Un aller simple-2

2010 Words
Et puis la guerre était partie, son monde s’était écroulé. Il avait dû apprendre à vivre autrement et il avait trouvé cela bizarre, étrange. Tout était calme, lent, presque fade. La vie qu’il connaissait avait disparu, comme son père qui n’était pas revenu cette fois-là. Daniel était pourtant resté « le fils du s****d » et à l’école, les autres l’évitaient toujours. Cela au moins n’avait pas changé, une bribe de sa vie d’avant, le chaînon qui lui permettait de relier ses deux vies. Il avait fini par savoir. Sa mère lui avait montré des photos, lui avait parlé. D’autres également, mais sur un ton tellement plus agressif. Son père s’était engagé dans la division Charlemagne, au service du troisième Reich, à la solde d’Hitler. Il s’était trompé de camp et c’est à lui, le petit garçon, qu’on avait reproché l’engagement paternel, comme s’il en était responsable. Ce choix funeste l’avait souillé, sali. Et les autres, au lieu de l’aider à enlever cette tâche, n’avaient fait que l’étaler. Voilà pourquoi Daniel n’aime pas le monde, pourquoi il ne peut pas aimer une femme, mais seulement aimer les femmes. Le super constellation cahote en se posant sur la piste, tirant des gouttes de sueur froide à Daniel qui inaugure son premier atterrissage. Non, décidément, il n’aime pas l’avion et il songe avec déplaisir au trajet de retour qu’il aura à faire. — Mesdames et messieurs, nous voici arrivés à Asunción, capitale du Paraguay. Il est 14 h 25, la température extérieure est de 29 degrés et le soleil n’est voilé que par quelques nuages. Merci d’avoir choisi notre compagnie. — 29 degrés ? Au milieu du mois de février ? s’étonne Daniel à mi-voix. — Nous sommes dans l’hémisphère sud jeune homme. C’est donc l’été. Vous n’êtes pas allé à l’école ? Il se mord la lèvre d’avoir parlé sans réfléchir et se retient pour ne pas gifler la harpie moustachue qui a contribué à lui rendre le voyage si désagréable. Enfin, il est arrivé et il lui tarde de descendre. En théorie, quelqu’un de l’université d’histoire et d’archéologie doit l’attendre, afin de l’emmener directement à la rencontre du professeur Anselin pour lequel il est venu jusqu’ici. Quelle opportunité pour lui ! À 24 ans, c’est son premier grand reportage à l’étranger, et il le doit à la grippe, cette bonne vieille maladie qui lui donne une chance inespérée. Son rédacteur en chef l’a appelé la veille. — Daniel ! Où est-il ? Quelqu’un l’a vu ? Je le veux dans mon bureau, tout de suite ! Quelques instants plus tard, il frappait à la porte en même temps qu’il l’ouvrait, un peu essoufflé par le sprint qu’il avait piqué depuis les étages inférieurs, pressentant une bonne nouvelle. — Ah ! Daniel ! Vous partez au Paraguay. — Où ça ??? — En Amérique du Sud. Votre avion décolle du Bourget à 6 h 12 demain matin. — Bien. Quelle est la nature du reportage ? — Vous ne me demandez pas plutôt : pourquoi vous ? — Parce que je suis un bon journaliste ! — Ah ! Après seulement quelques années chez nous, vous ne manquez pas de culot ! C’est effectivement pour vérifier si nous avons fait le bon choix et si vous êtes à la hauteur. Vous avez bien un cursus d’historien ? — J’ai une licence d’histoire passée à l’université de Lille, oui. — Lille ? Je pensais que c’était quand même Paris. Bah ! Ce n’est pas grave. Je n’avais pas songé à vous au départ, mais à Dumortier. Il est au lit à cause de la grippe, cette andouille, alors j’ai besoin de vous. Un second choix donc. Une roue de secours. Voilà ce qu’il était encore, mais Daniel savait qu’une pareille aubaine ne se présenterait pas deux fois. Il devait saisir cette occasion pour montrer ce dont il était capable, pour que la prochaine fois on pense à lui en premier. Ne plus être un remplaçant. — Le Paraguay. Il est donc question de civilisation sud-américaine, mais nous sommes bien loin des sites incas des Andes étudiés depuis quelques dizaines d’années. — Effectivement, rien à voir avec les Incas. La découverte a été faite par un professeur de l’université d’Asunción, un compatriote parti là-bas après la guerre et qui nous est parfaitement inconnu. Les informations en notre possession sont très étonnantes et pourraient passer pour un canular, si la réputation que cet homme s’est forgée là-bas ne plaidait en sa faveur. — Vous excitez ma curiosité. De quoi s’agit-il ? — Cela va vous paraître proprement incroyable, mais il a retrouvé une grande stèle gravée au nord du pays. — Oui ? Et