et rien d’autre. Martin était un homme vigoureux, riche, et sauvage de surcroît : la guerre l’avait meurtri. Il en était revenu changé, maudissant cette infâme boucherie. Il entraînait souvent son fils dans des courses folles. L’hiver, quand le mistral glacé soufflait sur le pays, en bordure de mer, ils chevauchaient dans les roselières de l’étang à la recherche d’un sanglier. La garrigue faisait aussi partie du territoire du père et de l’enfant. Martin aimait la rocaille et le thym. Il mettait souvent quelque lièvre en fuite en riant, en tirait un, parfois, qu’il touchait toujours. Pélestieu avait une grande admiration pour son père. Petit, il n’avait qu’une hâte, qu’il pleuve ou qu’il vente : le suivre dans les champs ou dans les vignes. Martin lui expliquait tout : la montée de la sève, le cycle des saisons, la taille de la vigne, l’histoire des locomotives et du chemin de fer, le fonctionnement et le mécanisme d’un moteur d’automobile. Pélestieu était adolescent lorsque Martin mourut. Une mort stupide. Il avait été renversé par une charrette dont le cheval s’était emballé et il était mort sur le coup. La mère de Pélestieu ne survécut que quelques années à son mari. Le jeune homme dut administrer seul le domaine. C’est à ce moment-là que Michel Favantine lui fut d’un grand secours. L’homme était droit, travailleur. Il l’aida de toutes ses forces. Jamais les liens entre les deux hommes ne se rompirent. Il avait fallu que la mort emportât Marie pour que Michel disparaisse à son tour. À son réveil, Pélestieu descend dans la grande salle où Chincha lui a préparé son petit déjeuner. Habituellement, il prend du café, grignote des amandes, une tartine de pain beurré, boit un verre de jus de fruit. Il est toujours à l’affût du temps qu’il va faire. Ici, tout dépend du vent. S’il souffle de la mer, il y a de grandes chances pour qu’il pleuve. Si c’est le mistral ou la tramontane, il fait plus frais, plus lumineux aussi, car le ciel sans nuage est d’un bleu rayonnant. Son petit déjeuner pris, Pélestieu demande à l’ouvrier espagnol qu’il a embauché pour cultiver les vignes de sortir la voiture de la remise. Ramon Sanchez est un homme simple, serviable et, comme tous les Espagnols qui viennent louer leur force de travail, un gars exemplaire. Par habitude, Pélestieu prend son fusil et sa cartouchière.
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