alors ? — Selon lui et quelques spécialistes, elle est en caractères runiques archaïques. — Des runes ? L’écriture des peuples scandinaves, des Vikings ! — Exact ! Et c’est bien pour cela qu’il faut aller sur place pour savoir réellement de quoi il en retourne. Des Vikings en Amérique du Sud, vous imaginez ça ? Si l’information est bien fondée, nous ne devons pas passer à côté de ce scoop. Vous avez dix jours. Vous adresserez votre papier le plus vite possible à Hubert. C’est lui qui m’a suggéré votre nom en me disant que vous seriez bien sûr ce coup-là. Ne me décevez pas. Après ce reportage, je vous donne les deux semaines de vacances que vous m’avez demandées. Voilà. À part quelques éléments et détails techniques, Daniel n’en sait pas beaucoup plus. Quand il a cherché à savoir d’où provenait l’information, le rédacteur en chef lui a simplement répondu : « J’ai mes sources », sans plus, fin de l’entretien, rideau, au travail. Daniel a souri en entendant le nom d’Hubert. C’est mon prénom, et je suis son chef direct. « Aussi gentil que gros, et tu es vraiment très gentil », m’a dit Daniel l’autre jour. J’ai pris cette réflexion pour une gentillesse, parce que venant de lui, c’en était une. Une gentille facétie. Dès son arrivée au journal, Daniel s’est attaché à moi, sans doute rassuré par mon apparence bonhomme et mon caractère calme, discret parfois, presque timide. Il s’est même confié, racontant son père et son enfance, comme ça, spontanément. Je l’ai écouté avec attention, conscient de recueillir des confidences précieuses. Depuis, je me suis largement investi dans mon rôle de mentor, parce que ce jeune homme me rappelle mes propres débuts et que je l’aime bien. L’esprit accaparé par son voyage, Daniel n’a pas été un amant extraordinaire la nuit précédant son départ. C’est plutôt par habitude, par routine mécanique et physique, pour répondre aux pulsions de son corps qui réclame quotidiennement sa dose, qu’il est allé chez cette fille. Ils se connaissent depuis quelques semaines, et déjà la voilà qui parle engagement et vie commune. Bientôt, le refrain sur le mariage et les enfants. Il l’a quittée un peu sèchement à l’aube, et elle a dû pleurer. C’est pourtant si simple de satisfaire uniquement ses besoins sexuels, sans gâcher tout cela par l’obsession du mariage, le syndrome de la robe blanche, la maladie de la fleur d’oranger. L’avion s’est arrêté à proximité des bâtiments et la passerelle vient d’être poussée. Le temps pour les premiers rangs de descendre, et ce sera à son tour. Daniel attend avec impatience. À quoi peut bien ressembler le professeur Anselin et pourquoi a-t-il choisi ce pays pour ses études ? D’après les quelques renseignements en sa possession, Daniel sait qu’Anselin est originaire du Nord, comme lui. Pas Lille, mais Valenciennes. Autant dire un voisin, un pays, un gars de chez nous. Il a probablement fait ses études dans la même université que lui, à Lille, avant la guerre. De toute façon, il n’en existe pas d’autres dans la région. Pourtant, Daniel en est certain, il n’y a pas de spécialisation sud-américaine. On y enseigne les civilisations antiques du bassin méditerranéen, un peu de Mésopotamien, c’est tout. Peut-être Anselin s’est-il expatrié très tôt pour « monter » à Paris ? Bientôt, Daniel aura la réponse, dès qu’il aura récupéré son bagage et trouvé celui qui doit l’attendre. Dans la coursive de l’avion, les passagers commencent à bouger. Fermement poussé par sa voisine qui maugrée toujours à voix basse, il s’insère dans le flux et suit le mouvement jusqu’à la porte de l’avion. — J’espère que ce vol n’a pas été trop désagréable ? — Grâce à vous, pas le moins du monde ! — Je vous souhaite un bon séjour, et un retour moins mouvementé. — Je rentre dans 10 jours, le 24. Si vous êtes à nouveau présente, le voyage sera assurément très agréable. — Merci, monsieur. Il faut que je vérifie le planning. Qui sait ? Le sourire de l’hôtesse est un appel, il en est sûr. Daniel prend le temps de promener à nouveau son regard sur ses jolies formes, sans aucune pudeur, comme un maquignon évalue une bête qu’il pense acquérir. Il n’envisage la jeune femme que comme une nouvelle conquête, un trophée à ajouter à sa collection. Une secousse l’arrache à sa contemplation et, poussé par le sac que la mégère moustachue tient devant elle comme le rostre d’une galère athénienne, il s’engage sur la passerelle, non sans un dernier regard furtivement échangé avec l’hôtesse. Réfléchir, vite. Remonter, quand tout le monde sera descendu, et lui demander l’adresse de son hôtel ? C’est possible, et ses pulsions sexuelles lui indiquent que c’est même nécessaire. Puis son esprit reprend le dessus. Le reportage avant tout. C’est sa chance, il ne doit pas la gâcher. Le reste viendra après. Dans son pantalon, son sexe boudeur retombe d’amertume. Le 24 février, alors que l’embarquement est achevé depuis plus de vingt minutes, l’hôtesse d’accueil renouvelle une dernière fois son message en anglais dans le micro. — Dernier appel : monsieur Daniel Desmet est attendu de toute urgence à la porte d’embarquement numéro 7, pour le vol à destination de Paris. Daniel ne s’est pas présenté. L’avion décolle, avec à son bord une jeune hôtesse pimpante dont le sourire est atténué par un brouillard de désappointement. Elle y a cru pourtant. Tant pis. Le jour même, en début de soirée, la police est appelée dans un des quartiers chauds d’Asunción, le long du port. Elle procède aux relevés habituels, aux constatations d’usage, mais les choses semblent claires. Cet étranger a de toute évidence été attaqué pour être dépouillé, alors qu’il s’est aventuré à ses risques et périls dans ce bouge mal famé peuplé de filles faciles où règne la loi des truands. Il n’est pas le premier, mais les gringos n’écoutent jamais les recommandations. Pour s’encanailler ou passer une nuit de plaisir, ils prennent trop de risques. Celui-là n’en prendra plus. Le policier se penche au-dessus du corps allongé sur le dos. La chemise est entaillée d’une seule trace de couteau, juste à hauteur du cœur. Un coup, bien placé. Du beau travail. Curieux d’ailleurs. D’habitude, on préfère les armes à feu dans ce milieu-là où, quand on joue de la lame, c’est plutôt la machette qui est utilisée. Elle inflige des blessures bien plus larges. Souvent, les bandits de ces quartiers ne se contentent pas d’un seul coup, et la police retrouve les corps lacérés, par défoulement, par plaisir, par jeu. Rien de tout ça dans ce crime. C’est propre, net. Presque civilisé. La blessure n’a pas beaucoup saigné puisque le cœur s’est arrêté de suite. Un meurtre de gentleman, pas de mauvais garçon. Le gringo n’a même pas souffert. Ses poches doivent être probablement vides et son portefeuille introuvable, car c’est bien là de toute évidence l’objet du délit : le vol, comme à chaque fois, pour s’accaparer les dollars dont regorgent les porte-monnaie de ces étrangers. Le policier inspecte consciencieusement chacune des poches de la veste, puis celles du pantalon. Tiens ? Quelque chose quand même, dans une poche intérieure. Il extirpe avec étonnement le portefeuille qu’il ouvre. De plus en plus étrange. Les billets sont encore en place. Le policier s’empresse de les sortir et de les partager avec son collègue, sans aucune arrière-pensée. Dans le rapport, ils indiqueront simplement que l’homme s’est fait dépouiller de son argent. D’autres poches sont retournées, et cette fois-ci ce sont les papiers d’identité du mort qui sont sortis, ainsi qu’une carte au nom d’un certain Daniel Desmet. Une carte de presse. Avec un soupir, il la tend à son collègue. — Regarde ce qui nous tombe dessus ! — Un journaliste français ! Merde ! — Tu l’as dit. On n’en a pas fini avec les paperasses et l’ambassade de France. Il fallait évidemment que ça soit pour nous ! Enfin ! Pour une fois qu’on trouve encore de l’argent, on lui doit bien ça à lui, ajoute-t-il en poussant négligemment le cadavre du bout du pied. Je raccroche le téléphone, le regard perdu dans le lointain, incrédule. C’est l’ambassade de France à Asunción qui vient de me communiquer la terrible nouvelle. Pourquoi moi ? Parce que Daniel a noté mon numéro de poste au dos de sa carte de presse, puisque c’est moi son référent officiel au journal. La main sur le combiné, je tente d’imaginer mon jeune ami mort, mais je ne revois que son regard gai, comme chaque matin, malgré un visage souvent fatigué à cause de ses ébats nocturnes. Je connais son penchant pour les femmes, et c’est encore cette pulsion irrépressible qui l’a amené dans les quartiers glauques de la capitale sud-américaine. Sa mère a eu raison. Les femmes l’ont tué, vengeant ainsi toutes celles que Daniel a délaissées, le punissant de son absence de sentiments et des chagrins amoncelés qui ont inondé de trop nombreux oreillers. Maintenant, c’est fini. Définitivement.
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